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Peter Burg Werke

Enfance sarroise

2. Enfance sarroise

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Chapitre I

Enfance sarroise

Je suis né à la fin du siècle dernier dans un village sarrois situé à la lisière de cette forêt du Warndt que René Bazin[1] a si heureusement décrite dans son «Baltus le Lorrain» et que nos soldats, en septembre 1940 ont conquise en grande partie pour un temps, malgré les champs de mines dont elle était semée et dont on connaissait encore mal les effets meurtriers. Semblable aux villages lorrains voisins, supportant encore les fumiers devant les maisons, Beaumarais <= Differten, PB>  est éloigné de quelques kilomètres de Sarrelouis, fondée par Louis XIV au milieu du 17<ième> siècle et demeurée française jusqu’en 1815. Les habitants du village, mineurs et paysans, portent la plupart, comme mes parents, des noms bien français. Je me rappelle de petits camarades d`école s`appelant Lafontaine, Robinet, Tabellion, Moutier, Comtesse, Chirat, Clangé.

D’après la tradition orale, que je n’ai jamais vérifiée scientifiquement, mes ancêtres étaient venus de Picardie, plus exactement des Ardennes, à la fin du dix-septième siècle. Ils cumulaient alors les métiers de bûcherons et de charbonniers et exploitaient pour le compte du grand Roi la forêt du Warndt. Quand on découvrit les gisements miniers en Lorraine, ils troquèrent naturellement leur profession de charbonniers contre celle de mineurs ou de contremaîtres. Selon certains, c’est au moment de la révocation de l’édit de Nantes qu’ils seraient venus s’établir là. Ils auraient au bout de quelque temps abjuré le protestantisme. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’un village voisin[2] de Beaumarais <= Differten, PB> , dont les habitants portent aussi des noms français, est encore en majorité protestant.

Quoiqu’il en soit, le patois que je parlai jusqu’à l’âge de treize ans en dehors de l’école, est le patois lorrain de Sarreguemines ou de Forbach, constellé de vieux mots français. Les nasales en particulier foisonnent dans ce dialecte allemand. Quelques proverbes français, fortement estropiés, sont cités encore à propos par des gens qui ne les comprennent plus. Quelques interjections françaises sont gardées aussi et en particulier un juron qui est bien de chez nous et dont les <4> rudes mineurs font une consommation jugées excessives par leurs femmes très chrétiennes. Ils n’en comprennent le sens qu’à moitié, mais l`emploient dans les mêmes circonstances que nos ouvriers. Et – hérédité curieuse, – il provoque toujours les protestations des ménagères pieuses ennemies des blasphèmes. Je le transcris comme je l’ai entendu prononcer souvent: nounitié et je vois encore le visage scandalisé de ma mère[3] quand elle l’entendait prononcer.

Les vestiges français de notre patois allemand n’étaient pas les seules réalités qui s’accordaient obscurement au sang français qui coulait dans mes veines. Quelques souvenirs familiaux, certains incidents locaux, des traits du caractère et certaines formes de la sensibilité orchestraient, faiblement mais réellement, la musique discrète de ce sang.

Mon père[4], employé dans les mines lorraines des frères de Wendel parlait parfois avec complaisance d’ingénieurs français arrivés en stage; il montrait des lettres de service avec en-tête français, il évoquait les voyages du patron dans ses propriétés françaises. Il arrivait aussi, relativement souvent, qu’un jeune homme du village, obéissant à une pente dont il ne savait guère l’origine, allait s’engager dans la légion étrangère et donnait de ses nouvelles avec plus ou moins d’enthousiasme. Mais surtout on évoquait le temps où les Français étaient encore dans le pays, où Bonaparte dominait l`Europe. On le faisait d’ailleurs sans la moindre nostalgie pour un pays qu’on ne connaissait plus, tout en le portant dans son sang. On rappelait que ma grand-mère maternelle[5], originaire de Fauquement et née avant l`annexion de la Lorraine, venait de là-haut. On parlait avec vénération d’une cousine qui était religieuse de Peltre et d’un cousin qui était Rédemptoriste là-bas. Dans des passes difficiles où le salaire modeste de mon père ne suffisait pas à nourrir les huit enfants du foyer, on évoquait en soupirant le souvenir du grand-oncle Ordener, mort à Paris en 1864[6], après avoir été général et ministre sous Louis Philippe. Il était fils du général <5> bonapartiste du même nom. Il paraît qu’il était mort très riche, mais que l’Etat français avait confisqué sa fortune pour des raisons que j’ignore. Le maître d’école du village avait été expédié à Paris pour essayer de revendiquer pour notre famille au moins une petite partie du magot. Il était revenu bredouille.

