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Peter Burg Werke

Aumonier titulaire

7. Aumonier titulaire au service de la France (Alsace, la ligne Maginot)

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Chapitre VII

Ma seconde guerre.

Il y a longtemps que m’étant officiellement fait naturaliser français, sans la moindre difficulté, à titre d’ancien soldat français  et non à titre de Sarrois et de descendant d’ancêtres français, j’avais reçu un nouveau livret militaire, celui de la marine ne valant que pour le temps de guerre, et j’avais un fascicule de mobilisation, en bonne et due forme. Appartenant à la classe 17, je fus appelé en août 1939 dès le premier jour de la mobilisation. J’étais affecté à un régiment de gardes-voies, ce qui m’humilia passablement. Le bataillon, dont je faisais partie avait son siège à Bénestroff, petit village lorrain, ayant un nom vaguement cosaque, quand le « stroff » n’est qu’une déformation intentionnelle de « dorf », qui veut dire bonnement village et qui termine le nom de beaucoup de localités en cette région où l’on parle allemand plutôt que français, sauf cependant dans le petit pays où je stationnais. Le capitaine qui me reçut me demanda avec étonnement ce que je venais faire dans une pareille formation. Je lui répondis, que je n’en savais pas un traître mot et me mêlais aux camarades, vieux paysans alsaciens et lorrains, dont beaucoup avaient servi dans l’armée allemande pendant l’autre guerre, ne savaient guère le français, malgré l’uniforme bleu-horizon dont on les revêtit et le pinard français auxquel il faisaient parfaitement honneur. Pour ma part, je restai en soutane quelques jours encore et fus nommé infirmier, ce qui m’allait bien, avec mission de m’occuper en même temps, comme aumônier auxiliaire, du spirituel dans la bataillon.

Cette double mission, l’une complémentaire de l’autre, m’enchanta d’autant plus que le médecin auxiliaire dont j’étais l’adjoint se trouvait être un homme exceptionnellement cultivé et intéressant. Ayant fait toutes ses études en allemand, âgé d’une cinquantaine d’années, il parlait un français très rocailleux et hésitant comme son caractère. Bon médecin de village, dévoué sans restrictions, adoré dans son patelin alsacien situé derrière la ligne Maginot du côté de Wissembourg[1], adoré de sa femme bonne catholique[2] alors que lui-même était protestant, M. Berloty[3] n’avait aucun culte pour la <152> médecine qui le faisait vivre. Par contre, il écrivait des romans estimés outre-Rhin, des romans-fleuves agitant d’immenses problèmes psychologiques, sociaux, culturels et religieux et critiquant impitoyablement, un peu à la manière de Duhamel[4], médecin aussi, quoiqu’avec moins d’atticisme la civilisation matérialiste, mécanicienne, grégaire et uniforme de notre temps. On devine, si nous avions des conversations à perte de vue. Notre infirmerie se trouvait dans les locaux d’une vieille laitière désaffectée, où couchaient aussi nos camarades. C’était très sommaire comme installation. Il faisait froid et nous n’avions que ces uniformes de coutil au début, qui, paraît-il, avaient été faits par le gouvernement français front populaire pour les miliciens rouges espagnols. La nourriture était quelconque et le travail fait par nos hommes inutile. C’était peut-être normal au début, mais cela dura des mois et le sentiment de l’inutilité pesait lourdement sur ces pères de famille dont les moissons n’étaient pas rentrées et qui se morfondaient en gardant des ponts ou des gares de quinzième ordre.

Je n’insiste pas. Tout a été dit sur cette « drôle de guerre ». Drôle en première ligne, parce qu’on y maintenait volontairement une atmosphère de villégiature et de vacances; elle devait naturellement être plus « drôle » chez de vieux territoriaux ayant marié leurs filles, sujets à toutes sortes de misères physiques, prisonniers de chères habitudes amoureusement cultivées en famille et auxquelles il fallait renoncer sans compensation morale et sans raison clairement comprise. Il régnait dans le bataillon un mauvais esprit de potaches. Tout le monde grognait, s’embusquait, se faisait porter malade, allait en permission sans autorisation et sacrifiait plus que de raison à la diva bouteille.

Trois circonstances compliquaient les choses et font comprendre l’exaspération de ces hommes. La première, c’est qu’ils avaient servi dans l’armée allemande. L’impression qu’ils en avaient gardé était celle d’un corps discipliné, rude, organisé, consistant, où l’on savait ce que l’on faisait, où l’on faisait la guerre au <153> maximum, où les soldats au repos faisaient cependant de durs exercices pour ne pas perdre leur valeur combative, où les officiers étaient hauteurs, souvent brutaux, mais compétents. Ils évoquaient souvent le soir  à la lampe, en patois alsacien ou lorrain, leurs campagnes en Russie, en Roumanie, leur temps de caserne en Prusse orientale ou en Poméranie. Ils n’aimaient pas les Prussiens, ils étaient la plupart heureux d’être Français, parce que l’Alsacien est foncièrement démocratique et libertaire, mais ils aimaient le travail bien fait, savoir leur raison de vivre  et ils voyaient le gâchis, l’incurie, le désordre autour d’eux. C’était pour plusieurs un affreux désenchantement, qu’ils exprimaient trop bruyamment dans leur rude patois.

Il y avait à la mauvaise humeur de ces hommes une autre raison, plus profondément triste. Beaucoup d’entre eux venaient de villes et de villages évacués dès le début de la mobilisation, évacués aussi sans plan, sans délicatesse, sans respect pour la personne humaine, évacués inutilement surtout. Mais passe encore. On ne pouvait pas savoir l’évolution ultérieure de la guerre. Mais on pouvait demander que les soldats français respectent les biens et les souvenirs de leurs compatriotes alsaciens et lorrains. Or ils ne les ont pas respectés. M. Daladier[5] avait bien porté un décret imposant la peine de mort aux pillards. Ce décret ne fut pas appliqué. J’ai vu des officiers français pleurer de honte en me décrivant la curée horrible de leurs soldats, sous-officiers et camarades s’abattant sur les maisons de Forbach, Sarreguemines, Wissembourg, les pillant, les dévalisant, les souillant, les détournant sens – dessus – dessous, éventrant les photographies et détruisant les installations. J’ai vu moi-même de ces maisons retournées de fond en comble par des compatriotes, qui envoyaient chez eux de gros colis. C’est le plus triste souvenir que je garde de la guerre 39 – 40. Dans mon régiment il y avait des centaines de soldats dont les maisons avaient été pillées ainsi. Vers la Noël 1939 on commit la faute de leur permettre de retourner chez eux pour ramener un peu de linge, ranger leurs affaires, se retremper dans l’air natal et les souvenirs de famille. L’effet fût désastreux. Ces hommes revinrent complètement fous par le spec<154>tacle qu’ils avaient vus et qui désormais les hantera jour et nuit: leurs ménages éventrés, leurs portes brisées, leurs armoires pillées. On pense bien que les victimes ne gardèrent pas pour eux seuls cette vision d’horreur. Ils la décrivaient en couleurs sombres et exagérés à leurs camarades qui l’amplifiaient à leur tour. Bientôt on ne parla plus que de cela. La révolte couvait.

