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Peter Burg Werke

La formation d’un jésuite

6. La formation d’un jésuite

<101> Chapitre V

La montée vers le Sacerdoce et l’Apostolat

Les deux ans passés au service de Mars, constituaient dans ma formation un intermède imprévu, remplacé en temps de paix du fait  par deux ans de caserne, nullement désirés d’ailleurs et qu’on faisait parfois des imprudences pour éviter aux jeunes scolastiques, les deux ans, tout en ayant naturellement une valeur formatrice – connaissance plus directe du monde, de la psychologie humaine, des classes sociales, développement de la personnalité plus abandonné à elle même et obligé à de fécondes initiatives personnelles et apostoliques – ne me furent cependant pas comptés officiellement. Je dus me soumettre aux quinze années complètes, y compris le noviciat déjà décrit et durant deux ans, que dure la formation d’un Jésuite. – On trouvera cela long. – De jeunes scolastiques moins spéculatifs ou plus actifs le trouvent aussi et rongent parfois leur frein. La tutelle scolaire si prolongée pourrait avoir l’inconvénient de trop confirmer la personnalité, de couler dans le fameux monde, de développer peut-être un esprit de corps excessif et un conformisme doctrinal ne laissant rien à l’initiative. On pourrait dire aussi que la vie réelle, normalement forme plus que la vie d’études, qu’on ne donne sa vraie mesure que contraint par la nécessité, qu’il y a donc là une perte de temps, de force des souffrances accumulées inutilement, un luxe cérébral un peu scandaleux, un raffinement intellectuel excessif, peut-être une ambition secrète de domination intellectuelle.

Je ne répondrai pas ici à ces objections, qui ne sont pas données de tout fondement. Il vaudra mieux décrire consciencieusement le chemin parcouru, avant de critiquer sa durée et l’itinéraire. La valeur des deux années de noviciat a été établie. Celles des treize autres le sera peut-être aussi, sine ira et studio. Voici le schéma: deux années de philologie classique, consacrée à la préparation de la licence ès lettres, trois années de philosophie, trois années de régence, quatre années de théologie, une dernière années de noviciat, couronnement de la formation. J’ajoute que c’est le chemin normal. Des vocations tardives voient ces années raccourcies, mais on ne le fait pas volontiers. Parfois aussi, il y a quatre ou cinq ans de régence. Mais c’est exceptionnel. Les 15 ans sont donc la norme. Comme on entre généralement à 17 ans, après le second bachot, cela porte à 32 ans  l’entrée dans la vie réelle, à 34 ou 35 pour ceux qui ont eu à faire du service militaire. <102> Les maisons de formation des congrégations religieuses étaient encore à l’étranger, depuis les lois de Combes[1]. Elles rentreront peu à peu, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain. Je dus donc aller faire mon « juvénat » d’abord en Belgique, à Florenville[2], non loin de la célèbre abbaye de Maredsous, en Angleterre ensuite non loin de Canterbury[3]. – Des deux cotés de belles propriétés bien exposées, boisées à la campagne, formaient un cadre très propice aux études. – Des bibliothèques classiques très complètes permettaient de faire d’excellentes études. Les professeurs de latin, de grec, de français étaient des valeurs, ayant à peu près tous un nom soit comme philologues, soit comme critiques littéraires. Le célèbre P. Longhaye[4], auteur de la théorie des belles lettres, venait de quitter la maison, mais son esprit y régnait, la rigidité de l’hyperclassicisme au moins.

Le but de ces deux années était en partie utilitariste, préparer pour les nombreux collèges de l’ordre des professeurs à la fois capables et pourvus des diplômes nécessaires. – Mais ce but était secondaire, parce que tous y passaient. – Il y avait d’autre buts. D’abord préparer aux hautes études ecclésiastiques qui devaient suivre et durer sept ans. L’enseignement étant en latin, on faisait apprendre le latin. Mais surtout, un grand nombre de textes philosophiques et surtout théologiques, étant écrits en latin et en grec, et le recours à ces sources étant indispensables, et depuis Petau[5] étant jugés tels dans la Compagnie, il est traditionnel d’y donner une solide formation philologique. Point de théologie positive sans cela. Et sans théologie positive, il n’y a pas de théologie du tout, mais une philosophie décorée du nom de théologie, mais usurpant ce nom. – Il est caractéristique que la plupart des grands théologiens Jésuites, ceux d’autrefois et ceux d’aujourd’hui, ont commencé par être professeur de philologie classique. – Il y a un autre but à ces deux années, plus universel encore, donner aux futurs prêtres, prédicateurs, le sens de la forme, au sens complet du mot, c’est à dire de la logique, de l’harmonie dans la composition, de la correction, d’élégance et  d’originalité dans le style, de la couleur et de la force, et acquérir cela de façon assez profonde pour que cela devienne une seconde nature, une manière d’être, l’expression même de l’homme qui on est, <103> autrement dit, en faisant de l’humanisme profond et pas seulement plaqué. Naturellement tous n’arrivaient pas également à réaliser ces fins. Tel eut plus de succès à la licence et tel devint un humaniste plus fin. Dans l’ensemble les résultats soit tangibles, consacrés par les diplômes, soit humains, étaient suffisants et souvent brillants. Il vaut mieux dire les méthodes employées. C’étaient essentiellement des méthodes actives, demandant un effort personnel et favorisant, avec l’assimilation profonde, le développement de la personnalité. – Ainsi pour le latin. – Notre professeur, le P. Louis Laurand[6], était un philologue d’une réputation mondiale, auteur d’un manuel des études grecques et latines témoignant d’une immense érudition et cependant d’une rédaction élégante et sobre. Ses classes étaient intéressantes, érudites, vivantes. Il citait de mémoire des pages entières de Ciceron et de Virgile. Il nous préparait consciencieusement à la licence, mais surtout, il cherchait à nous donner le goût du latin lui-même et des auteurs. Ce philologue ne se noyait pas dans l’érudition. Il ne voyait dans sa science qu’un moyen, une clef devant ouvrir le coffret aux trésors, les textes eux-mêmes. Il nous faisait lire les autres en classe et en particulier. En plus des auteurs vus ensemble, chacun de nous devait en lire un dans sa chambre et rendre compte tous les quinze jours de cette lecture. Je me rappelle être allé au près du professeur parler du De Oratore de Ciceron que je lisais. Je présentai des réflexions et des difficultés sur tel chapitre. Immédiatement il me le cita de mémoire, trancha les problèmes sans ouvrir le livre  et discuta à perte de vue avec moi. Il en était ainsi avec tous à propos de n’importe quel auteur classique. On comprend que pareil exemple nous ait stimulés. Nous lisions vraiment du latin avec passion. Et cette lecture immédiate en nous faisant sucer de la moelle de lion formait nos esprits et notre goût et fit de nous des latins robustes, amants de la clarté, de la logique, du nombre et de la vigueur synthétique. Précieux service.

Nous faisions aussi, non seulement des thèmes latins, mais des narrations et des dissertations latines. Parfois nous entendions un sermon latin au réfectoire. Deux fois, par an, pour la rénovation des vœux <104> nous taquinions la même muse que Virgile et Horace, nous faisions des vers latins. Les strophes saphiques ou alcaïques avaient nos préférences. Les distiques impeccables et ruisselants de poésie s’étalaient sur des cahiers illustrés par un artiste. Tout cela nous faisait traiter le latin en langue vivante. Je ne dis pas que tout le monde y ait mordu avec un égal plaisir. Tel ancien soldat avait un goût médiocre pour ces études gratuites. Quand on a commandé une batterie ou une compagnie d’infanterie, c’est un peu amer de scander des vers ou de chercher de correctes césures. Mais dans l’ensemble nous profitions bien de tout cela.

Par dessus le marché, trois à quatre fois la semaine, aux récréations du soir nous parlions latin exclusivement. C’était bien un peu pénible et il arriva plus souvent qu’il n’eut fallu que nous imitions les auditeurs dont parle l’Enéïde: conticuere omnes… Cependant nous racontions dans la langue de Virgile les faits les plus actuels et parfois les plus drôles. J’en donnerai un exemple étonnant, dont je garantie l’authenticité. C’est un jeune juvéniste, lieutenant pendant la guerre et devenu depuis un prédicateur gaîté, à la parole vivante, pittoresque, savoureuse, volontiers humoristiques. Il nous raconta donc en un latin constellé, il faut le dire, de français et, parfois plus macaronique que cicéronien, qu’ayant été appelé au service de la patrie en plein noviciat, comme ç’avait été mon cas, il avait emporté aux camps non seulement toute sa jeune ferveur, mais aussi tout ce qui pouvait l’alimenter, en particulier sa discipline, cet instrument de pénitence dont il a été question plus haut. « Naturellement, racontait-il en pouffant de rire à l’avance, je ne pouvais pas me flageller à la caserne, en pleine chambrée. Alors je profitais de mes sorties du dimanche pour me retirer dans quelque bosquet, à la campagne et y faire mon petit Saint Antoine. Il faut vous dire que je me flagellais sur « les épaules de la province de Paris », c.à.d. des parties plus charnues et plus sensibles du corps. Or un dimanche, excitis  femoralibus – je me rappelle ces <105> mots latins, je me livrai consciencieusement à mon travail pénitentiel lorsque j’entendis fuser non loin de moi un rire éclatant et inextinguible. Une jeune fille, qui se promenait par là, venait d’apercevoir mon manège étrange, médiéval, vraiment extraordinaire au 20° siècle. Et encore, si j’avais été un moine du désert, mais un jeune soldat bleu-horizon, à la frimousse espiègle, qui torture ainsi son arrière-train, c’était vraiment à mourir de rire. Je rougis jusqu’aux oreilles, remontai précipitamment « mea femoralia » et cachai mon instrument de supplice ». On voudra bien croire que raconté en latin cette histoire digne de Rabelais valait mille et dix mille. Je ne l’ai jamais oubliée.

Naturellement nous n’avions pas toujours des récits aussi hauts en couleur. Mais nos conversations latines se tenaient et nous familiarisaient de plus en plus avec cette langue, devenue vivante pour nous.