Ces souvenirs et ces réalités, l’influence de la Lorraine voisine annexée plus récemment par la Prusse et où la propagande française était plus vivante, nous marquaient plus ou moins. Tout cela ne faisait pas de nous des patriotes français. Il y avait trop longtemps que nous étions séparés du pays. Mais tout cela nous rendait la France plus sympathique et psychologiquement plus proche qu’aucun autre pays.

Il est caractéristique que les Sarrois de Beaumarais <= Differten, PB> , politiquement rattachés à la Prusse, ne sentaient pas en Prussiens. Pour dire que les jeunes gens faisaient leur service militaire, on employait l’expression «aller chez les Prussiens». C’était littéralement vrai, car, sauf quelques exceptions, nos recrues étaient toujours envoyées en Poméranie ou en Prusse orientale. On se méfiait encore un peu d’eux. Ce n’était guère justifié. Dans l’ensemble les gens du village avaient un loyalisme allemand, non pas fanatique, mais moyen. En cela ils ne se distinguaient guère des autres Rhénans.

Le temps et la germanisation méthodique avaient fait leur œuvre. Nous autres enfants, au début de ce siècle, nous étions de parfaits petits Allemands. Pourquoi faut-il que je frémisse aujourd’hui en l’écrivant? A l’école nous apprenions fort bien la langue de Goethe. Personnellement j’avais même des succès marqués en composition allemande. Etant assez éveillé, j’étais choisi tous les ans le 27 janvier, jour de fête de l’empereur Guillaume, pour déclamer quelque morceau patriotique. Ce jour-là, l’élite du village, tous les écoliers, M. le curé et les instituteurs se réunissaient dans une grande salle de bal. Le propriétaire[7] était d’ailleurs un des rares habitants du village sachant un peu le français. Brancardier de Lourdes, il portait avec affectation le béret basque. Il pêchait aussi à la ligne dans la Bist, rivière de pays, sport éminemment français. Plus tard, au <6> temps de Hitler son restaurant sera confisqué parce que son fils, un de mes camarades et amis d’enfance aura fait du séparatisme sarrois. Dans cette grande salle, pavoisée aux couleurs du Reich et de la Prusse qui n’étaient pas encore identifiés, devant la buste de l´empereur Guillaume, l’un des instituteurs faisait d’abord un discours patriotique enflammé, se terminant obligatoirement par trois vivats en l’honneur de sa Majesté, soulignés par trois gestes de la main droite soulevée aussi haut que possible. «Der Kaiser, er lebe hoch, hoch, hoch». Je crois me souvenir que nous autres gamins criions à tue-tête ce »hoch» et gesticulions à qui mieux, mieux, moins par amour de l’empereur, que par besoin juvénile d’expansion ou de «chahut».

Après cela les élèves les plus docées de chaque classe, garçons et filles, montaient sur l’estrade et déclamaient ou représentaient quelque morceau capable de faire vibrer la corde patriotique. J’étais toujours du nombre et ma pauvre maman, qui avait peu de joies humaines dans la vie, en était toujours très fière. Il est vrai, que j’étais son unique garçon, au milieu de sept filles. Le 27 janvier elle me mettait donc mes plus beaux atours et une écharpe tricolore, non pas bleu – blanc – rouge, mais noir, – blanc –, rouge. Et je déclamais avec beaucoup d’aplomb des morceaux de Körner, Arndt ou Schiller magnifiant la Prusse ou combattant Napoléon l’envahisseur de ce temps-là. Parfois, il fallait se grimer. On était mal moulé pour cela. Je me rappelle la délicieuse fièvre que me donna pendant quinze jours la fabrication d’une longue barbe de chanvre nécessaire pour figurer quelque vieux de la montagne emprunté aux légendes germaniques des frères Grimm.