C’était naturel. Ces hommes avaient travaillé toute une vie pour avoir un chez-soi agréable, heimlich, comme ils disent, c.à.d. chaud comme un nid duveté, un peu cossu peut-être, car les Alsaciens – Lorrains ont une grande fierté familiale et voilà que tout cela est détruit, non pas par une bombe allemande ou même anglaise, mais par ces soldats français qu’on avait reçus avec tant d’enthousiasme en 1918. On avouera que le coup était rude. Plus rude à bien des égards que les coups, dont le sophiste atteint de logorrhée permanente et bilieuse Philippe Henriot[6] décrit avec une complaisance maladroite à la radio en ce moment les effets meurtriers. Ces hommes simples, physiquement attachés à leurs affaires, souffraient aussi physiquement de cette amputation subite. Mais les souffrances physiques ne sont-elles pas les plus meurtrières? Mais les plus réfléchis et les plus délicats d’entre eux souffraient aussi moralement, parce que ce fait lamentable et universel avait brisé aussi brutalement l’idéal qu’ils avaient de la France, leur avait, révélé le degré de vulgarité spirituelle, d’égoïsme et de cupidité où étaient tombés les individus, mais aussi l’indiscipline, la décomposition d’une armée autrefois si glorieuse et qui devrait sauver bientôt l’honneur du  monde et la civilisation. Un profond découragement concernant l’avenir s’empara de ces hommes. Hélas! Leurs pressentiments ne les ont pas trompés.

Ce qui avivait leur amertume, c’est qu’ils apprirent par la Suisse ou d’autre manière que les villages sarrois ou bavarois évacués entre la ligne Maginot et la ligne Siegfried étaient parfaitement intacts. C’était vrai et j’en connais un exemple personnel. Ayant des parents des deux côtés, j’appris après la guerre que ceux de Lorraine évacués dans la Haute-Vienne ont tout perdu, tandis que ceux de la Sarre évacués <155> du côté de Magdebourg ont tout retrouvé. On voudra bien croire que ces remarques et ces contrastes ne m’amusent nullement. J’aimerais mieux ne pas les faire. Mais la vérité a ses droits et peut-être, envisagée loyalement, son efficacité spirituelle. Il est clair que si nous ne changeons pas notre âme, nous sommes irrémédiablement perdus. Ce petit fait est révélateur, avec d’autres, hélas, comme la possibilité chez nous au pouvoir d’un Laval[7] et d’un Henriot.

La troisième raison de la démoralisation de nos hommes est du même ordre. C’est leur première permission dans la Dordogne et la Haute-Vienne où leurs familles étaient évacuées. La plupart d’entre eux trouvèrent leurs femmes et leurs enfants très misérablement installés, dans des villages aux maisons lépreuses, sans charme, sans commodité, sans propreté. S’ils rendaient hommage à la générosité du gouvernement qui leur octroyait de généreuses allocations, à sa bonne volonté aussi qui cherchait à leur faire plaisir, ils étaient irrités par le manque d’organisation, par l’égoïsme de trop d’habitants qui cherchaient à les exploiter plus qu’à leur faire plaisir souvent. Surtout ils souffrirent de l’incompréhension des populations méridionales pour des hommes de frontière parlant une autre langue que le français. Qu’on les traitait de « Boches » c’était courant et douloureux, mais qu’on les accusait d’avoir été causes de la guerre avec leurs sempiternelles querelles, c’était plus cuisant, mais qu’on leur demandât ce qu’ils faisaient là et pourquoi on ne cessait pas la guerre, pourquoi on ne lassait pas l’Alsace aux Prussiens pour faire la paix et pourquoi on se battait quand c’était bien indifférent qu’on soit Français, Allemand ou Italien, c’était intolérable pour nos braves Alsaciens. Décidément ils ne fusionneraient jamais avec ces méridionaux qui n’avaient jamais rien vu, qui ne comprenaient rien en dehors de leur psychologie rudimentaire de cigale criarde et monotone, qui étaient mécréants au demeurant et laissaient mourir de faim leurs pauvres prêtres. Déception de nouveau, engendrant d’amères souffrances. On avait beau leur dire que la providence avait voulu cette transplantation, cette transfusion de sang pour le bien des évacués et des hôtes qui les recevaient pour unifier et spiritualiser davantage le pays, ils n’y <156> croyaient guère et continuaient à ruminer sur les souffrances morales de leurs familles exilées. – Tout cela, du reste, se tasserait petit à petit. – Une certaine assimilation mutuelle se ferait. Des amitiés solides se noueraient même. Mais au début c’était l’absolue incompatibilité qui apparaissait et qui était le fruit de l’ignorance géographique et psychologique, de l’étroitesse d’esprit et de cœur, de la vanité et de la suffisance de trop de Français. Il faudrait que cette incompréhension  aussi cessât et qu’on fit aux Alsaciens – Lorrains  non seulement l’honneur de les utiliser comme soldats et de les payer de mots retentissants et creux, mais de comprendre leur originalité ethnique, leur complexité intérieure et leurs problèmes psychologiques. Une culture plus étendue et plus universelle y aiderait.

Qu’on ne croie pas cependant que nos braves gardes-voies étaient sur le point de se mutiner. Ils étaient seulement mal à l’aise et traînaient leur boulet. Ils noyaient leurs chagrins dans le vin et aussi parfois… dans la piété, qui est parfois une poésie et un narcotique plus qu’une vie.

Le dimanche à la messe militaire, ils étaient sous mes yeux, ils chantaient, ils priaient, ils savouraient surtout les souvenirs familiaux que ces messes évoquaient et qui parfumaient leurs vieux cœurs. Je parlais parfois en allemand dans la première messe, ne le pouvant guère dans la messe des soldats, où les officiers du bataillon tenaient à être aussi. – Alors mes Alsaciens – Lorrains venaient de grand matin. Les sermons allemands éveillaient en eux des résonances plus profondes et plus douces.

Ils venaient aussi au foyer du soldat que j’avais organisé dans la salle d’œuvres de M. le Curé. Dans la bibliothèque, j’avais mis des livres et des almanachs en allemand, qu’ils feuilletaient très volontiers. Certains soldats ou officiers comprenaient mal qu’on utilisait la langue de nos « ennemis » auprès de soldats français. C’était paradoxal assurément, mais nécessaire et n’avait aucun inconvénient du point de vue patriotique. Qu’on cesse donc d’identifier une langue avec un pays ou même une civilisation. Une langue est, un véhicule polyvalent, dans lequel on transporte les pensées <157> et les sentiments que l’on veut. Qu’on aille donc en Suisse où l’on parle allemand, français, italien et roumanche et où plus qu’en aucun pays d’Europe peut-être le patriotisme est pur et l’unité nationale intime. Mais nous retrouverons plus loin ce problème si aisé à résoudre, s’il y avait un minimum de bonne volonté, de largeur d’esprit et de bonté chez tout e  monde. Hélas! il n’y était pas, voilà pourquoi il y avait un profond malaise dans notre formation, dont je dois dire cependant que la plupart des officiers étaient clairvoyants et nuancés dans la manière de commander et d’organiser le service.