Pour faire ici une petite parenthèse et me soulager en exprimant une marotte, je dirai que nos conversations latines prouvent que l’on pourrait ressusciter cette langue sur un plus grand pied et en faire une langue auxiliaire internationale. On parle beaucoup d’une unification du monde, qu’on voudrait rendre plus réellement fraternel. On voudrait supprimer les barrières douanières et autres et en même temps les causes de conflits et de guerres futures. C’est fort bien. Il me semble que le rêve de Péguy[7] sur la cité harmonieuse ne se réalisera que lorsque les hommes parleront une même langue. A côté de leur langue maternelle, qu’il ne faut pas supprimer. Il ne s’agit pas d’uniformiser, mais d’unifier le monde. La bigarrure des langues nationales, des littératures nationales, des psychologie et des mœurs qui en découlent est un charme et une richesse. Mais il faudrait au plus une langue commune pour nous unir, nous communiquer nos trésors, faciliter nos échanges spirituels. On a voulu créer de toutes pièces des langues internationales. L’ido  et surtout l’espéranto ont leurs partisans.- Je n’aime l’artificiel dans aucune domaine. Je sais <106> bien que ces langues sont respirés par celles qui existent ou ont existé, que le latin en particulier les marque assez fortement. Mais elles n’ont pas de monuments écrits remarquables, elles n’ont pas de racines ni de passé. Elles n’éveillent rien en nous. Elles sont le produit de l’ingéniosité et non de la vie. Ceci suffit pour les disqualifier à mes yeux. Prendre une des langues modernes parlées dans le monde et l’imposer dans tous les pays? Mais laquelle prendre? Le français et l’italien seraient les plus indiqués, mais nous ne sommes plus assez estimés et aimés dans le reste du monde pour qu’on veuille adopter notre langue et a fortiori l’italien. – L’anglais? C’est la langue du fait, la plus universelle aujourd’hui. – Mais les anglo-saxons ont des ennemis si résolus dans le monde que ce n’est pas un moyen d’apaiser et d’unir. Et puis l’anglais aujourd’hui est l’expression d’une civilisation trop matérialiste et trop utilitaire, encore qu’elle possède d’incomparables monuments écrits. Une langue slave? Trop difficile. L’allemand? Trop difficile et aujourd’hui disqualifié pour longtemps malgré sa grande beauté. – Du reste, prendre une langue vivante avantagerait trop une civilisation, un peuple aux dépens des autres. Ce serait l’occasion de jalousies, de rivalités, au lieu d’unir. Elle priverait aussi ces peuples du bénéfice du bilinguisme, que je crois très considérable et dont je peux parler en toute connaissance de cause.

Il reste donc une langue morte, riche, littéraire, humaine à ressusciter et à imposer à tout le monde. Il est clair qu’on ne va pas choisir l’assyrien ni l’hébreu, trop particulier, ni le grec, trop difficile pour la masse, non en lui-même, mais parce qu’il est moins mêlé à nos habitudes de pensée. – Il reste donc le latin. – Il est beau, il est clair, il est riche en textes splendides. Il imprègne notre civilisation. Il a parmi nous des filles robustes et pimpantes, le français, l’italien, l’espagnol, le portugais, le roumain, le ladin, parlées par des centaines de mille hommes.  – Il est relativement facile. Il peut se parler encore, je l’ai démontré plus haut.

Naturellement on peut faire des objections. Les protestants diront que c’est là <107> favoriser l’Eglise romaine, dont le latin est la langue liturgique. Les nations non latines diront que c’est donner de l’avance aux peuples latins qui apprendront plus facilement que les autres. Les espérantistes diront que le latin est trop difficile, trop synthétique. D’autres opposeront des difficultés pratiques, les altérations que subira le latin fatalement dans les différents pays, comme autrefois, les différences de prononciation qui feront qu’on ne se comprendra pas quand même. – Je ne crois pas ces obstacles infranchissables. Il faudrait naturellement imposer des grammaires et des prononciations communes, établir une commission de contrôle dans les différents pays, publier des livres qui seraient lus partout, tenir des congrès où l’on parlerait latin. Il y aurait une émulation entre peuples et je ne crois pas que l’avance des peuples latins serait considérable. Dans des scolasticats, les français sont souvent ceux qui savent le moins de latin et parmi les manuels écrits dans cette langue, les manuels d’auteurs français brillent généralement par la pauvreté de leur latin de cuisine, décalqué sur la langue maternelle. Du reste, il ne serait pas nécessaire de prendre comme type le latin de Ciceron, mais celui de Cornélius Nepos, par exemple, que nos élèves de sixième comprennent déjà. Porter de l’eau sur le fleuve romain, est-ce un si grand mal? Ne faut-il pas travailler aussi à l’unification de la Chrétienté? Or celle-ci ne se fera jamais sans l’Eglise romaine comme lieu du rassemblement chrétien. – Du reste, on peut riposter, que les peuples protestants pourront d’autant mieux combattre le romanisme qu’elles le connaîtront mieux. Le latin les y aidera. -  Mais j’arrête ici ces considérations. – Elles apparaîtront chimériques à plusieurs. – Je ne crois pas qu’elles le soient. – Les possibilités internationales après cette guerre sont énormes. Il faudrait qu’au traité de paix, on soit vraiment constructif. Désarmer l’Allemagne pour toujours et créer une police internationale est indispensable. Cela ne suffit pas. Il faut du positif. La mesure que je propose c’est au suprême degré. Il faudrait la réaliser.

Je reviens au juvénat. La méthode à la fois scientifique et pragmatique que nous employions pour le latin, nous l’employions pour le grec et le français. Lectures, exercices, déclamations, séances théâtrales, versification nous faisaient passer dans la chair et le sang la moelle des auteurs et prendre <108> de solides habitudes. Je n’y insisterai pas davantage. La licence ès-lettres qui terminait pour beaucoup ces deux ans, n’était pas considérée comme un couronnement ni comme une consécration, simplement comme un stimulant et une précaution pour les collèges, où l’on pourrait un jour exiger les grades. – Le couronnement, c’était l’humanisme lui-même, connu, aimé, assimilé, devenu une seconde nature.-

Naturellement il y avait d’autres aspects au juvénat. La vie spirituelle y était plus libre, mais aussi fervente qu’au noviciat. Les exercices spirituels subsistaient: une heure de méditation le matin, messe et action de grâce quotidiennes, deux examens de conscience d’un quart d’heure midi et soir, un quart d’heure de lecture spirituelle, un autre de préparation de méditation, quelques visites au Saint-Sacrement. – C’est la ration journalière de tout Jésuite. – Avec cela direction spirituelle, combat spirituel, pénitence, vie commune, fidélité aux règles, tout cela continue. Généralement on constate au juvénat, après un noviciat fervent, en vase clos, ou le mirage est fréquent, où l’on prend déjà ses désirs pour des réalités, où l’on tue, enfançon, le vieil homme, on constate, dis-je, dans une vie plus libre et plus naturelle, que les défauts n’étaient que couverts de fleurs et qu’ils reparaissent avec vigueur. On redevient substantiellement soi-même, comme la femme de Lafontaine, ancienne chatte, qui se met à croquer une souris, ayant gardé ses instincts félins. On fait alors l’adaptation. Le travail spirituel devient plus réel, plus profond. Quelques uns se dissipent un peu au début, comme des collégiens en vacances ou transplantés dans l’université. Il y a alors parfois un peu de déséquilibre. On titube un peu, mais on fait bientôt l’adaptation. Thèse, antithèse, synthèse, on éprouve aussi parfois, après un certain jeûne intellectuel au noviciat, une fringale extraordinaire de l’esprit. Ce fut mon cas à moi. Il y avait plus de deux ans que j’avais quitté le noviciat. Les années de guerre dans l’armée allemande puis française, m’avaient « abruti » plutôt qu’affiné. Je n’étais pas assez formé encore pour me suffire intellectuellement. Du reste, je n’avais guère trouvé d’aliment substantiel pour la curiosité qui me restait. Je connus au juvénat une sorte de boulimie intellectuelle vraiment morbide, qui me faisait dévorer des monceaux de livres avec une voracité empêchant la véritable assimilation. Heureusement que la bibliothèque, comme toujours dans la Compagnie <109> était bien pourvue. Non seulement les auteurs classiques y figuraient au complet, mais des orateurs, des historiens, des apologistes, des Pères de l’Eglise, des écrivains spirituels. Je me jetai sur tout cela et dévorai jour et nuit. – J’étais littéralement hypnotisé par les livres. – C’était, je le vois maintenant, une forme de psychasthénie, fait à la fois d’impulsions tyranniques et d’aboulie devant la tentation. Je ne sais si cette forme de névrose est fréquente. Elle avait l’inconvénient de me fatiguer considérablement. Je ne réussis que plus tard à la dominer. Si elle m’affaiblit au point de vue nerveux et peut-être moral, à cause de la diversité trop grande des aliments intellectuels que je prenais, de la hâte fébrile avec laquelle je les dévorai, de l’indiscipline personnelle au point de vue de leur choix et de l’impression trop forte que plusieurs firent sur moi, ce prurit de la lecture néanmoins meuble mon esprit, l’ouvrit à toutes sortes de problèmes et enrichit considérablement mon « subconscient » comme[8] disait le P. de Grand’Maison[9]. -  Je me souviens avec un plaisir plus persistant de mes lectures de Bossuet, Joseph de Maistre, Louis Veuillot[10], alliant tous trois les qualités du style les plus rares, à la vigueur de la pensée et au sens chrétien le plus authentique.

Il va sans dire qu’au juvénat un contrepoids est établi à la tension intellectuelle. Nous n’étions pas pour rien au pays du sport. Nous jouions avec passion au football dans une grande prairie, chassions les lapins et les écureuils dans l’immense parc qui en était infesté, nous allions en été prendre des bains de mer et en tous temps, même le plus inclément, nous faisions, deux fois la semaine, de grandes promenades dans la campagne anglaise. Notre vivacité et notre bavardage – nous discutions à perte de vue – qui contrastaient violemment avec le flegme et la taciturnité des Anglais, nous avaient fait remarquer de la population. Je crois qu’on trouvait notre terme trop peu grave pour des clergymen, même jeunes. En revanche nous trouvions les autochtones un peu compassés, « self-conscious » et hautains, et ne voulions pas dépouiller notre nature française.