C’était là de l’extraordinaire. L’ordinaire, c’était la classe, fort bien faite d’ailleurs par des instituteurs de valeur. Aucun d’entre eux n’était sarrois. Ils venaient presque toujours de l’Eifel, pays montagneux, fruste, pauvre, mais très catholique, situé au nord de Trèves, chef–lieu du département[8]. C’étaient <7> des fonctionnaires consciencieux, mais – je ne le remarquai que plus tard – ayant peu d’idées personnelles. Ils reflétaient et enseignaient docilement les idées qu’on leur avait inculquées à l’école normale, qui faisaient le fond des manuels scolaires et que l’inspecteur de l’académie venait souvent contrôler. C’étaient des idées nettement pangermanistes et s’inspirant déjà du racisme spéculatif d’un Gobineau et d’un St. A. Chamberlain, que Hitler cherchera plus tard à traduire intégralement dans les faits. La chanson la plus chantée était le « Deutschland über Alles » devenue fameuse depuis et que Musset[9] a parodiée: « L’Allemagne au-dessus de tout ».

C’était bien là le leitmotiv de l’enseignement. Les classes d’histoire, la gymnastique, les classes de chant, de langue allemande, de géographie agissaient dans le même sens patriotique, mais tantôt sur les esprits, tantôt sur les sensibilités et tantôt sur les muscles. Contribuer à la grandeur allemande, à l’hégémonie allemande devenait notre principale préoccupation, quand nous n’étions que des gamins de dix ans.

Bien entendu l’idée de la guerre ne nous effrayait pas. Elle nous était familière et aimable. Nous lui donnions même trop souvent corps dans des rixes et des batailles organisées. Il m’est arrivé de blesser gravement à coup de pierre un camarade dans une de ces rencontres. J’étais aussi quelque temps le capitaine d’une compagnie, armée de sabres de bois et qui faisait dans la forêt du Warndt des manœuvres savantes, meurtrières pour les fonds de culotte et les souliers. Je m’étais forgé un sabre en bois de hêtre que j’ai parfaitement devant les yeux après 35 ans. Il avait la forme recourbée d’un cimeterre et le bout en était rouge! J’étais bien romantique, on le voit. Je ne prétends pas que ces instincts guerriers aient été nourris méthodiquement par les instituteurs. Mais je crois qu’ils étaient bien vus. En tout cas ils étaient au diapason de la nation tout entière, qui préparait la guerre de 1914.

En fait, car cette éducation produisit son effet. Décidément nous autres enfants étions prussianisés à fond. Nous chantions avec ardeur:

Ich bin ein Preuße, kennst du meine Farben?

Die Fahne schwebt mir schwarz und weiß voran. <8>

Je suis Prussien, connais-tu mes couleurs?

Le drapeau noir et blanc flotte devant moi.

Les mânes de nos ancêtres, de Ney[10] et d`Ordener[11], sans doute tressaillaient dans leurs tombes. De la meilleure foi du monde nous étions en train de renier notre sang français. Ce qui montre que l’esprit prime la matière, l’éducation l’hérédité, l’idée le sang. Sans doute cette formation rude et dynamique a-t-elle déposé en moi des forces auxquelles j’ai puisé toute ma vie, le goût de l’action, le mépris du danger, une ambition peut-être disproportionnée.

Cependant, dans la même école, une autre Allemagne, ni casquée ni bottée, m’était révélée et s’incorpora profondément à ma substance, l’Allemagne romantique, rêveuse et sentimentale, aussi réélle plus séduisante que l’autre. Elle vint à nous à travers la musique et la littérature. Nous ne faisions pas de musique savante en classe ni en famille. Mais chaque instituteur ou institutrice devait savoir jouer du violon. En s’aidant de cet instrument, il nous apprit à chanter les fameux lieds gonflés de nostalgie, de mélancolie, de sentimentalité, mais aussi d’amour de la nature, de la famille, de Dieu. Beaucoup d’entre eux sont d’ailleurs signés de grands noms de la musique ou de la littérature et sont de purs chef-d’œuvres. L`amour, la mort, la séparation, la nature sous toutes ses formes en sont les thèmes principaux.