J’avoue cependant que j’avais le sentiment de perdre mon temps à l’infirmerie du bataillon, où je soignais des rhumatismes, des bronchites, des grippes et autres maladies peu dangereuses mais fréquentes chez ces vieux soldats. Le plus clair de mon temps se passait à mettre des ventouses, à prendre la température ou à faire d’absurdes états sur la santé du bataillon, la qualité de l’eau employé dans le secteur et le reste. Au spirituel, malgré les promesses qu’on m’avait faites de m’emmener souvent en voiture dans les  postes pour voir mes ouailles, j’étais paralysé par mes fonctions d’infirmier. Du reste mes hommes avaient presque partout des messes dans les villages non évacuées où ils stationnaient. Je fis donc au mois de novembre une demande pour quitter le régiment et être affecté comme aumônier titulaire ou auxiliaire dans un régiment du front. Mon chef de bataillon me supplia de ne pas l’envoyer. Je me rendis à ses raisons, mais quelques semaines seulement. En janvier je fis partir ma demande, que je demandai à un de mes anciens élèves, occupant une place importante auprès d’un ministre d’appuyer. Je profitais d’une permission en février pour faire encore quelques démarches et en mars 1940 j’avais une lettre de service signée de M. Daladier me nommant aumônier titulaire dans la ligne Maginot. J’étais très heureux de cette nomination, qui me permettrait de faire un travail plus utile et aussi de satisfaire un certain goût des aventures et du danger que j’avais toujours. Dans le régiment, naturellement, ma nomination, mes trois galons, firent sensation et provoquèrent quelque jalousie, surtout chez certains officiers qui avaient le même grade depuis la dernière guerre, chez les médecins auxiliaires aussi, qui étaient à peine colorés dans les <158> popotes d’officiers et qui devaient faire des sacrifices d’argent pour y maintenir. Humainement parlant, mon ascension instantanée, du garde de soldat de deuxième classe, à celui de capitaine-aumônier, était évidemment un peu rapide. Mais il s’agissait du domaine spirituel, où l’on me reconnaissait tout de même quelque compétence. Je m’étais imposé par ma prédication et aussi par les ouvrages, dont on me savait l’auteur et mon appartenance à la Compagnie de Jésus. Ma nomination eut paru plus extraordinaire si l’on avait su ou réalisé mon origine sarroise, mon passage dans l’armée allemande dans l’autre guerre. Mais personne ne pensait à tout cela. Je dois dire, à ma décharge, que je n’avais pas briqué spécialement le rang d’aumônier titulaire, que j’avais même demandé à mes supérieurs de pouvoir m’engager dans la légion étrangère combattante pour y travailler spirituellement au milieu d’hommes que je comprendrais mieux que d’autre, grâce à mes connaissances linguistiques et à mes voyages européens. – On ne me l’avait pas permis. – Je dois ajouter que si ma nomination alla vite, c’est en partie à cause de mes connaissances de l’allemand. Dans les régiments de forteresse qui  gardaient la ligne Maginot, il y avait beaucoup d’autochtones, alsaciens et lorrains. Or dans ces régions on parle surtout le patois allemand et les jeunes soldats, tout en se débrouillant très bien en français, ont gardé l’habitude d’exprimer leur vie religieuse en allemand. Les aumôniers militaires nommés là bas sans savoir la langue, étaient donc sérieusement handicapés. Ils étaient aussi trop âgés dans l’ensemble et furent éloignés pour cette raison par le haut commandement d’accord avec les évêques de leurs diocèses. Celui auquel je succédais, excellent curé des Vosges, avait remarquablement organisé le service spirituel dans le secteur. Je n’avais qu’à prendre la suite.

Ce n’est pas d’une division mobile, mais d’un secteur fortifié que je devenais l’aumônier. On appelait ainsi des fragments de la ligne Maginot et les troupes stables qui avaient à la défendre et qui occupaient les ouvrages, les casemattes, les fortins et les points d’appui. Celles qui dépendaient de moi spirituellement étaient au nombre de 12 mille environ, fantassins, artilleurs, pionniers et spécialistes. Le <159> secteur était situé au nord de Hagenau, entre Wissembourg et Hagenau, dans cette partie de l’Alsace qui est très protestante et dont le patois ressemble à celui du Palatinat voisin.

Les régiments qui composaient le secteur étaient formés surtout Alsaciens, de Vosgiens et de Parisiens en nombre à peu près égal. J’eus bientôt la conviction que j’eus la naivieté d’exprimer au général  commandant le secteur, que du point de vue militaire autant que moral et religieux, la création de l’infanterie et de l’artillerie de forteresse était une erreur. Les soldats de l’active, qui étaient  la majorité, la plupart des officiers étaient là depuis des années. Ils avaient leur garnison dans ce secteur avant la guerre. Sans doute, pour cette raison connaissaient-ils parfaitement le secteur, les ouvrages qu’ils avaient à défendre, les armes dont ils disposaient. Avantage immense à coup sûr. Mais ces hommes étaient, à tout point de vue, devenus la proie de la routine, de l’accoutumance, de la stabilité trop prolongée, de la familiarité avec leur milieu, avec la population. Ils n’avaient pas l’âme libre. Toutes sortes de liens diminuaient leur valeur combative. Ils s’étaient installés assez confortablement dans leurs ouvrages. Ils couchaient tous les jours dans le même lit, au-dessus duquel  des gravures légères et obscènes remplaçaient ou rappelaient les femmes absentes et amorçaient des rêves diurnes ou nocturnes qui n’était que de la délectation morose. Les regards fuyants que je captais souvent en circulant dans les ouvrages, la gêne réelle que provoquait ma présence, me prouvait évidemment que ces jeunes guerriers, comme Ulysse ou Hercule, avaient perdu une partie de leur virilité au service de Calypso ou d’Omphale  qui n’étaient même pas présentés. – Il faut dire à la décharge de ces jeunes gens que la vie souterraine qu’ils menaient dans les ouvrages depuis des années ou du moins de longs mois est terriblement anémiante, énervante, tueuse d’énergie et d’enthousiasme. Il faut ajouter que, durant la « drôle de guerre » qui, avant mon arrivée, avait déjà duré 6 mois, le haut commandement et le commandement immédiat n’avaient pas fait grand chose pour élever le vrai moral de la troupe. Des cammionnettes arrivaient tous les jours dans le secteur avec de la littérature pornographique <160> que nos pauvres soldats désœuvrés dévoraient et qui ne fut défendu que vers la fin grâce à l’intervention de nombreux aumôniers. Enfin, il faut dire qu’on était trop convaincu de l’efficacité du blocus et de l’efficité de la ligne Maginot. En conséquence, le général Bourret,[8] commandant la cinquième armée, dont nous faisions partie, et le général Dentz,[9] qui était à la tête du corps d’armée, parlaient beaucoup plus de loisirs à organiser que de coups de main à faire. Ni exercices par les troupes au repos, ni attaques par les autres. Les travaux de défense ne furent poussés que vers la fin. Comment voulez-vous que la moral des troupes résiste à pareil traitement. A mon humble avis il eut fallu déplacer de temps en temps les troupes de forteresse comme les autres, les faire passer successivement dans les troupes de marche, leur faire faire des coups de mains pour rester en haleine. Tout cela a été négligé, parce qu’on ne croyait pas que la guerre deviendrait sérieuse, parce qu’on savait cette guerre assez impopulaire aussi, surtout parce que le gouvernement n’était pas très fier de l’avoir déclarée, ce qui était cependant indispensable pour l’honneur et la liberté du monde.