Je dirai encore qu’étant en Angleterre, nous avons, accessoirement, mais pour ma part sérieusement, appris la  langue du pays, que je lis toujours volontiers, si je la parle très imparfaitement.

J’ai souligné ce qui est essentiel au juvénat, son humanisme, du reste centré sur l’humanité de Jésus-Christ, qui reste toujours le centre de perspective <110> du Jésuite. Je ne signalerai pas les circonstances particulières de mon juvénat à moi, rendu plus intéressant du fait que nous étions en grande partie d’anciens soldats ou officiers de la grande guerre, d’une maturité plus grande que la moyenne des juvénistes habituels. Sans doute, par égard pour ces anciens fils de Mars, mitigea-t-on un peu le règlement et multiplia-t-on les études libres et les devoirs libres. Nous n’abusions pas de la situation, si quelques-uns rongeaient un peu leur frein.

Au bout de deux ans le juvénat est fini, consacré ou non par la licence officielle, que la majorité obtiennent. Puis c’est la philosophie. J’ai suivi ce programme, repassais la Manche en septembre 1920 et arrivai au vieux scolasticat près du Puy[11], illustré autrefois par les Schrader[12], Gautrelet[13], Ramière[14], de Scoraille[15]. Nous étions installés médiocrement, mais heureux de notre jeunesse, de la beauté du pays et de la ville du Puy, du Recteur rien moins que classique, le P. de Sinety[16], plein de verve, de fantaisie, dans ses cours de psychologie expérimentale autant que dans son gouvernement. Mais je ne veux retenir ici que ce qui est typique, pour comprendre le devenir d’un Jésuite.

Je noterai d’abord la matière, puis l’esprit de ces trois années d’enseignement philosophique, s’ajoutant à l’année de philosophie universitaire fait par la plupart des élèves. C’est la philosophie scolastique qui est naturellement la base de cet enseignement, logique formelle et matérielle avec ontologie en première année, psychologie et cosmologie en seconde, théodicée et morale en troisième année. Les sciences étant le grand honneur dans la Compagnie, qui, de tous temps a donné à l’Eglise des savants, des astronomes, des mathématiciens, on ajoute des études de mathématiques, de physique, chimie, biologie et psychologie expérimentale aux disciplines proprement philosophiques. En troisième année, il y a aussi, tous les jours une heure d’histoire de la philosophie.

On le voit, ce programme s’inspire de ce « totalitarisme » intellectuel, dont j’ai déjà parlé et qui inspire déjà les études littéraires du juvénat. Sans vouloir faire du Jésuite un homme capable de parler de « omni rescibili », la Compagnie, née au moment de la renaissance où vécut un Pic de la Mirandole[17] et où l’on avait un appétit intellectuel si fervent et si universel, ne voudrait tenir ses enfants à l’écart d’ancienne science notable. Elle avait autrefois, comme idéal de les rendre capable d’enseigner, à la fin de leurs études, les belles-lettres, les sciences sacrées au complet, la philosophie, aussi, bien que d’être prédicateurs et missionnaires. <111> Peut-être cette ambition universelle, au temps de spécialisation qui est la nôtre, est-elle excessive et impossible à satisfaire. Peut-être empêche-t-elle aussi la Compagnie d’avoir, malgré sa réputation contraire, autant de spécialistes qu’elle pourrait et devrait en avoir, si tous ses fils ne passaient pas leurs meilleurs années à étudier trop de sciences diverses pour devenir des pionniers dans l’une d’elles. Il est vrai, que plusieurs, dès le juvénat ou la philosophie, secrètement ou officiellement, paissent des pointes dans telle direction, tout en faisant de leurs mieux des études communes. Avec le feu sacré, la persévérance, de l’ingéniosité, on peut, au cours de 15 ans d’études littéraires, philosophiques, scientifiques, théologiques et spirituelles, grappiller assez d’heures de travail pour jeter les fondements solides d’une vraie spécialité, qu’il suffira de compléter par quelques années de travail plus technique.

Il faut avouer qu’il faut un courage exceptionnel pour cela, manquant à plusieurs qui ne donneraient jamais leur pleine mesure, parce qu’ils sont restés  trop longtemps occupés à des études diverses. Du reste, il faut dire, que, contrairement à ce que l’on pense, l’idéal intellectuel est celui d’une très forte culture générale, plutôt que celui de la spécialité, et cela en vue de l’action apostolique avant tout, que cette action soit pédagogique ou missionnaire.

Mais il faut avouer aussi qu’aux esprits les plus rigoureux, cette formation générale donne, quand ils peuvent se spécialiser quand même une supériorité incontestable, une vraie maîtrise, souvent pour le fond et la forme, un équilibre et une sagesse, des rapprochements éclairants, qui manquent à ceux qui se sont spécialisés trop vite ou trop exclusivement et manquant pour cela d’étendue et d’horizon.

J’ajoute encore que, malgré tout, dans ces sciences multiples, on en prend et en laisse. J’avoue qu’étant personnellement à peu près totalement rebelle aux sciences exactes, j’ai suivi, en philosophie un cours plus élémentaire de mathématiques et de physique, quand d’autres confrères abordaient dans ce domaine des régions vraiment sublimes. L’important, c’était la philosophie, où chacun devait donner toute sa mesure. J’ai dit plus haut la matière des cours. Il convient de caractériser les méthodes employées dans son enseignement et l’esprit qui l’animait.

Les méthodes étaient franchement archaïques et ne différaient guère de celles du treizième ou du seizième siècle. Nos professeurs, dont plusieurs sont illustres à l’heure où j’écris, faisaient leurs cours en latin. Ce n’était pas un latin ciceronien, mais simple, entrelardé de français assez souvent, du reste. Pour plusieurs, au début, l’usage <112> de cette langue morte était un obstacle, qui voilait les problèmes posées et plus encore, les solutions données. Je dis au début, car petit à petit, pour les plus doués en tous cas, le latin scolastique, précis, nerveux, technique était ou devenait au contraire un excellent instrument de pensée, de réflexion, de mise au point. Le cours d’histoire, de la philosophie, de psychologie expérimentale et naturellement tous les cours de sciences se faisaient en français.

Mais la langue latine ne sentait pas seule son moyen-âge. La méthode d’enseignement aussi le faisait. Nos professeurs avaient tous un cours personnel, polycopié, qui nous était remis au fur et à mesure qu’il sortait des presses de la maison. Plusieurs de ces cours ont été, suivant la coutume, publiés dans la suite, quand le point de maturation était arrivé. Ils s’astreignaient tous à la méthode scolastique, disposant les matières par thèses, suivant le même schéma toujours: Status questionis, opiniones, demonstratio, scholia, corollaria. C’était clair et net[18]. Les thèses s’alignaient comme des soldats à la revue, bien astiqués, reluisantes de logique. Au début cette armature rebutait aussi, la forme rigoureusement syllogistique dans laquelle les arguments étaient présentés, lassait. Puis petit à petit on s’habituait à cette présentation et elle finit par devenir un besoin. Sans aucun doute elle développait en nous la clarté, la logique, la dialectique, l’exigence d’esprit aussi. Cette dernière au point de vue formel plutôt que matériel, parfois. – Car, à distance, je vois tout de même des inconvénients à ce système. – Non seulement, la mise en syllogismes latins de certains systèmes combattus par nous, infiniment complexes et vivants, aboutissait à de véritables caricatures, à des schémas exsangues, mais je crois que professeurs et élèves étaient parfois dupés de la forme, aux dépens de la matière. De beaux syllogismes bien sonores et impeccables, étaient plus d’une fois pauvres de substance intellectuelle et parfois subtilement vicieux, mais passaient quand même, à la faveur du latin et à la faveur de leur uniforme impeccable. Je pense au mot « rosse » d’Henri Bremond comparant tel philosophe scolastique à un « abus, rempli de gélatine ». Il exagérait, assurément, comme moi-même. Mais il y avait un peu de cela chez certains de mes professeurs et de mes condisciples. Les problèmes étaient parfois escamotés grâce à la dialectique, plutôt que résolues de façon valable. Mais ceci n’arrivait qu’exceptionnellement.

Il y aurait eu un autre inconvénient dans cette armature scolastique, si elle n’avait été corrigé chez nous par des études littéraires. Elle risque de tuer la fantaisie et le sens de la vie concrète. L’uniformité des syllogismes et des thèses tuait en nous et dans le professeur le goût des dispositions originales, personnelles et aussi celui de l’illustration colorée, littéraire. Bref, elle muselait l’imagination littéraire  et cela n’est pas <113> sans inconvénient. Il est vrai que celle-ci prenait parfois sa revanche et se glissait subtilement au cœur de la dialectique, qu’elle asservissait, qu’elle narguait, construisant avec elle des palais aériens, des nephelococcygies[19] ou coucou-ville les nuées, où elle était parfaitement « at home »… Le coté abstrait de ces études, réduisant même en syllogismes, le système si vivant d’un Bergson et les problèmes tout concrets de la vie, aurait pu nous rendre, en a rendu quelques uns, petit à petit, injustes pour le concret, le vivant, le singulier, qui est cependant le seul existant. Pour de futurs directeurs de conscience et professeurs de lettres, cela n’eut pas été sans inconvénient… Car, dans la vie réelle, il faut voir le côté existentiel à côté l’essentiel – autrement on se trompe lourdement et l’on trompe les autres… Mais ces inconvénients étaient combattus soit par quelques-uns de nos professeurs qui en avaient parfaitement conscience et avaient gardé le sens de l’individuel, de l’infraspécifique, du vivant soit par des études concrètes que nous faisions ou que nous ferions à côté de la scolastique… La méthode qu’on nous faisait subir était encore archaïque par les disputes scolastiques qui subsistaient dans notre maison et qui plaisaient aux jeunes plus qu’aux vieux soldats, dont j’étais. On connaît ces tournois dialectiques, où deux élèves se jettent à la tête des syllogismes, subsumés à perte de vue, latins, bien sûrs, et claquant comme des fouets ou plutôt tournoyant comme des fleurets ou des épées. Toutes les semaines, il y avait un de ces cercles, pour chaque matière. L’un de nous était attaquant, l’autre défendant. C’était parfois passionnant, plus souvent ennuyeux et médiocre.