Il paraît qu’aujourd’hui, l’Allemagne hitlérienne plus dure a vomi ces grêles chansons et les a remplacées par de véritables péans à la Tyrtée, des chants guerriers puissamment martelés, qui se chantent en route et en groupe. Les lieder sont proscrits comme trop vaporeux, trop mous et larmoyants. En fait les jeunes Allemands d’aujourd’hui n’aiment plus ces chansons. Quant à nous, il y a quarante ans, tout en jouant à la petite guerre et en goûtant les aventures héroïques de Siegfried dans les Nibelungen[12], nous aimions aussi à en mourir les chants tristes de la vieille Allemagne romantique. Nous nous roulions <9> voluptueusement dans les vagues de sentiments tendres et lugubres que provoquaient en nous ces chants. Il me suffit aujourd’hui d’écrire les premiers vers de certains d’entre eux pour être littéralement submergé de souvenirs et d’émotions.

«Am Brunnen vor dem Tore»

«Dort unten in der Mühle»

Ma chanson préférée, dont je ne me suis jamais lassé, est la fameuse Lorelei, dont les paroles sont de Heinrich Heine, poète israélite, dont les Français malheureusement ne connaissent que les pamphlets sarcastiques. Cette chanson raconte l’histoire d’une sorte de sirène rhénane qui attirait par ses charmes magiques les pêcheurs dans les eaux glauques du Rhin. Peut-être un freudiste[13] découvrirait-il un relent de sexualité dans le plaisir produit par ce lied incomparable. Nous étions bien loin de penser à cela.

Il me semble à distance que cette musique, qui nous prenait si fort, qui était d’ailleurs faite en famille autant qu’en classe, nous attachait plus intimement à l’Allemagne que l’enseignement patriotique du Schulmeister. La poésie agissait dans le même sens. Les contes de Grimm, de Hoffmann, du chanoine Schmid[14], les ballades de Uhland, Lenau, Schiller ont peuplé nos imaginations de fantômes parlant allemand: chevaliers, sorcières, elfes et anges et nous ont du même coup enracinés dans le pays qui les a produits. Ils ont donné à notre sensibilité une forme peut-être trop vibrante et trop tendre, mais faut-il vraiment s’en plaindre au temps inhumain où nous vivons?

Du reste cette musique et cette littérature, qui étaient un bien commun partagé au foyer, m’a peut-être attaché davantage à la famille. J’avoue simplement qu’éloigné des miens presque toute ma vie, je ne les retrouve jamais mieux par la pensée et le cœur qu’en fredonnant un des vieux lieds qui ont bercé mon enfance. Quand je suis seul le dimanche après-midi, dans la forêt surtout où j`ai passé tant d’heures captivantes, elles se présentent d’elles-mêmes sur mes lèvres, ces chansons, en vertu d’associations devenues automatiques. Et elles produisent toujours le même effet magique. C’est toute ma jeunesse heureuse et simple <10> qui me remonte au cœur et me charme littéralement. Romantisme désuet tant qu’on voudra! Je préfère cette poésie à tout autre divertissement et je suis sûr que ses effets humains sont excellents. Mes sœurs et mes neveux connaissent mes goûts vieillots. Quand nous nous retrouvons, il faut que l’on chante les vieilles chansons.

La vie familiale intense et douce était d’ailleurs en ce temps-là caractéristique de tout ce coin de la Sarre. Quoique pauvres, mineurs et paysans à la fois, cultivant un sol maigre, sablonneux, donnant surtout des pommes de terre et du seigle, les habitants de Beaumarais <= Differten, PB>  avaient beaucoup d’enfants. Les familles à huit ou dix n’étaient pas rares.