Il ne faudrait pas croire cependant que le secteur dont je devenais l’aumônier était pourri et lâche. J’ai signalé les difficultés et les erreurs. On verra plus loin que ces soldats se sont magnifiquement battus et qu’avec eux, si l’on avait vraiment voulu, on aurait pu sauver le pays. Mais tout n’est pas fini, grâce à Dieu.

Dans ce secteur, j’avais donc à organiser la vie religieuse. Je m’inspirai pour le faire des méthodes d’action catholique qui cherche à christianiser, non seulement les âmes individuelles, mais le milieu de l’ambiance, l’atmosphère, les institutions, le cadre où elles agissent et pâtissent. Le milieu était très mêlé au point de vue religieux. Les Alsaciens et les Vosgiens étaient chrétiens dans l’ensemble, mais paralysés partiellement par le respect humain. L’élément parisien ne valait pas cher. Ignorance religieuse totale, anticléricalisme, immoralité. – Et c’était l’élément influent, audacieux donnant le ton. – La plupart des officiers étaient bienveillants, beaucoup pratiquants. Pour spiritualiser davantage ce milieu j’avais des aides précieux. D’abord une trentaine de <161> prêtres-officiers ou soldats, qui tout en tenant leur rang et accomplissant leurs fonctions militaires, faisaient profiter leurs camarades du sacerdoce qu’ils détenaient. Il y avait aussi une quinzaine de séminaristes ou de religieux non prêtres qui me rendaient de grands services. Enfin des militants jocistes ou jécistes qui ne demandaient qu’à appliquer les méthodes qu’ils pratiquaient depuis longtemps.

Je n’eus guère que trois mois pour saisir religieusement cette masse, où la bonne volonté ne manquait pas, mais que les 6 mois de « drôle de guerre » n’avait pu grandir spirituellement. Dans mon action je cherchai d’abord à avoir indirectement une influence, si possible un prestige qui me permettrait ensuite quelque chose de plus direct. Il faut se faire admettre d’abord, en imposer si possible, se faire aimer, c’est encore mieux. La route était un peu frayée déjà d’abord par mon prédécesseur qui avait admirablement travaillé, ensuite parce que j’étais déjà connu d’un certain nombre de soldats. Cela m’avait d’ailleurs joué un tour du  moment de ma nomination comme aumônier. J’avais reçu un nouveau livret militaire avec le nom de guerre que j’avais eu en 1918, qui me faisait naître à Poitiers. Je ne pus m’en servir, précisément parce que l’on me connaissait. Je gardai donc mon nom, mais défigurais un peu mon lieu de naissance que je placai en Moselle au lieu de la Sarre. – J’étais donc connu. – Le colonel commandant l’artillerie du secteur m’avait entendu prêcher dans telle cathédrale célèbre, d’autres m’avaient entendu à la radio ou avaient lus mes livres et surtout mes articles des « Etudes ». Le terrain était donc préparé. Je le cultivai d’abord par l’apostolat de la sympathie. Je me montrai partout, allant dans tous les ouvrages, à toutes les heures, y compris les corps francs tout en avant et qui étaient les plus exposés. Je voulais un jour faire une sortie de nuit avec eux. On me refusa ce plaisir. Généralement j’étais bien reçu et l’on fumait volontiers les cigarettes que je tendais. J’étais très heureux de ces promenades en pleine nature. Un jour je trouvai, au bord de la Lauter dans le beau village de Scheital[10], les 2 officiers du corps franc en train de lire et de commenter du Claudel[11] le plus hermétique. Je fus enchanté de la bonne aubaine et à quelques mètres des Allemands une conversation <162> littéraire des plus animées eut lieu. Une autre fois j’arrivai dans un avant-poste juste au moment où une patrouille allemande s’en approcha et j’assistai presqu’à  l’escarmouche qui la fit s’enfuir laissant entre nos mains le sous-officier qui la commandait. Ne sachant de quelle religion il était, je lui donna l’absolution et l’extrême onction sans condition, car il était encore chaud et je fis réciter pour son âme un Notre Père et un Je vous salue Marie à mes soldats tout émus. C’était le premier mort de la guerre et le jeune soldat alsacien qui l’avait tué avec son F.M., après avoir longtemps hésité, en était encore tout frémissant et même troublé. C’était du côté de Seltz, près du Rhin. La plupart du temps mes

visites, surtout au début, n’étaient pas si dramatiques. Il ne se passait pas grand chose dans le secteur en dehors des duels d’artillerie par-dessus le Lauter ou par-dessus le Rhin. Ces tirs nous coûtaient du monde d’ailleurs, en partie à cause de l’insupportable légèreté et curiosité de nos hommes, qui étaient imprudents et n’utilisaient pas assez les abris.

A côté de cet apostolat de la sympathie, très précieux, je crois, j’essayai de pratiquer celui de la charité. On m’envoyait de nombreux colis, avec des lainages, des vivres et d’autres bonnes choses. Je pus ainsi faire des heureux. Je pus procurer un ballon et des chemisettes rayées à une équipe de foot-ball. Il m’y arrive d’écrire des lettres pour mes soldats et d’obtenir pour les d’entre eux, dont la femme faisait de la neurasthénie, une permission supplémentaire qui me l’attacha pour la vie. C’est Pie IX qui déclare à Ozanam[12] que son œuvre de charité était la meilleure des apologétiques. Je crois que c’est vrai, et si la guerre avait duré, c’est dans cette ligne que j’aurais travaillé surtout.

Un autre moyen d’introduction auprès des soldats et ayant déjà valeur d’apostolat était d’élever un peu le niveau intellectuel et d’instruire nos soldats qui s’ennuyaient et s’abrutissaient dans cette guerre absurde d’attente perpétuelle. Très encouragé par le commandement je pris sur pieds un programme de conférences nullement religieuses, pour lesquelles j’avais obtenu en principe le concours de sept ou huit officiers ou soldats plus cultivés. J’ouvris moi-même le feu <163> par une conférence sur le racisme que je répétai sept ou huit fois dans les foyers du soldat ou des salles de restaurant qui ne manquaient pas dans les villages évacués. J’eus des auditoires magnifiques de 300 à 400 hommes, passionnément attentifs. Le sujet était intéressant et dans ma pensée je faisais d’une pierre 2 coups en en parlant. J’exposai la morale chrétienne et catholique, faisant aussi aimer et estimer la religion, et je montrais indirectement l’utilité et la nécessité d’une guerre qui était une croisade spirituelle contre des doctrines et des pratiques indignes de l’humanité et essentiellement impérialistes. Je donnai parfois la parole aux auditeurs après la conférence. Il arriva dans cette réunion que des soldats déjà infectés, je ne sais trop comment, par le venin raciste, m’opposaient avec véhémence des objections tendant à légitimer l’antisémitisme, la stérilisation forcée ou d’autres pratiques racistes. C’était l’exception. Dans l’ensemble ces Français éprouvaient une véritable nausée devant cette doctrine diamétralement opposée à nos traditions et notre tempérament. Ceux qui quelques mois plus tard, sous couleur de collaboration, faciliteront l’importation chez nous de ces idées barbares, feront oeuvre anti-française, sans aucun doute et je – l’écris sans aucune passion – dire cela à des soldats qui demain auraient à se battre pour leur idéal, me paraissait utile du point de vue patriotique et même militaire. Il n’y a pas que l’alcool qui donne de l’élan aux attaquants. Certaines idées ou certaines haines sont plus efficaces. Il me semble qu’on aurait dû éclairer davantage nos soldats sur la portée de la guerre. On l’avait fait au début. Les évêques avaient parlé de croisade. On s’était arrêté trop tôt et sans aucune raison. Finalement nos soldats ne savaient plus pourquoi ils se battaient. Pour ma part, j’ai tout fait pour le faire savoir aux miens.