Nous ne croyions pas assez a la dialectique et disions volontiers, pour excuser notre nonchalance ou notre incrédulité: non in dialectica placuit domino salvum facere populum suum. Deux, trois fois par an, il y avait des assises plus solennelles, où la joute durait plus longtemps et se déroulait devant toute la maison et même des invités de l’extérieur. On appelait cela une « menstruale ». J’eus l’honneur de défendre, dans un des ces tournois solennels, des thèses de cosmologie. Ce fut assez médiocre. Mes attaquants, un brésilien subtil et un espagnol fougueux, me malmenèrent si fort, que mes professeurs durent venir à mon aide. J’étais un de ceux qui « ne croyaient » pas à ces exercices vétustes. J’avais tort en partie, mais c’était plus fort que moi.

Enfin la méthode employée était encore vieille, parce qu’elle gardait aux problèmes philosophiques exposés l’importance qu’on leur attribuait autrefois, au 13° ou au 16° siècle, et qui n’est plus le même aujourd’hui. Je ne parle pas du fond des choses. Il y a la philosophia perennis, c’est entendre, la philosophie qui est le développement valable du sens commun… Mais ce développement, au cours des âges, a été conditionné par le temps, par la polémique passée, par la théologie. Alors pourquoi donner à certains problèmes qui n’intéressent personne aujourd’hui et qui, <114> philosophiquement parlant, sont dépourvus d’intérêt, tant d’importance. Cela alourdit le tas de paille, aux dépens du grain. Nos professeurs étaient à cet égard trop tributaires des autres manuels et de l’enseignement général de la philosophie scolastique dans l’Eglise. Tel d’entre eux essayait bien de s’en affranchir. Il était mal vu et reçut sur les doigts. Veut-on un exemple! Saint Thomas qui était théologien avant tout, et qui dans sa somme mêle philosophie et théologie a toute une « pneumatologie » ou un traité des anges, partiellement philosophique, ou il disserte longuement sur les formes séparées, que nous ne connaissons cependant que par la révélation. Il sait beaucoup de choses sur leur psychologie, surtout leur mode de connaissance. Eh bien! soit, si cela intéressait son époque. Mais j’estime que la philosophie n’a rien à voir là dedans et que consacrer en psychologie rationnelle un certain nombre de thèses, comme c’est le cas, à la connaissance angélique, c’est un égarement et une perte de temps. Or de ces thèses inutiles ou disproportionnées, conditionnées par le seul passé et préparant mal à la vie réelle d’aujourd’hui, il y en avait encore trop dans nos cours. Je sais que dans d’autres écoles il y en a beaucoup plus. Car, chez nous, on était encore assez raisonnable. Cela m’amène à l’esprit dans lequel était fait l’enseignement.

Cet esprit corrige ce que la méthode scolastique elle-même avait de rétrécissant et d’inhumain. Pour le fond des choses, c’était un éclectisme loyal et intelligent. Pour la direction des élèves, c’était un libéralisme large et confiant…

Eclectisme – quelques-uns, préférant la prison systématique, font la moue devant ce mot. C’est cependant la seule attitude vraiment philosophique. Tout système est conditionné et donc limité par celui qui l’a pensé d’abord, que ce soit un Platon, un Aristote, ou Saint Thomas ou un Duns Scot. Il est donc déraisonnable de s’attacher à priori et absolument au produit d’un cerveau quel qu’il soit, car la vérité humaine n’existe que dans les cerveaux humains et donc se trouve limitée par eux. Cela vaut absolument, même pour les plus hauts esprits. C’est donc aimer peu la vérité que de ne vouloir la voir que réfractée dans un cerveau unique quelque puissant qu’il soit. C’est l’aimer davantage de chercher son reflet dans autant de cerveaux que possible, d’une manière critique, naturellement loyale, hautement désintéressée et objective. C’est ce que fait l’éclectisme. C’est ce que faisaient nos professeurs. L’un ou l’autre était thomistes sans affectation, mais à peu près sur tous les points. La plupart l’étaient à la manière de Suarez, moins par amour pour le système de celui-ci que l’on critiquait aussi, que par amour pour son attitude d’esprit fondamentale: thomisme critique et personnel, allié à un sage progressisme. Quelques uns de nos professeurs connaissaient et utilisaient <115> loyalement la philosophie moderne, qui n’était pas honni parmi eux. L’un d’entre eux était un de nos meilleurs platonisants[20], un autre a consacré une forte étude à la philosophie de Maurice Blondel[21]. Et tout cela avec sympathie. On voit l’atmosphère que cela produit. Rien d’étriqué, de fanatique, d’idolâtrique. Le pur culte de la vérité, où qu’elle se trouve.

Il y avait bien des élèves qui rêvaient d’un thomisme plus intégral, plus littéral et plus fervent. C’étaient d’ailleurs des élèves intelligents qui ont pu faire leur chemin et qui, aujourd’hui, enseignent dans la même maison, en toute liberté, le système qui a leurs préférences. Personnellement, j’étais furieusement éclectique, lisais beaucoup dans les systèmes les plus divers, ne me souciant pas tellement d’architecture idéologique, mais d’autant plus de vie, de beauté et de force suggestive.

Car nos professeurs et la direction de la maison nous laissaient beaucoup de liberté. Dans les exercices publics, bien entendus, nous devions défendre leurs positions. Mais en particulier, nous pouvions lire, dans tous les sens. Les scolastiques avaient une bibliothèque excellente de 3 à 4000 volumes. La philosophie y comprenait des ouvrages de toutes les écoles scolastiques. Le thomisme et les écrivains dominicains y étaient largement représentés, si les Jésuites prédominaient. Il y avait aussi des auteurs modernes.

A côté de cette bibliothèque réservée aux élèves, il y avait celle de la maison, beaucoup plus étendue, à laquelle nous pouvions puiser par l’intermédiaire de nos professeurs. Etant bibliothécaire adjoint de cette grande bibliothèque[22], je profitais plus que d’autres de cette permission. Je lus alors beaucoup les philosophes allemands. Je me passionnais particulièrement pour Schopenhauer[23], Paulsen[24] et son parallélisme psychologique, Eucken[25], le platonisant si profondément spiritualiste, la psychologie d’Ebbinghaus[26]. Tous ces auteurs sont des artistes et des écrivains vivants en même temps que des penseurs. C’est à eux qu’allaient toujours mes préférences. J’ai lu du Fichte aussi et même traduit alors un de ses ouvrages, qui parut en librairie après qu’un Père plus qualifié l’eût pourvu de notes savantes et allégé au point de vue style,[27] car j’étais encore malhabile dans l’art d’écrire alors.

On trouvera dangereuse cette liberté excessive. Qu’on note, que nous avions 22, 23 ans, que nous avions déjà 4 ans d’études supérieures derrière nous, que nos professeurs étaient là pour nous contrôler et nous aiguiller, que tous ne profitaient pas également de cette tolérance. En tout cas, qu’on ne vienne pas nous dire que les Jésuites sont, intellectuellement, faits en série, formés dans le même moule. Rien n’est plus faux. La <116> largeur d’esprit est traditionnelle dans la Compagnie. D’aucuns la trouvent exagérée. Ils sont plus près de la vérité que ceux qui parlent de je ne sais quel fanatisme idéologique propre aux Jésuites.

J’avoue, du reste, que ces lectures divergentes et que je n’ai pas toujours digérées immédiatement, en sillonnant mon esprit, y ont déterminé une crise intellectuelle et spirituelle qui était assez aiguë à certains moments. Je me souviens avoir écrit, dans un journal polycopié que nous éditions tous les deux mois et qui s’appelait « le Furet » un article sur la « puberté intellectuelle », qui fut remarqué dans la communauté. Mais j’affirme que cette crise, pour douloureuse qu’elle fût, a été une crise de croissance.

Et mon vagabondage philosophique ne m’empêcha pas de passer au bout de trois ans mon examen « de universa philosophia », ou doctorat en philosophie scolastique avec, parait-il, d’excellents, voire remarquables notes. Comme elles ne sont pas publiques, je ne les connais pas, apprenant seulement plus tard que j’étais reçu à mon examen. Cependant le Recteur de la maison, indiscrètement, fit allusion à mon examen et dit ces mots qui firent sensation: Primus et proximus longo intervallo… Je mentionnerai encore, avant de continuer, les exercices d’éloquence sacrée que nous faisions au réfectoire, tous les dimanches, au Noviciat, au Juvénat et en philosophie. Tour à tour nous devions déclarer un texte de grand orateur et donner un petit sermon de notre lieu. A vrai dire, chacun ne passait guère qu’une fois par an et pour cela ces exercices étaient peu efficaces dans l’ensemble. Ce qui l’était davantage, en philosophie, c’étaient les sermons réels et les instructions réelles que nous donnions le dimanche dans les villages sans prêtres autour du Puy, dans les assemblées, présidées habituellement par la « béate ». J’allai pendant trois ans dans un de ces hameaux, prêcher chaque dimanche de mon mieux, à des enfants et de bonnes femmes, rarement des hommes. Ecrivant soigneusement mes instructions je gagnai beaucoup, par ces exercices, en aisance dans la composition et la diction. Fabricando fit faber. – Je l’expérimentais. – Je ne vois pas pourquoi on s’obstine à tenir nos grands séminaristes loin de ces activités modestes, qui leur rendraient les plus grands services.