C’était le cas chez nous. Nous étions huit[15] et très heureux de vivre ensemble. Si j’étais l’unique garçon, cela ne m’amollit point. Car la vie était rude à notre foyer. Les soucis financiers se renouvelaient à la fin de chaque mois et la santé frêle de plusieurs enfants donnait souvent de l’inquiétude. Mais les joies, ordinaires et extraordinaires, étaient plus substantielles que les préoccupations. Parmi ces joies, celles qui étaient provoquées par ce que j’appellerai la liturgie familiale, humble, mais savoureuse réplique de la liturgie de l’Eglise, m’ont laissé les souvenirs les plus vifs. La Saint Nicolas, la fête de Noël avec l’arbre ruisselant de lumière, la nouvelle année avec les cadeaux du parrain[16] et de la marraine[17], Pâques avec les œufs bariolés pondus par le mystérieux lièvre pascal dans de gros nids bâtis par nous, tout cela avait d’autant plus de relief et de valeur pour nous que la vie quotidienne, surtout au point de vue culinaire, était plus austère et plus monotone. Rien ne vaut les contrastes pour rehausser les choses.

Ne voulant noter ici que des faits typiques, de valeur universelle, obligé pour cela de refouler des centaines de palets souvenirs parfumés qui se pressent en ce moment dans mon esprit et dans mon cœur, je mentionnerai seulement trois centres de rayonnement qui ont allumé au fond de moi des lumières qui brillent toujours, la forêt, ma mère, l’église du village.

La forêt, dont je parle, est celle du Warndt, dont il a été question plus haut. S’étendant sur plusieurs dizaines de kilomètres carrés, elle appartient <11> à la Sarre et à la Moselle. L’identité de la végétation des deux côtés de la frontière est un signe de l’unité physiologique et psychologique des populations séparées par une frontière artificielle et récente. Cette forêt est composée surtout de pins moyens, souvent rabougris, très résineux, qui n’ont pas la somptuosité des pins aroles de notre midi. Il y a aussi des mélèzes plus aristocratiques, des acacias au bois jaune et dur, dont les fleurs blanches et capiteuses remplissaient à la fête – Dieu les corbeilles des petites filles devant le Saint sacrement. Les chênes et les hêtres sont les plus nombreux et forment de hautes futaies vraiment imposantes, avec des nefs de cathédrale. La voix de nous autres gamins y résonnait merveilleusement.

Cette forêt était mon royaume passionnément aimé. Sans doute était-ce là un amour héréditaire venant des bûcherons et charbonniers mes ancêtres. Mais je ne le laissais pas couver sous la cendre, l’alimentant sans cesse de brindilles nouvelles.

Je connaissais coins et recoins du Warndt. Enfants, nous allions y ramasser le bois mort en hiver. Non pas pour chauffer les chambres de la maison ou pour faire la cuisine. Il y avait du bon charbon lorrain pour cela. C’était surtout pour nourrir le feu du four, dans lequel tous les huit jours maman faisait cuire le pain. Ce jour de boulangerie était toujours attendu avec impatience, non seulement parce que le pain devenait alors plus frais et plus odorant, mais parce que de juteuses tartes aux myrtilles sortaient toutes fumantes de la gueule du four. Pour elles, on allait volontiers chercher du bois après la classe.

Il faut avouer loyalement que nous ne nous contentions pas toujours de ramasser parterre le bois sec, ce qui était permis, mais que nous faisions tomber des branches qui étaient encore sur les arbres, ce qui était défendu, mais beaucoup plus amusant. Notre conscience était d’autant plus élastique à cet égard, que la forêt était communale. Enfants de la commune, décidément démocrates, nous pensions que rien de communal ne nous était étranger.

Pour avoir ces branches, souvent accrochées très haut, nous grimpions lestement aux arbres, faisions avec nos couteaux une entaille au bas de la branche et d’un pied libre appuyions sur elle jusqu’à <12> ce quelle tombât. L’opération n’était pas toujours facile. Tantôt la branche résistait trop longtemps et tantôt elle cédait trop vite, étant pourrie, entraînant le petit bonhomme, qui alors s’agrippait au tronc de l’arbre en attendant qu’il pût monter sur une autre branche. Il arrivait parfois qu’un de ces jeunes maraudeurs tombât. Son élasticité naturelle l’empêchait généralement d’avoir mal.