Apostolat indirect encore que certaines grandes cérémonies officielles en l’honneur des morts de la guerre ou de Jeanne d’Arc.- En les soignant beaucoup, on gagnait l’audience et la confiance des <164> soldats toujours très fidèles au culte des morts. Je ne manquai pas d’utiliser cette corde et donnai aux enterrements autant de relief et de signification que possible.

En déblayant ainsi le terrain, je me rendu compte que le meilleur travail spirituel était fait par les prêtres soldats et les aumôniers auxiliaires de bataillon, que j’avais fait mettre partout. Ce sont eux qui organisaient les messes dominicales dans les ouvrages, dans la forêt, qui prêchaient, faisaient dire le chapelet, organisaient même le mois de Marie, avaient des cercles d’études avec des militants trop ardents, confessaient, donnaient les derniers sacrements, refoulaient les objections, incarnaient par leur esprit de devoir, leur charité et leur dévouement, la suavité du Sauveur Jésus, faisaient tomber les préjugés et aimer l’Eglise. Jamais on leur rendra assez hommage. Quelques uns étaient exemptés de service ou de corvées. Dans l’ensemble je leur conseillais plutôt de faire comme tout le monde. C’était leur mission spéciale et si noble de travailler en pleine pâte humaine et de témoigner dans le début même de la vie. Quelques jeunes prêtres alsaciens faisaient merveille à cet égard, dans mon secteur et je les admirai profondément.

L’apostolat direct de l’aumônier titulaire était autre. Ayant une trentaine de soldats qui le secondaient, il n’avait pas à faire tout le travail de détail. Il était naturel que je m’occupasse plus directement des officiers, qui seraient allés plus difficilement à des camarades ou des subalternes. Je n’y manquai pas et trouvai de la résonance auprès de beaucoup. Je me considérai ensuite comme organisateur de la vie religieuse dans les bataillons et les régiments dépendant de moi. Je fis nommer partout des aumôniers adjoints que je suivais et inspirais, j’allais aussi souvent que possible assister aux cérémonies qu’ils organisaient, y assurer la prédication. C’était très apprécié et indispensable. C’étaient un peu comme des visites pastorales des évêques. La croix pectorale que nous portions nous donnait d’ailleurs une allure un peu épiscopale. J’allais aussi chaque dimanche dans un secteur nouveau et c’était de plus haut intérêt et souvent très pittoresque. Tantôt l’autel était au fond d’une sape, tantôt dans une casemate et tantôt dans une clairière de la forêt. Les soldats savaient toujours l’orner avec goût et ces messes me faisaient penser à l’apostolat du Christ sur la montagne, dans le désert, dans la barque du lac Génesareth. Je me considérais ensuite comme <165> animateur,  encore plus que comme organisateur. Il faut une âme au corps, il faut de l’esprit à côté de la matière. J’essayais d’insuffler cet esprit en visitant le plus possible les unités, en parlant avec les chevilles ouvrières, en voyant tous mes auxiliaires. Ceux-ci je les formais spécialement. Tous les dimanches, autant que possible, je réunissais tous les prêtres et les séminaristes du secteur. Je leur faisais une conférence spirituelle, nous examinions les problèmes qui se posaient, nous discutions à perte de vue. C’était des réunions d’état-major spirituel. C’est mon prédécesseur  qui avait établi ces réunions sans prix. J’y distribuai aussi du vin de messe, des périodiques et l’on goûtait ensemble tout en continuant les discussions. C’est là le meilleur travail de l’aumônier titulaire, donner des idées, de l’élan, du courage à ces magnifiques ouvriers qui portaient tout cela dans leurs bataillons et leurs compagnies, quel magnifique travail spirituel! – Je tâchais de l’assurer de mon mieux.

Tout cela eut-il un résultat? Il ne faut peut-être pas trop s’en preoccuper. Dieu seul le sait. Pour les Pâques 1940, où nous fîmes un grand effort de prédication, nous vîmes au banc de communion environ 10/oo de nos soldats. Il est vrai que beaucoup d’entre eux, les Alsaciens en particulier, firent leur devoir en permission dans leur paroisse. C’était insuffisant et ne dépassait pas la moyenne des moins bonnes paroisses de l’ensemble du pays. La « drôle de guerre » dans laquelle on était installé, se vautrait, n’éveillait pas les âmes. Elle les avait plutôt assoupies et avilies. Quand en mai, la Belgique eut été envahie et que dans le secteur voisin du nôtre, puis dans le nôtre, les Allemands tentèrent, vainement d’ailleurs, une percée qui coûta du monde de part et d’autre, quand les duels d’artillerie devinrent plus meurtriers et plus fréquents, le niveau religieux monta et notre travail spirituel aussi. Primos deos fecit timor. -  Il en fut ainsi jusqu’à l’armistice. La ferveur des âmes était proportionnée à la ferveur des batailles. Je crois cependant que beaucoup de biens s’en fait, beaucoup de préjugés sont tombés surtout grâce aux prêtres-soldats. Comme en 1914 la fraternité des combats, en rapprochant tout le monde, a supprimé bien des barrières. Espérons que ces germes déposés alors dans les âmes lèveront après la guerre et porteront des fruits.