Mon brillant examen, au bout de trois ans de philosophie, me valut être nommé, pour le temps de régence, professeur de seconde ou d’humanistes, suivant le beau mot qu’on devrait garder, au collège St. Ignace dans une grande ville du Nord[28]. Je sus dans la suite, que le préfet du collège d’Amiens à qui le P. Provincial m’avait offert pour les mêmes fonctions avait fait la moue et refusé de confier une classe si importante à un Sarrois, ayant servi dans l’armée allemande et dont le français n’était pas la langue maternelle. Le Recteur de St. Ignace, mon ancien maître des novices[29], avait confiance en moi, mais surtout en son chef et en Dieu. Il ne s’en repentit pas, autant que je sache.

<117> Cependant, je connus au début du professorat des moments d’ennui. En philosophie, on m’avait déjà orienté vers les langues orientales et l’exégèse, pour laquelle j’éprouvais de vifs attraits. J’avais commencé l’hébreu. On m’avait fait espérer qu’au lieu d’aller enseigner au collège, j’irais apprendre les langues bibliques à l’université de Beyrouth. Ce projet m’enchantait. Je fus donc un peu déçu, en allant au collège. Pas au point d’en perdre mon équilibre cependant. Ce qui m’éprouva davantage, c’était d’être privé de lecture, de culture personnelle. Je ne me sentais pas encore assez riche pour donner à longueur de journée, au lieu de me nourrir moi-même. Je souffris profondément de nostalgie intellectuelle, ce qui étonna beaucoup mon Recteur. Mes scolastiques passaient généralement par une crise opposée.

Ce qui renforçait mon malaise, c’était l’aspect mécanique, automatique, qu’il y a nécessairement dans un grand collège d’un milliers d’élèves, même dans l’enseignement. Les nécessités d’un programme orienté vers un baccalauréat encyclopédiste et inintelligent, le morcellement inévitable de l’enseignement, la « cuisine » scolaire, faite des notes de devoirs et leçons, des compositions, des copies à corriger, des leçons à faire réciter, de la surveillance à exercer, des réprimandes à faire, tout cela, dépourvu d’esprit, de fantaisie, de vie profonde, m’écrasait, m’ennuyait et m’irritait au début. Tout cela, du reste était nécessaire, tant à cause du tempérament des élèves, de leur nombre que du programme officiel auquel on ne pouvait se soustraire sans trahir la confiance des parents. Et, malgré tout cela, on peut être vivant, personnel, suggestif, vraiment éducateur. Seulement on ne le comprend pas, on ne peut pas le comprendre au début. Le règlement apparaît comme un carcan tuant toute initiative. Plus tard on y coule parfaitement et sans contrainte sa vie profonde, comme on coule sa vie personnelle la plus profonde dans les moules liturgiques. Il faut un peu de temps, de la bonne volonté, une sagesse, de la maturité…

J’apportais aussi quelques idées pédagogiques, peu originales, qui étaient simplement l’effet de ma jeunesse et de mon tempérament. Entre les deux éducateurs des Adelphes de Térence[30], l’oncle Micion et l’oncle Déméa, le sévère et l’indulgent, j’optais naturellement pour celui ci, persuadé qu’il obtient davantage. Entre le précepteur Bossuet, qui assène les vérités, dogmatique impénitent, et le précepteur Fénelon, qui les insinue avec souplesse, je n’hésitais pas non plus. Le cygne ondoyant de Cambrai m’enchantait davantage. Entre l’école ancienne, faite de contrainte, d’autorité et l’école nouvelle fondée sur la libre initiative et la spontanéité, mon choix était fait dans le même sens. J’avais conscience d’être un peu fraudeur en cela, car les traditions pédagogiques de la Cie. étaient de l’autre côté.

Je ne tardai pas à les faire miennes, au moins partiellement. Au début je mis en pratique mes petites idées, ne punissant jamais, mettant une aimable fantaisie dans mes prélections françaises et latines, évoquant et regrettant les parties de pèche dans la Loire à propos d’une fable de La Fontaine[31], bref <118> me comportant en frère aimé plutôt qu’en maître. C’était une erreur. Mes élèves en abusèrent. Non seulement leur travail se relâcha, mais quelques mauvais sujets se dissipèrent, firent du mauvais esprit et, me croyant naïf et faible, allèrent jusqu’à envoyer des boulettes de papier sur le bas de mon bureau, qui en était couvert. Le P. Préfet le sut et fut consterné. Il craignait le grand chahut  et me croyait déjà « coulé ». Je donnai un vigoureux coup de barre, imposais quelques sanctions qui eurent la chance de tomber juste, et surtout essayai d’enthousiasmer mes élèves, surtout pour le grec. Je réussi à les reprendre en main, à garder leur confiance, à me faire aimer d’eux. Désormais je mêlais sagement contrainte et liberté, force et bonté et je pus aller d’autant plus loin dans les concessions que j’avais su davantage me faire respecter et craindre. Une fois de plus le procèssus classique avait eu lieu: thèse, antithèse, synthèse. Et je compris que mon expérience personnelle coïncidait avec celle, beaucoup plus riche, mais de même ordre, de la Compagnie… Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas souvent des excès d’autorité et de contrainte de la part de tel ou tel Jésuite ou Supérieur. Mais je ne crois pas que l’ordre en tant que tel tombât dans ce travers. Les personnalités y sont trop accusées et il s’y trouve des traditions d’initiative et de dynamisme personnel trop tenaces pour cela, quoiqu’on en ai pu dire. Mais nous reviendrons sur ce sujet.

En tout cas, après cette petite expérience, je fis de mon mieux « ma régence » pendant trois ans. On comprend bien que ce temps, dans la Compagnie, fait partie de la formation. Naturellement, on rend service aux nombreux collèges, l’éducation étant un des but spécifiques de l’Institut. Il faut donc de nombreux surveillants et professeurs. Et les jeunes scolastiques, plus fortement que des Pères formés, acceptent les corvées en partie matérielles  et peu sacerdotales de ce double métier. Je sentirai moi-même plus tard combien il est pénible d’être marchand de grec et de latin, quand on est prêtre et qu’on pourrait être confesseur, directeur spirituel, prédicateur, missionnaire, écrivain spirituel. – Mais n’anticipons pas. – Néanmoins ces trois ans, au même titre que le noviciat, le juvénat, la philosophie, sont conçues en premier lieu comme un complément de formation. – Pour connaître et orienter les sujet d’abord. Il y a des intelligences scolaires, réceptrices, assimilatrices qui font merveille sur les bancs et fiasco dans la vie. Il y a des esprits plus pratiques ou plus intuitifs, incapables de se plier à une discipline scolaire, qui échouent sur les bancs de l’école et font merveille dans la vie. Mais ces esprits ne se révèlent que dans l’action, dans les responsabilités. Il faut donc pour les connaître, leur en confier. C’est un des buts de la régence. De jeunes scolastiques, objets de faire marcher une division ou une classe, de façonner des esprits et des caractères, de lutter contre la satiété, la paresse, le mauvais esprit, le « cafard », d’organiser des jeux, des promenades, des séances récréatives, des concours, de préparer des classes, de corriger des copies et tout cela en intéressant, en formant et en faisant réussir aux examens, les scolastiques, observés par leur P. Recteur ou leur Père Préfet, se <119> révèlent dans ce qu’ils ont de meilleur et de pire. Après cela, on pourra les orienter à bon escient et le P. Provincial, qui reçoit les renseignements ne manque pas de s’en servir.

Mais davantage encore, la régence a pour but de développer réellement le sujet. La surveillance et le professorat – le même scolastique généralement est astreint à ces deux formes d’activités dans une proportion variable – mûrissent et « débrouillent » les élèves. L’étudiant, quelque actif et personnel qu’il soit, peut rester trop spéculatif, irréel, idéaliste. Il peut se tromper foncièrement sur la proportion des choses. Ils risquerait de devenir un oiseau bleu, un romantique, un cérébral, s’il n’était pas, avant la fin de ses longues études, jeté dans la vie réelle et les habitudes seraient prises pour longtemps, si ce n’est pour toujours. Les difficultés à vaincre dans la tâche difficile d’éducateur font faire d’utiles adaptations, font descendre sur terre, développent les dons d’expression, la psychologie, la doigté, la sociabilité, font vaincre la timidité. Tout cela, il est utile de l’acquérir avant d’être définitivement lancé dans la carrière. En somme, la régence est un stage pratique, comme celui de l’élève en pharmacie ou de l’interne de hôpitaux: un stage qui est suivi de cinq ans d’études encore.

Je vois un autre avantage à la régence. Elle donne des joies solides, qui coupent heureusement la longueur des études. Tous, en effet, n’y mordent pas également. A plusieurs, plus actifs, plus âgés, plus mûrs, ou moins douées, la tutelle scolaire pèse. A ceux-là la régence apporte un dérivatif heureux. Elle est une oasis dans le désert, une occasion aussi de prendre confiance en eux-mêmes, de voir qu’ils peuvent faire quelque chose, enfin un bain de réalité, de jeunesse, de vie ardente, une descente sur terre après d’interminables randonnées aériennes. Ces joies solides, parfois enivrantes de l’action, réconcilient quelques scolastiques découragés avec la vie et leur vocation. C’est appréciable et, pour retrouver ces joies, ils franchiront allègrement, s’ils sont vaillants, la dernière étape à travers le désert. S’ils ne le sont pas, ils traîneront alors et maugréeront comme les Israélites  conduits par Moise et soupireront après les oignons d’Egypte.

Enfin il y a un sérieux avantage au point de vue spirituel. Pendant les sept premières années de sa vie religieuse, le jeune Jésuite, toujours en communauté, porté par une ambiance fervente, doucement sollicité par la cloche retentissant au début de chaque exercice, vivant en vase clos et façonné par un milieu vraiment homogène, peut se tromper sérieusement sur lui-même, croire disparus des défauts qui ne sont qu’assoupis faute d’occasion pour s’exercer, prendre pour des vertus des habitudes extrinsèques, fruits d’un dressage délicat plutôt que des dispositions profondes. Il peut lui arriver de se tisser inconsciemment lui-même une auréole autour du front. En régence, devant la réaction <120> et la critique des élèves, la difficulté de sa tâche, les humiliations inévitables, les remarques de ses supérieurs, il sentira tous les jours ses limites et ce sera un excellent bain d’humilité, cette reine des vertus. La multiplicité de ses tâches l’obligera aussi à lutter pour garder sa vie intérieure et être fidèle à ses obligations religieuses. Excellente école, qui l’habituera à trouver Dieu partout.

Tous ces avantages, je les ai vivement appréciés. J’ai dit qu’au début, je souffrais de la régence et soupirais après les heureuses études. Bientôt je pris goût à ma tâche et enseignai  avec passion le latin, le grec, le français et la religion. Il ne me parait pas utile de m’étendre longuement sur ma méthode pédagogique, qui n’avait rien de spécial. On connaît celle de la Cie. D’après ses meilleurs traditions, j’ai tout fait pour mettre mes élèves en face des textes, ne considérant la langue que comme une clef ouvrant l’accès de ces trésors. – J’ai obtenu d’excellents résultats par la lecture contrôlée, la plume à la main, à la manière de Montaigne[32]. -  J’ai eu de grandes joies dans cette classe de seconde, où l’on révèle aux élèves encore enthousiastes, le monde de la beauté littéraire qui les éblouit, où l’on peut flâner, muser à loisirs sans être talonné par le sinistre bachot. J’en ai profité. Tout ce que Bremond die à ce sujet dans l’enfant et la vie[33], j’ai essayé de le mettre en pratique. Et grâce à l’intérêt éveillé dans les élèves, je n’eus plus jamais de difficulté au point de vue discipline.

En tout cas, j’acquis  par ces trois années de professorat, la joie et le sens de la beauté littéraire, de la langue et du style. J’ai emmagasiné des rythmes, des phrases, des images et des sentiments qui m’ont prodigieusement enrichis; j’ai développé la facilité d’élocution et préparé le futur prédicateur; sans compter que je me suis attaché pour la vie des élèves qui deviendront des valeurs dans la suite.

J’aurais beaucoup à dire sur ces trois années heureuses. Mais je le répète, ces mémoires sont consacrés au type plus qu’à l’individu. Et il s’agit ici de la formation du Jésuite. Je raconterai cependant un trait qui fera sourire le lecteur et le repesera. La seconde année, j’eus une classe moyennement douée, mais d’enfants charmants, dociles, affectueux, travailleurs, ouverts. J’en fus littéralement et collectivement amoureux et, aux vacances, pendant plusieurs jours, j’étais littéralement malade, au point que l’on dut une fois me faire changer d’air et de milieu pour que, en passant devant ma classe, la plaie du cœur ne se rouvrit pas continuellement… Or, il y avait dans cette classe un jeune élève blond, aux cheveux d’argent, à la voix de cristal, à l’âme fraîche, spontanée, pure. Il était intelligent et travailleur, du reste. Or j’avais un faible pour lui. Je ne sais pas trop si c’était visible. Je ne pense pas en avoir été injuste pour les autres. En réalité, je le confesse maintenant, j’étais, inconsciemment et innocemment, amoureux de ce qu’il avait de féminin dans ce petit. Revanche du vœu de chasteté! Qu’on veuille bien croire que je respectais parfaitement cet enfant, autrement je n’en parlerais pas et qu’aucune pensée vilaine ne me vint jamais à son sujet. Mais le cœur et la sensibilité étaient assez pris. Or, quelques années plus tard, je le rencontrai, ayant près de 2 mètres de haut, barbu, ayant une grosse voix et des allures de carabin – il était étudiant en médecine. J’eus exactement l’impression que pourrait avoir un jeune marié si un jour il avait poussé subitement à sa <121> femme des moustaches, enfin qu’elle fût devenue un homme. Je fus atterré au point que je ne pus lui parler et lui tournai le dos.-  C’est que je n’avais de lui que l’image de l’éphèbe de quinze ans, frais comme la source et beau comme l’aurore. Quelle chute, qui me montra bien que, sans le savoir, j’avais aimé la femme dans l’enfant.

Peut-être, dans l’amour de ma classe, y avait-il quelque chose du même genre, un succédané, une sublimation, un dérivatif de l’amour conjugal, auquel j’avais renoncé et qui ne me préoccupait pas le moins du monde. Peut-être en était-il de même pour les petites préférences des autres professeurs, qui avaient parfois des « chouchous ». Sans aller jusqu’à adapter la théorie du panlibidinisme à la Freud, on peut avoir l’esprit assez libre pour admettre que l’instinct génésique volontairement comprimé trouve des équivalences et des revanches qui peuvent être parfaitement innocentes et qui sont peut-être nécessaires pour empêcher des névroses.

En tout cas, j’affirme qu’il n’y a pas eu le moindre scandale à ce sujet au collège durant mon professorat. Il m’est donc impossible de faire ici des confidences dans le genre de celles qui foisonnent dans le journal d’André Gide. Il faut dire aussi que des précautions étaient prises à cet égard, dont je ne comprenais pas la portée alors. Les professeurs ne recevaient pas les élèves dans leurs chambres, mais dans les corridors ou les cours où ils se promenaient avec eux en devisant de Virgile ou de Sophocle, ou bien dans leurs classes, dont la porte devait rester ouverte durant l’entrevue. Seuls les directeurs spirituels recevaient chez eux. Car chaque division avait un directeur spirituel, ne s’occupant que des âmes des enfants, les confessant, les aidant à corriger leurs défauts, dirigeant les associations de piété et les troupes scoutes. On devine que l’élève était suivi de très près: le surveillant, le professeur, le directeur spirituel, ne le lâchent pas d’une semelle. Peut-être est-ce là le défaut principal des collèges des Jésuites. Trop de contrôle, trop de maîtres, pas assez d’initiative, de liberté, de spontanéité chez les élèves. C’était mon avis, et j’essayais d’y suppléer de mon mieux dans ma classe, en y introduisant autant de fantaisie, d’imprévu, de liberté que c’était bonnement possible et sage, soit par des excursus et des parenthèses de toute sorte, soit, en laissant choisir souvent les sujets de devoirs ou en les remplacent par des lectures. Mais je reviendrai plus loin sur ce sujet, puisque je suis rentré au collège après ma prêtrise.

Après trois ans de professorat, qui m’ont beaucoup profité, j’ai repris mes études, en Belgique, dans l’exil,[34] puisque nous étions toujours officiellement exclus de la communauté française, comme religieux, dans un pays qui se pique de liberté. Cette fois, ce fut la théologie, pendant quatre ans. Par études théologiques, on entend l’apologétique, la morale, l’Ecriture-Sainte, l’histoire de l’Eglise avec les sciences auxiliaires, enfin l’étude du dogme proprement dit.

Ce cycle est assez connu pour que je n’ai pas besoin de le décrire longuement. C’est le programme de l’Université Grégorienne. Je signalerai cependant qu’il y a un grand et un <122> petit cours, ce dernier pour les élèves plus âgés, plus fatigués ou d’intelligence moins scolaire ou moins spéculative. Ceux-ci ont un peu moins de cours; on y parle moins exclusivement latin; on y introduit davantage de considérations pratiques ou pastorales. D’une façon générale ce petit cours est alimenté par ceux qui n’ont pas eu une note suffisante à leur examen final de philosophie et par ceux qui, « collés » à l’examen annuel de théologie, y « descendent » du grand cours, parfois avec un réel soulagement, parfois aussi la mort dans l’âme. Pour les uns c’est une libération, presqu’une faveur, pour d’autres un grand sacrifice et une dure humiliation…

Au grand cours, que je suivais, nous avions beaucoup de classes et d’exercices scolaires, dans le genre de ceux qui ont été décrits plus haut à propos de l’enseignement philosophique. Je n’y reviens pas. La méthode d’enseignement et l’esprit de l’éducation qu’on nous donnait étaient les mêmes, avec des nuances venant et de notre âge et de la matière. Nous faisions conscieusemment de la théologie, de la morale, du droit canon, de l’Ecriture-Sainte, de l’histoire ecclésiastique. Liturgie et pastorale manquaient ou plutôt étaient réservés pour le troisième an. Ce qui me parut remarquable de nouveau dans cet enseignement, ce fut le réalisme et l’équilibre. La théologie est un mélange, un dosage d’humain et de divin, de foi et de philosophie, de données positives et de spéculation. Il est facile d’exagérer l’un ou l’autre élément et les théologiens réussissent rarement le parfait équilibre. Les uns, métaphysiciens robustes et logiciens subtils, se contentent d’un fondement scripturaire ou patristique précaire et élèvent là-dessus un palais aérien et tout humain de théories, de distinction, qu’ils ont parfois la malhonnêteté  inconsciente de présenter comme révélées, quand ce sont de purs produits humains souvent liés à des systèmes ou des écoles éphémères ou du moins contestables. Les autres, contempteurs de la raison raisonnante, creusent indéfiniment le fondement biblique et traditionnel, en extraient sans cesse des pierres nouvelles, mais ne songent pas à en bâtir un édifice. Ce sont des extracteurs de moellons et non pas des architectes. Leurs pierres sont divines, mais elles gisent les unes à côté des autres. Nous avons tout de même besoin d’une maison intellectuelle et d’une hiérarchie dans nos pensées. Ce sont-là les excès de la théologie positive et de la spéculative. Dans l’ensemble on faisait le part aux deux avec sagesse, avec cependant, je dois le dire, un tour[35] de faveur pour la théologie biblique et historique. La spéculation relevait aussi d’un thomisme critique et libre comme celui dont avaient usé nos professeurs de philosophie.