Tout ce travail fut court, parce que les événements se précipitèrent. L’avance des allemands fut telle au Nord de la France que l’encerclement des troupes de la ligne Maginot se posait. Ici encore une faute certaine fut commise. On nous utilisa trop tard. A <166> la Pentecôte, nous reçûmes l’ordre de nous replier, non pas tous. Un tiers de nos effectifs resterait dans la ligne Maginot, pour la défendre coûte que coûte. Le reste, avec toute l’artillerie extérieure, était formé en division et achemina vers l’intérieur pour prendre part à la bataille de France. Il est certain que les deux millions d’hommes massés dans la ligne Maginot, troupes fraîches, auraient pu jouer un rôle, si elles avaient été entraînés comme troupe de lignes et pas spécialisés dans les forteresses exclusivement, mais surtout, si elles étaient arrivés à temps. Notre division avait reçu l’ordre de défendre Chaumont. Quand nous arrivâmes du côté de Gray, cette ville était déjà prise par les Allemands. Nous ne rejoignîmes jamais à Chaumont le commandant de la division, qui dut se replier sans ses troupes dispersées à droite et à gauche. – C’était lamentable. – Tel de nos bataillons se couvrut cependant de gloire du côté de Vesoul et arracha des cris d’admiration aux Allemands eux-mêmes. Henry Bidou[13] en a conté les péripéties dans la « Revue des deux Mondes ». Notre rôle à nous fut moins glorieux. Nous défendîmes la ville de Luxueil pendant quelques jours, grâce surtout à l’artillerie du 69° RAF[14] qui jeta en l’air les blindés allemands et les força à chercher un autre chemin. Nous eûmes des pertes assez sérieuses dans cette bataille, où j’eus l’honneur moi-même d’être blessé d’un éclat d’obus dans le bras gauche pendant que je vaquais a mon ministère spirituel. Nous nous repliâmes conformément aux ordres reçus sur les Vosges, tout en nous défendant. Quelques blindés français étaient joints à nous, commandés par le commandant Gignoux[15], ancien et futur ministre. Ils n’étaient pas assez nombreux pour arrêter l’ennemi. L’un des lieutenants qui les commandait eut même le mauvais goût de me prendre pour un espion et de me demander mes papiers en pleine bataille. Partout on voyait la cinquième colonne et j’ai personnellement sauvé la vie à quelques affectés spéciaux qui se trouvaient par là, qui avaient fait du mauvais esprit et que les soldats ou les officiers voulaient fusiller comme appartenant à la fameuse colonne. C’était la panique dans toute son horreur. Les civils dans nos jambes, refluant de partout malgré les ordres reçus, ne facilitaient pas notre tâche. Mais nous reculions en ordre de village en village pour aboutir trois ou quatre jours avant l’armistice dans la vallée de la Moselette <167> ou de la Moselle, je me souviens plus, non loin du Thillot, de Ferdrupt. Après avoir défendu le col de La Faux, au moyen de destructions et toujours grâce à l’artillerie du 69° RAF qui faisait merveille encore, nous eûmes le déplaisir de voir les Allemands déboucher derrière nous, venant de Belfort. Nous étions encerclés ou pris dans une souricière. Le général Menu[16] qui était là et qui allait remonter à la Bresse où il se trouvait avec l’état-major du général Laure[17] et du général Bourret, je crois nous envoya dans les montagnes, où les allemands ne nous suivirent pas. Il faisait un temps effroyable. Les vivres s’épuisaient. Ce furent des journées mornes, lourdes, où tout le monde attendait l’armistice qui ne venait pas à cause des tractations avec l’Italie, la glorieuse alliée, qui voulait sa part du gâteau. Nous savions que Pétain avait demandé l’armistice mais nous savions aussi que le général de Gaulle continuait la lutte. C’était le camarade d’un de nos colonels qui m’en disait le plus grand bien. Il avait commandé les chars de la cinquième armée, dont nous faisions partie et s’était fait estimer au P.C. de Saverne. La veille de l’armistice qui était un dimanche, le 24 juin[18], dans une sapinière des Vosges, dans une vallée menant au massif qui sépare la Moselle de la Moselette, un autel improvisé est dressé. Il est beau dans sa simplicité et les sapins alignés, forment des voûtes splendides. Il pleut légèrement mais la pluie ne perce pas ces voûtes verdoyantes. Autour de l’autel des centaines de soldats fantassins du 79° RIF, artilleurs du 69° RAF[19], quelques civils réfugiés dans les montagnes. Les visages sont graves angoissés. Ces soldats venus de la ligne Maginot se sont battus jusqu’au bout. Ils savent que c’est fini, que l’armistice est demandé, qu’il sera signé d’un moment à l’autre, que la glorieuse armée française est battue, que l’avenir est sombre, de plomb comme le ciel en ce moment… Ils ne peuvent y croire, plusieurs sont révoltés contre Dieu lui-même pour lequel, en dernière analyse ils se sont battus. Ils l’ont dit à l’aumônier qui dit la messe en ce moment. Quelques-uns ont ajouté: « C’est fini; je ne crois plus en Dieu, je ne mettrai plus les pieds à l’Eglise. Si les ennemis du Christ triomphent insolemment, si ses amis sont vaincus et humiliés, je me détourne de Dieu ».

Ils auraient pu emprunter au sombre Alfred de Vigny[20] l’expression de leur désespoir et de leurs blasphèmes:

S’il est vrai qu’au jardin sacré des Ecritures

<168> Le Fils de Dieu ait dit ce qu’on voit rapporté;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.

C’était la pensée profonde de plusieurs de mes soldats et officiers. Comme eux, plus qu’eux peut-être, je souffrais de la défaite, parce que je mesurais mieux la conception barbare et antichrétienne que se faisait du monde le vainqueur provisoire et cependant, tout en disant la dernière messe militaire à mes soldats, qui demain seraient prisonniers, j’avais le cœur gonflé d’espérance surnaturelle et de splendide certitude après, l’évangile, très simplement, je donnai les consignes spirituelles, les dernières consignes à mes soldats. Je leur commentai quelques verbes: ne pas se décourager, ne pas murmurer, accepter, espérer, recommencer, construire.  Je développai cette idée que Dieu est mystérieux, infini dans son gouvernement, mais qu’il est juste et paternel, que nous avions bien mérité quelque châtiment, mais que ce châtiment paraissait plein d’amour, d’intentions, de pédagogie surnaturelle, que ce châtiment était une grâce, la grâce suprême qui seule permettrait à la France de se retrouver elle-même, tandis que les autres continueraient à s’entre déchirer, de faire peau neuve et de jouer finalement, grâce à sa régénération, un rôle de premier plan dans la paix et dans le monde. Et j’ajoutais que malgré la dureté des temps, je voyais déjà surgir à l’horizon l’aurore avant-coureur de ce lever de soleil et que cette aurore avait nom… Pétain. Et je vis les visages se rasséréner, des flammes s’allumer dans les yeux humides. Le Saint Sacrifice se déroula et au moment de la consécration, quand je levai l’Hostie Sainte, les genoux de ces braves se courbèrent, marquant leur acceptation du sacrifice immense qu’ils allaient faire et dans leurs mains tremblantes ils élevaient aussi leurs âmes endolories, chargées de doutes et de désirs, avec le Christ immolé pour le monde pour le relèvement de leur pauvre pays. –

Ce fut ma dernière messe militaire. Le lendemain, croyant être démobilisés dans l’honneur après la signature de l’armistice, ces hommes étaient <169> considérés comme prisonniers de guerre et conduits en Allemagne comme un troupeau. Je ne sais si, là bas, où ils sont toujours au moment où j’écris ces lignes dans le midi de la France, ils pensent encore au dernier sermon de leur aumônier sous les sapins vosgiennes ruisselant de pluie. En tout cas, l’aurore entrevue alors, après de troublantes éclipses a surgi de nouveau, est devenue plus éclatante et déjà nous voyons le soleil surgir de la brume. Mais cette aurore ne s’appelle plus Pétain. – Hélas! Il s’appelle… l’armée française d’Afrique se couvrant de gloire en Italie aujourd’hui, 29 mai 1944, et dans le monde entier demain. Alléluia. –

Notre guerre à nous était finie. – Celle de nos camarades laissés dans la ligne Maginot ne l’était pas encore, ils résistèrent plus longtemps et se couvrirent de gloire. Je transcrirai ici la lettre que je reçus le 30-11-40 de celui qui les avait commandés, le colonel Schwartz, évadé comme moi- même.  « Les éléments du 79°, laissés sur les positions se sont couverts de gloire, on ne peut dire moins. Les avancées ont d’abord superbement résisté. Les garnisons de plusieurs blocs se sont fait tuer sur place, ou se sont défendus jusqu’à épuisement de leurs munitions. Les gens des avancées ne se sont ensuite repliés que sur mon ordre, quand il a fallu faire face à l’arrière par suite de l’encerclement. Ce « repli » ne fut donc qu’un…,… changement de front.