J’ai parlé de réalisme. Cet aspect des choses apparaissait surtout dans l’enseignement de la morale. N’en déplaise à Pascal, elle faisait une grande part à la casuistique, c.à.d. aux applications vivantes des principes. Le but de la morale est de préparer des confesseurs et des directeurs de conscience. Il est entendu que la vie est ondoyante et diverse et qu’on ne peut jamais <123> se flatter de prévoir et de résoudre à l’avance toutes les situations qu’on aura à juger et tous les problèmes concrets qu’on aura à résoudre. Tenant compte de ce fait on peut s’en tenir, dans l’enseignement de la morale, aux seuls principes, qu’on expose longuement, confiant qu’on les appliquera d’autant mieux aux cas concrets qu’on s’y sera appesanti davantage et laissant de côté la mystique. Ce n’était pas la méthode de notre professeur. Il pensait, après avoir loyalement exposé les principes, que s’en tenir à ceux risque de former des confesseurs plus théoriciens que vivants, et qu’on assimile mieux les principes eux-mêmes en les voyant appliqués, enrobés dans des faits. Il estimait aussi qu’il faut déjà donner aux étudiants, futurs confesseurs, des habitudes, des réflexes, un tempérament de confesseur vivant et concret. Voilà pourquoi il nous exposait et nous résolvait un grand nombre de cas de conscience, dont quelques-uns étaient chimériques, mais dont la plupart étaient vécus, modernes, actuels. Voilà pourquoi l’étude des cas de conscience était très à l’honneur dans la maison et que tous les jours, après la récréation de midi, nous étions autorisés à nous promener dans un grand parc pour faire, deux à deux, des cas de conscience correspondant au cours étudié. On apprendra aussi avec intérêt que St. Ignace a voulu que dans chaque maison de son ordre, toute la communauté de ses prêtres formés se réunit tous les quinze jours pour étudier ensemble quelques cas de conscience, pour ne pas se rouiller. Cette préoccupation de la vie concrète, ce réalisme, déjà signalé plusieurs fois au cours de ces mémoires, sont certainement un trait caractéristique et essentiel de la Compagnie. L’équilibre et la sagesse proverbiale du Jésuite moyen viennent en grande partie de là.

Je ne m’attarderai pas davantage sur les études théologiques. Je signalerai loyalement qu’un certain nombre de mes camarades, dépassant les trente ans, ayant comme moi-même, été à la tête d’une classe importante ou bien ayant commandé pendant la guerre, rongeaient un peu leur frein en théologie. La tutelle scolaire leur pesait et l’inactivité leur était un supplice. Voilà pourquoi on permettait à beaucoup de faire un peu de ministère dans les environs, de diriger des centres, de faire le catéchisme, de prêcher même. Grâce au privilège de la Compagnie. C’était là une soupape de sûreté nullement inutile. Les études souffraient parfois de cette activité pour l’un ou l’autre. Le P. Recteur[36] freinaient et faisait les gros yeux de temps en temps et l’équilibre se rétablissait.

J’ai dirigé ainsi une section jociste[37] au début de ce beau mouvement et j’ai prêché à droite et à gauche, avant même mon ordination. Ce fait m’oblige à confier au lecteur une petite aventure humiliante qui m’arriva. Il faut savoir que l’évêque du diocèse[38] n’aimait <124> pas beaucoup que nous usions du privilège qui nous permettait de prêcher avant le diaconat. Or, un jour je le fis devant lui, en plein air, à Soignies, le panégyrique de Saint Vincent Madelgaire[39]. Je fis de mon mieux malgré la nuit blanche passée avant le sermon. Son Excellence fut enchantée et me demanda si j’étais professeur de théologie. Je me récriai.  Elle continua ces questions indiscrètes: au moins êtes-vous prêtre? – Pas encore? – Ses yeux se renfrognent: diacre alors? Je n’eus pas le courage de dire non et mentis à mon évêque. – C’était l’année où je devais être ordonné sous-diacre. Quand le moment en fut venu, pour ne pas dévoiler mon mensonge, je fus ordonné dans un autre diocèse…[40]

Et ce fut, à la fin de l’année l’ordination sacerdotale. Nous étions ordonnés à la fin de la troisième année de théologie. Ces mémoires étant typiques et non personnelles, je ne dirai rien de mes impressions de néonupte. Il est clair qu’ayant 32 ans d’âge et 15 ans d’études supérieures derrière nous, nous avons pu mesurer mieux que des séminaristes de 23 ans la hauteur et la profondeur du sacerdoce. Je dis ma première messe à l’infirmerie devant un vieux ami, ancien collègue de la régence, qui mourait à 53 ans et qui, poète et littérateur, jovial et bon vivant, mourait difficilement, bien qu’il eût fait un poème admirable sur la mort joyeuse. Il quitta la terre quelques jours après, pendant mon court séjour à Beaumarais <= Differten, PB>  où je chantai ma première messe solennelle. Ce fut un grand événement dans le village. Les guirlandes, les fausses portes, les arbres fleuris de roses en papier, rien ne manqua. Toute la paroisse prit part à ma joie et à celle de ma chère famille. Pour celle-ci ce fut vraiment une apothéose, dont je me réjouis pour elle plus que pour moi. A côté de ma mère, qui avait vécu de longues années pour ce beau jour, l’une des plus heureuses, ce fut la dernière de mes sept sœurs, était une délicieuse fillette d’une dizaine d’années[41]. Toute de blanc vêtu, elle ne me quitta pas d’une semelle, étant, suivant une coutume symbolique, ma fiancée, c.à.d. l’Eglise. Je ne dirai rien de plus, ajoutant simplement que pour rendre compte de la valeur religieuse de cette journée, pour la paroisse, pour la famille et pour moi-même, il faudrait multiplier par dix ou par cent ce que j’ai dit plus haut au sujet du culte dominical à Beaumarais <= Differten, PB> . Quiconque n’a pas été au même diapason, ne le comprendra jamais. J’ajoute encore que le soir toutes les sociétés de musique du village vinrent me chanter une sérénade et que je dus ajouter un toast fait à midi, un discours en plein air où j’exaltai avec sincérité le lied allemand. J’évoquai les chants que j’avais entendu en France, en Angleterre, en Russie, en Belgique, en Hollande, mais je donnai la palme aux vieux lieds qui avaient bercé ma jeunesse. Je le fis dans une langue allemande médiocre, mais on me comprit. Dans ce domaine musical et poétique, comme dans le domaine religieux, je n’avais pas de peine à me mettre au diapason de ces Sarrois germanisés dans leur sensibilité plus que dans leur esprit et leur cœur.

Après cet intermède familial et paroissial, je repris mes études théologiques. Naturellement elles étaient coupées aux grandes fêtes pour quelques fugues apostoliques dans les villages environnants. Cette <125> dernière année étaient très utilement conçue comme une initiation à la vie pastorale. Rentrés au bercail, nous pouvions rendre compte à nos maîtres, comme les apôtres, après leur première randonnée en Palestine, de nos succès et de nos échecs, de nos méthodes aussi et de les perfectionner avec leurs conseils. J’ai la conviction intime qu’il serait heureux de faire la même chose dans  nos grands séminaires, mais en ajoutant une année d’études, qui pourrait être consacrée à la pastorale et à la spiritualité, qui serait une sorte de « troisième an ».

C’est cette troisième année de noviciat, que je fis, à 33 ans, après la fin de ma théologie.[42] Redevenir novice à cette âge, il faut l’avouer, n’est pas du goût de tout le monde. Cependant, on présente généralement cette institution comme le chef d’oeuvre de St. Ignace. On peut en effet la considérer, au moins objectivement, comme un couronnement de tout l’édifice de la formation Jésuitique. Ce qu’on y fait? Comme au premier noviciat, décrit plus haut, de la spiritualité théorique et pratique, uniquement de la spiritualité; une retraite de 30 jours au début et une autre de huit à la fin, des expérimentes de cuisine et d’hôpital et de ministère apostolique, des lectures spirituelles et des conférences spirituelles, des exercices liturgiques. Les conférences sont consacrées particulièrement à l’étude des constitutions de St. Ignace et à des questions de pastorale. La pratique ici encore l’emporte sur la théorie. Il s’agit moins d’étudier que de vivre la spiritualité. Néanmoins la bibliothèque est plus fournie, plus riche et l’on est plus large dans les permissions. On vous traite en grand garçon, sans supprimer pour autant la tutelle qui fait partie de la formation…

Alors où est l’originalité dans cette institution? Dans la hardiesse et le désintéressement qu’il y a renoncer une année de plus à l’utilisation de jeunes Pères pleinement formés; dans le fait même de modérer leur ardeur, de les envoyer un an au désert de Jéricho pour y penser, dans toute leur maturité, leur passé et leur avenir, leur nature et leur grâce pour y pleurer leurs péchés et rendre grâce pour les bienfaits reçus, pour préparer lucidement, en toute connaissance de cause et en toute humilité, leur vie de demain, personnelle et sociale, spirituelle et professionnelle, pour prévoir la matière et la manière de leur combat spirituel et de leur assimilation au Christ, pour mettre au point leurs méthodes d’enseignement, de prédication, de direction. Car on a assez vécu et travaillé pour se connaître, surtout si l’on fait, comme[43] beaucoup, le troisième an, après des années de ministère actif. C’est donc un travail de mise au point, de stratégie spirituelle et apostolique, comparable à celui des officiers à l’école de guerre, où ils vont après avoir exercé des commandements déjà. Ce travail, dirigé par un Instructeur choisi pour l’universalité et la profondeur de son expérience,[44] est certainement du plus haut, encore qu’il soit dur pour des tempéraments actifs, mais justement la grâce du sacrifice, du renoncement la féconde surnaturellement. Du reste, les minis<126>tères du Carême et du dimanche, les conférenciers nombreux qui viennent de l’extérieur, parler de leurs travaux aux Pères tertiaires, les congés, les excursions et les promenades, le sport auquel on se livre comme de jeunes collégiens, les récréations où ces hommes mêmes échangent leur expérience déjà riche et leurs projets éblouissants comme l’aurore, tout cela crée au troisième an une atmosphère qui n’a rien de morose. Néanmoins, on fait volontiers, à la fin de l’année, la retraite finale, la dernière des dernières comme « Scolastique »…