La 20° ligne[21] des casemates fut attaquée de front depuis celles du bois de Hoffen jusqu’à celles de la Seltz, après bombardements par bombes d’avion de 500 à 1500 kilos. L’ennemi laissa environ 300 morts sur le terrain et ne put passer. Les cloches de ces casemates, battues de plein front par des canons à tir très tendu furent toutes mises hors de combat, mais pas percées. Toutes les embrasures résistèrent  et des équipes ennemies furent fauchées tandis qu’elles essayaient de les faire sauter avec des explosifs apportés à la main. Seuls l’abri de Hoffen et la casemate Nord d’Oberroedern furent crevés par des bombes tombées dans les fossés, mais par en-dessous seulement, de sorte que leurs possibilités de défense restèrent intactes. La garnison d’Oberroederen-Nord, commotionnée par l’explosion, fut redressée par son chef, le lieutenant Vialle,[22] au chant de la Marseillaise et étendit devant les créneaux <170> les Allemands qui venaient y poser des explosifs. Vialle avait été légèrement blessé dans la cloche un instant avant. Dans toutes les casemates attaquées, l’armement des embrasures avait sérieusement souffert. Il fut réparé ou remplacé la nuit.

Le lendemain, l’ennemi se garda bien de renouveler l’attaque de front, mais il attaqua à revers la même tranche de la ligne et le reste de celle-ci depuis les arrières du Hochwald jusqu’à Hatten. Il fut contenu. En fin de journée, il atteignit la ligne des casemates, depuis le bois de Hoffen, jusqu’à la Seltz, mais ne put la franchir. Le mince cordon, dont le 79° restait maître, demeura inviolé et c’est par là que le Nord et le Sud du secteur continuèrent à communiquer de nuit, par des agents de liaison jusqu’à la fin des hostilités.

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’au cours des attaques, l’artillerie des ouvrages, la seule qui nous restait, puisque toute l’artillerie extérieure était partie, fit du bon travail. Les tourelles résistèrent aux plus gros projectiles, bombes, obus de 350 et même de 420. Quand elles étaient recouvertes par la terre qui les bloquait, les hommes allaient la dégager, – parfois même de jour. Les dessus de Schoenenbourg et du Hochwald-Est sont plus bouleversés que ne le furent Douaumont et Vaux, mais aucun projectile ne pénétra à l’intérieur.

A partir du 22, l’ennemi porta son effort principal sur la partie sud du secteur, toujours par des attaques à revers. Là non plus, il ne put passer. Il faut s’incliner bien bas devant le soldat de France… Je n’ai pu le remercier que par de pauvres mots, dans mon dernier ordre du jour: « Soldat de France, partout où tu as tenu, ton sacrifice aura été l’étincelle d’où jaillira la renaissance de la Patrie! »…

J’ai décerné environ un millier de citations sur un effectif de 10.000 hommes. – J’ai donc conscience de n’avoir pas exagéré et ces croix de guerre pourront être fièrement portées.

L’ennemi, le premier, en a rendu le témoignage en faisant parler les armes à mes hommes, mais ces invaincus ont été odieusement traités par la suite, par la clique nazie. Ce sera la grande douleur <171> de ma carrière avec l’effondrement de nos armées ». L’auteur de cette lettre, passé en Afrique depuis longtemps, aura repris du service là-bas, je l’espère, et pourra venger ses camarades en contribuant à la défaite allemande que suivra le châtiment des nazis indélicats.

On voudra bien croire que cette page me fit grand bien. Je n’avais pas vu d’héroïsme dans les quelques engagements où, mal armés, nous avions été mêlés dans les Vosges. Et cela me coûtait de finir si piètrement la guerre. Heureusement que d’autres dans ces casemates qui m’étaient toutes familières, sauvaient l’honneur du drapeau de notre régiment. On a vu plus haut que le lendemain de l’armistice nous fumes tous faits prisonniers dans la vallée de la Moselle, après l’armistice, ce qui est contre toutes les conventions, mais figurait dans les conventions d’armistice. Avec leur duplicité coutumière, les officiers allemands avaient affirmé que nous serions démobilisés et nous n’étions descendus de nos montagnes qu’à cette condition. Au lieu de cela dans nos propres voitures et nos propres camions, nous devions être conduits à Colmar et de là en Allemagne. Je ne pus supporter l’idée d’être prisonnier de guerre.

Fort de l’ordre du commandement qui avait laissé liberté de manœuvre, de la convention de Genève aussi, qui défend de garder les aumôniers comme prisonniers de guerre, voulant aussi échapper aux Nazis, sur la liste noire desquels j’avais de bonnes raisons de croire que je figurais, je persuadais un lieutenant du pays qu’il valait mieux nous évader. Nous y réussîmes  et je passai quelques jours auprès de ce camarade à Cornimont, village vosgien situé près de la frontière alsacienne.

J’y troquai mon calot contre un vieux chapeau ecclésiastique, que M. le Curé eut la bonté de céder, j’enlevai baudrier et guêtres et… fis une imprudence qui aurait pu me coûter cher. Ayant vécu 6 ans en Alsace, je ne pus me résigner à gagner la France libre sans l’avoir revue. Je passai donc les Vosges, arrivai à Oderen que je connaissais bien, où les Sœurs de la Crois m’accueillirent charitablement et me donnèrent même une paire de souliers plus légers que ceux que je portai. Une <172> voiture allait justement à Mulhouse. J’y allai voir mes confrères qui me conseillèrent de retourner dans quelque village perdu où il n’y avait pas d’Allemands. Je restai quelque temps à St. Amarin, puis au bout de 10 jours gagnai Colmar, puis Strasbourg. Partout je vis des signes émouvants de la fidélité française de l’Alsace. Ce fut une immense déception pour les Allemands. Toutes les tendresses des Alsaciennes étaient pour les prisonniers qui passaient. Aux soldats allemands qui croyaient enter en libérateurs et qui demandaient aux Alsaciennes “« Wo sind denn die Blumen? » Où sont donc les fleurs pour nos fusils, il était répondu sans hésitation: « die sind für die Unsrigen ». Elles sont pour les nôtres. Et en effet les prisonniers français étaient gâtés de toute manière, quand les vainqueurs étaient ignorés et méprisés. – Cette fidélité, on le sait, se maintient admirablement depuis 5 ans malgré les lâchetés et les abondons d’un Pierre Laval à cet égard. Les Allemands en « bavent » de fureur, mais ils n’en doutent pas.

Ce qu’il y a de plus merveilleux c’est que personne  en ce mois de juillet 1940 ne croyait en Alsace à la victoire allemande, en dehors des Allemands eux-mêmes. Avec une divination admirable, qui n’était peut-être que du sentiment, qui était peut-être aussi de la clairvoyance, les Alsaciens – Lorrains ont prévu l’évolution de la guerre telle quelle a lieu en effet. Non pas dans ses péripéties de détail, mais dans les grandes lignes. Ils ont cru que cela irait plus vite, oui, mais ils ont toujours cru à la défaite allemande et à la victoire finale de la France. Nulle part le général de Gaulle y a trouvé plus de sympathie, d’admiration et d’aide substantielle. Si les Alsaciens –Lorrains ont admis Pétain et Laval, c’est qu’ils étaient persuadés qu’ils voulaient racler les Allemands et travaillaient secrètement pour et avec les Alliés. Ceci ils l’ont cru au début, j’en ai été témoin et j’ai partagé leur conviction et leur espoir. Je ne sais combien de temps <173> ils ont gardé ces illusions. En tout cas, ils n’ont jamais douté de la victoire ni de leur rattachement final à la France. Tous les prisonniers évadés grâce à eux vous le diront.

Ce qui ne les empêcha pas d’aimer leur patois, de vouloir le garder, d’entendre qu’on le respecte avec leurs traditions locales et religieuses. Il faudra bien passer par là. J’espère qu’on aura enfin compris qu’on peut être Alsacien et Français ensemble.

Je restai quelque temps en Alsace, y eus le désagrément de trouver notre maison occupée par des Allemands et inaccessible à ses propriétaires. Mais la Gestapo commençait à travailler. Les indésirables étaient cherchés. Un jour un vicaire général[23] me rencontrant leva les bras au ciel et me fit comprendre qu’il valait mieux « déguerpir » au plus vite. Il avait été censeur avant la guerre de l’un de mes livres antiracistes et avait même eu la prudence de ne donner qu’un imprimatur anonyme. Mon livre portait un pseudonyme[24], mais les Allemands l’avaient percé à jour. Je fus docile à ce conseil et au début d’août je secouais la semelle de mes souliers, pris l’express et gagna Paris pour y voir mon Supérieur provincial.[25] Avant de partir, je fis une longue promenade à travers Strasbourg où rentraient les réfugiés de la Dordogne. J’y fus accosté par un officier de la Reichswehr originaire de Kehl. C’était un catholique fervent, nullement hitlérien. Il était presque gêné par la défaite française, comprenant que la victoire de Hitler serait aussi celle du diable antichrétien. Nous causâmes longuement. A un moment donné, me regardant droit dans les yeux, il me dit: Savez-vous pourquoi vous avez perdu la guerre? Je vais vous le dire, moi qui ai fait toutes les campagnes et vais avec humanité, je vous le promets, commander un camp de prisonniers. – C’est parce que vos soldats ne voulaient pas mourir. – Je baissa la tête sous ce coup de massue. Il me donna des exemples pour justifier son jugement, trop général, sans aucun doute, mais vrai dans l’ensemble. Mais pourquoi n’avait-on pas voulu mourir? Parce que pendant 8 mois tout <174> le monde avait dit qu’on n’aurait pas à mourir.

Je passai à Mulhouse, où je donnai un triduum aux Sœurs de Ribeauvillé que je connaissais bien. Je leur prédis qu’avant six mois, elles auraient à quitter leur costume, leurs classes, leurs œuvres et que leur fidélité au Christ serait mise à une rude épreuve. Toutes ne me croyaient pas. Telle Supérieure s’imaginait que M. Rossé[26] obtiendrait des accommodements et des permissions. Il n’a rien obtenu. Et ma prédiction s’est accomplie à la lettre. Plusieurs de celles qui m’écoutèrent alors et qui me chanteraient avant mon départ: Ils ne l’auront pas, l’Alsace et la Lorraine, ont mal résisté à la persécution et à la laïcisation. D’autres, il est vrai, ont été emprisonnées, et – me dit-on – fusillées pour avoir fait évader par la Suisse des centaines de prisonniers français et de jeunes Alsaciens. – Leur foi à elles aussi, est indéfectible. – Qu’on ne l’oublie donc jamais! -

Après Mulhouse j’allai jusqu’à Dijon, où j’eus trois heures d’arrêt en pleine nuit. La gare était encomblée de soldats allemands. Je me promenais sur les quais lorsque j’entendis un de ces gamins se payer ma tête. Sans réfléchir, mon sang ne faisant qu’un tour, je protestai en bon allemand. Ils se montrèrent confus et nous parlâmes longuement de racisme, de politique française et anglaise, de religion. Je fus frappé par le côté stéréotype de leurs réponses. – Aucune personnalité. –Ils parlaient comme des livres ou des automates, récitant ce qu’ils avaient appris. Ils parlaient deux fois des Jésuites ennemis du régime et deux fois de mon ami le P. Muckermann[27] qui était une bête noire et dont ils avaient dû trouver dans ma chambre tous les livres dédicacés. Ils me dirent aussi en ce 10 août que le premier septembre ils seraient à Londres et qu’ensuite ce serait le tour de la Russie. Je leur répondis qu’ils étaient irrémédiablement perdus et que le sort de l’Allemagne serait terrible.

Je partis pour Paris puis franchis la ligne de démarcation. Quelques jours plus tard, j’appris que les Allemands m’avaient cherché à mon domicile pour me mettre dans un camp de concentration. La Providence m’avait protégé.

8. Réfugié (Nice, Grand Séminaire de La Castille)

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[1] Lembach.

[2] Denise Lienhard.

[3] Paul Bertololy, 1892-1972.

[4] Georges Duhamel, 1884-1966.

[5] Edouard Daladier, 1884-1970.

[6] Französischer Staatssekretär, 1889-1944 (28.06. ermordet).

[7] Pierre Laval, 1883-1945.

[8] Victor Bourret (1877-1949).

[9] Henri-Fernand Dentz (1881-1945).

[10] Schleithal.

[11] Paul Claudel (1868-1955).

[12] Antoine Frédéric Ozanam (1813-1853), Gründer der Gesellschaft Saint-Vincent de Paul.

[13] Im Text Bidoux, 1873-1943.

[14] Literatur: 60e RAF.

[15] Claude Gignoux, 1890-1966.

[16] Charles-Léon-Ferdinand Menu (1881-1972).

[17] Auguste-Marie-Emile Laure (1881-1957).

[18] 1940.

[19] Literatur : 60. RAF.

[20] 1797-1863.

[21] 2. Linie??

[22] H. Vialle, « Combats de la casemate d’Oberroedern-Nord, juin 1940 ».

[23] Mgr Vuillard.

[24] Lucien Valdor.

[25] Bernard Leib (1893-1977), Provinzial 1935-1942.

[26] Joseph Rossé, 1892-1951, Professor, Redakteur, Abgeordneter.

[27] Friedrich Muckermann, 1883-1946.