C’est pendant cette retraite, que l’on reçoit souvent son « status » ou son poste, son emploi pour l’année suivante et parfois pour la vie. Ce fut mon cas et ce fut une « tuile » terrible. Cette distribution des « emplois » est, contrairement à l’opinion commune, un des vrais points faibles de la Compagnie. C’est la revanche de son universalité. Ayant des œuvres très variées, des collèges, des universités, des missions lointaines, des revues, des maisons de retraite, des prédicateurs dans tous les genre, elle est constamment à cours de sujets. N’ayant pas le courage de renoncer à des œuvres ou des maisons, elle improvise sans cesse les hommes, bouscule ses programmes, change ses orientations, afin de boucher des trous, de remédier à des situations critiques, de réparer des brèches. C’est l’improvisation, je ne dis pas sur toute la ligne, mais dans une large mesure. L’inconvénient est moins grand chez elle qu’il ne le serait ailleurs, parce que la formation longue et soignée et multiforme donnée à ses fils, leur confère en effet une certaine universalité, disons au moins une polyvalence, leur permettant de remplir successivement, parfois simultanément, des fonctions disparates. Mais j’ai la conviction intime qu’il y a là d’abord une infidélité au Créateur, qui, en donnant à l’un 3 et à l’autre cinq talents, des dispositions précises, parfois une vraie vocation, a nettement signifié aux Supérieurs l’emploi qu’ils devaient faire d’un sujet. Malheureusement ce sont les circonstances, plus que le Créateur, qui commandent et le résultat est un gâchage effroyable de matériel humain. C’est entendu. On ne s’en aperçoit guère à l’extérieur, pour la raison dite plus haut. Mais on le sait à l’intérieur et beaucoup en souffrent non parce qu’ils ont une ambition démesurée, mais parce qu’ils aiment Dieu, le Créateur et sa Gloire. Il y a là peut-être une antinomie irréductible entre l’universalité de la Compagnie, venant de sa devise même ad majorem dei gloriam, et des directives de St. Ignace et les spécialisations rendues nécessaires par l’évolution du monde. Je crois que St. Ignace aujourd’hui dirait à ses fils d’embrasser moins afin de mieux étreindre. Je sais que tout le monde n’est pas de mon avis. Je sais aussi qu’il y a encore assez de spécialistes éminents dans la Compagnie pour que ces misères intimes soient cachées aux yeux de la foule. Mais je suis sûr qu’elle pourrait et devrait en avoir cinq fois plus. Je sais aussi que l’obéissance vaut mieux que des victimes et que c’est aussi méritoire de passer sa vie à bricoler, quand on pourrait faire des grandes choses, que <127> de renoncer délibérément et radicalement à tout développement personnel et à toute activité apostolique en s’enfermant dans une trappe ou en allant au désert. C’est entendu. Servi inutiles sumus. L’on est toujours sûr de faire la volonté de Dieu en obéissant à des supérieurs légitimes. Mais on voudrait être sûr aussi que les supérieurs aussi et l’Ordre tout entier dans l’ensemble de ses chefs fait aussi cette volonté, bref, que l’idéal de Dieu soit réalisé en tout. On n’a pas toujours cette satisfaction.

Je ne l’ai pas eu…[45] Au cours du troisième an, pendant la grande retraite, j’avais fait comme tout le monde une élection pour savoir si je demanderais les missions lointaines. Pendant toute ma jeunesse religieuse je n’avais rêvé que de la Chine. La mystique missionnaire qui m’avait saisi si puissamment à l’école apostolique, agissait toujours. Les supérieurs majeurs à tel moment de ma vie, m’avaient nettement laissé entendre que je ne devais pas songer aux missions, mais à une carrière intellectuelle en Europe. On m’avait donné des précisions et j’avais engagé mon esprit et mon cœur dans une direction nette. Je ne crus donc pas devoir demander les missions. Et j’attendais une nomination conforme aux directives que l’on m’avait donnés… Au lieu de cela, je fus nommé professeur dans le collège où j’avais déjà enseigné.[46] Ce fut une grande déception, qui m’empêcha  plusieurs nuits de dormir… Je me ressaisis et rejoignis mon poste, que je remplis consciencieusement pendant deux ans, tout en faisant du ministère apostolique dans la ville. Mais n’anticipons pas.

J’avais donc 34 ans. J’étais entré à 17 ans dans la Compagnie. La moitié de ma vie d’alors avait donc été consacrée à des études supérieures. J’étais docteur en philosophie et docteur en théologie, suivant la terminologie du Collège romain. Je savais les langues anciennes et quelques langues modernes. Un de mes camarades d’enfance, originaire de Beaumarais <= Differten, PB> , me traitera plus tard de « prominente Persönlichkeit ». J’avais au cours de mes études, publié quelques articles de littérature étrangère dans de grandes revues.[47] J’étais prêt enfin pour l’activité apostolique, dont j’avais un appétit violent.

Mais tout de même, n’est-il pas admirable, l’ordre religieux qui forme ainsi ses sujets, si longuement, si patiemment, si totalement, pour la Gloire de Dieu? Verra-t-on une volonté de puissance, de domination spirituelle, de domination des âmes dans cette préparation. Je ne puis m’empêcher d’en sourire. Au cours de mes 17 années de formation, il ne fut jamais question de « monita secreta », ni de méthode ténébreuse pour circonvenir les âmes, capter les testaments, s’introduire dans les conseils des grands. J’ajoute que ma famille n’eut pas à débourser un centime. Ce but de ces longs efforts, c’était <128> la Gloire de Dieu, le bien spirituel des âmes et du monde. Aucun calcul intéressé en tout cela. C’est simplement une application du « Euntes docete omnes gentes », un cas particulier de la catholicité toujours jeune et dynamique de l’Eglise… Si l’on pense que des milliers de jeunes gens profitent tous les ans de ces mêmes études et de cette même et  minutieuse préparation, l’on devra reconnaître l’exceptionnelle vitalité de l’Eglise et de la Compagnie.

Il conviendrait aussi, devant ce fait souvent multiplié, de mettre de côté  certains clichés sur l’aristocratisme de la Compagnie et sur le monopole  qu’aurait la république égalitaire de faire participer le peuple à l’instruction. C’est une bêtise. Depuis longtemps l’Eglise tire la meilleure partie de son clergé séculier et régulier du peuple et elle possède des centaines d’écoles pour leur donner l’instruction. En tout cas, personnellement je dois à la Compagnie toute ma formation et le désir de m’acquitter des dettes contractées à son endroit est un sentiment puissant pour moi et me pousse sans cesser à donner mon maximum. Qu’on veuille bien voir dans ce livre sincère, nullement flagorneur, aussi objectif que possible, ce même désir de témoigner ma reconnaissance à l’Alma Mater qui m’a nourri si longuement de son lait généreux.

<129>

Chapitre VI

Ministères spirituels…

<122-150 vacat>

7. Aumonier titulaire au service de la France

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[1] Emile Combes, 1835-1921.

[2] Florennes

[3] Bei Denee.

[4] Georges Longhaye, 1839-1920.

[5] Denis Petau (= Dionysius Petavius, Pseudonym Antonius Kerkoetius), 1583-1652.

[6] 1873-1941.

[7] Charles-Pierre Péguy, 1873-1914.

[8] Originaltext: coe.

[9] Leonce Loyseau de Grandmaison, 1868-1927.

[10] Louis Veuillot, 1813-1883.

[11] Vals-près-Le Puy (Haute Loire, Auvergne).

[12] Clemens Schrader, 1820-1875.

[13] François-Xavier Gautraulet, 1807-1886.

[14] Henri Ramière, 1821-1884.

[15] Raoul de Scoraille, 1842-1921.

[16] Robert de Sinety, 1892-1931.

[17] Jean Pic de la Mirandole, 1463-1494.

[18] Original: clerf net?

[19] Altgriechisch: (poetisch) Wolkenkuckucksheim. Nehelo-kokkugia.

[20] Joseph de Souilhé, 1885-1941.

[21] Blaise Romeyer.

[22] Heute in Lyon.

[23] Arthur Schopenhauer (1788-1860).

[24] Friedrich Paulsen (1846-1908).

[25] Rudolf Eucken (1846-1929).

[26] Hermann Ebbinghaus (1850-1909).

[27] Auguste Valensin (1879-1953) bedankt sich in der 1926 erstmals erschienenen Ausgabe eines Fichtewerkes für die Übersetzungshilfe. Diese Übersetzung hat neuere Ausgaben gefunden, zuletzt 1999: Johann Gottlieb Fichte, Rapport clair comme le jour sur le caractère propre de la philosophie nouvelle (1801), introduction, traduction et notes par Auguste Valensin et Pierre-Philippe Druet (Bibliothèque des textes philosophiques), Paris 1999. S. 12 dieser Neuausgabe steht der Verweis auf die Hilfe von Pierre Lorson. In Deutsch erschien Fichtes Werk als “Sonnenklarer Bericht“.

[28] Lille.

[29] Gilbert Josson.

[30] Publius Terentius Afer, 185-159 vor Chr.

[31] Jean de La Fontaine, 1621-1695.

[32] Montaigne, Michel Eyquem de (1533-1592).

[33] Henri Brémond, L’Enfant et la vie, 1902.

[34] Scolasticat d’Enghien.

[35] Andere Lesart: loin?

[36] Gabriel Picard, 1919 – 1924 recteur in Jersey, Maison Saint-Louis.

[37] J.O.C. = Jeunesse Ouvrière Chrétienne, Christliche Arbeiterjugend.

[38] Bistum Tournai in der Provinz Hainault; Bischof war Gaston-Antoine Rasneur (1874-1939).

[39] Saint Madelgaire oder Saint Vincent de Soignies, 615-677.

[40] Weihe zum Subdiakon nach Vermerk Pfarrer Ehses, Differten, auf Taufurkunde am 22.12.1928 in Lille; Priesterweihe am 25.08.1929; Profess am 15.08.1932. Der Bischof in Lille hieß Achille Lienard (1884-1973); er wurde am 6. Oktober 1928 ernannt, war also bei Peters Weihe zum Subdiakon erst kurze Zeit im Amt.

[41] Elisabeth Lorson verh. Müller, zwei Kinder, damals 13 Jahre alt (geb. 1916).

[42] In St.-Acheul-lez-Amiens.

[43] Coe.

[44] Louis Poullier (1865-1940).

[45] General der Provinz der Champagne war von 1928-1935 Xavier Thoyer, 1884-1970.

[46] In Lille.

[47] Études; La Revue catholique des idées et des faits.