Pour éviter ces accidents nous avions imaginé une autre méthode. Avec une branche fourchue, nous fabriquions un crochet, que nous adaptions à une perche de taille respectable et avec cette canne à pêche au hameçon puissant nous happions du bois au lieu de poissons. Quand la provision était suffisante, nous faisions un fagot plus ou moins grand suivant le grain et donc le poids du bois et nous le portions fièrement à la maison. Parfois, quand il était trop lourd pour nos jeunes épaules, nous le jetions dans la rivière, qui, docilement, nous le portait jusque derrière chez nous. De la berge du ruisseau, avec une longue gaule, nous nous contentions de diriger les évolutions du radeau flottant.

Il va sans dire que ce travail prosaïque était toujours «poétisé» par le cadre et les incidents de la forêt elle-même. Tout en peinant, il nous arrivait de voir surgir un lièvre ou quelque chevreuil aux jambes fines et au postérieur étincelant de blancheur. Nous jouions aussi à cache-cache, aux brigands, à la petite guerre au milieu de l’expédition utilitaire. Poésie et réalité!

Pour ces quêtes du bois de chauffage, ne rappelant que d’assez loin la quête du Saint-Graal, nous étions généralement une bande de garçons et de filles de dix à quatorze ans. À distance, il m’apparaît que cette promiscuité eût pu avoir des conséquences fâcheuses. Il se peut que tel de mes camarades ait perdu dans les fourrés la fraîcheur de son âme, peut-être même son innocence. Les incantations de la forêt sont parfois maléfiques. Portant déjà le «signe sur les mains», sans être le moins du monde un petit Saint, j’étais cependant plus respecté que d’autres. Du reste nous étions des enfants et nous travaillions. Dans l’ensemble nous hantions les <13> clairières plus que les fourrés et nos yeux restaient clairs après comme avant nos randonnées.

C`est pendant ce travail en équipe d’une vraie valeur communautaire que j’ai noué une amitié solide et savonneuse avec des garçons dont la vie dans la suite a pris une tout autre forme que la mienne et que je retrouve toujours avec un vif plaisir quand je retourne aux vieux pays. Schön ist die Jugend, sie kommt nicht mehr. La jeunesse est belle, mais irréversible, chantions-nous sous les voûtes des hêtres. Nous ne le comprenions pas alors. Nous le comprenons, hélas, aujourd’hui. Avec ma sœur aînée[18], qui était aussi souvent de ces expéditions, j’ai contracté, grâce à ces souvenirs communs, une intimité délicieuse et durable comme le roc.

Il faut ajouter que ces équipées sylvestres prenaient encore un charme spécial du fait de la présence du garde forestier. À nos yeux il remplaçait les bêtes sauvages qui nous eussent autrement fait trembler délicieusement. A lui seul, il faisait de la forêt débonnaire une forêt vierge, une jungle, nous donnant des frissons comme celle de[19] Kipling. Ce garde était un vrai Prussien, tout de vert habillé, portant un chapeau de Tyrolien orné d’une longue plume de paon, portant surtout un fusil chargé et un poignard demi-long appelé «Hirschfänger», preneur de cerfs. Le nom seul de cette arme nous faisait frémir. Les cerfs, il y avait belle lurette que les derniers avaient disparu. Mais nous pensions que peut-être, au fin fond de la forêt, il s’en trouvait encore, avec les sangliers qu’en hiver nous avions aperçus plusieurs fois. Avec nos imaginations d’enfants nous divisions la forêt comme le temple de Salomon. Il y avait le portique hanté par le grand public, par les honnêtes familles bourgeoises le dimanche. Plus au fond, c’était le Saint, plus obscur, plus mystérieux, plus sacré. Nous étions les prêtres qui avaient le droit d’y pénétrer familièrement. Mais au cœur du vaste enclos, s’étendait le Saint des Saints. Là il devait y avoir des essences d’arbres extraordinaires, des animaux semblables à ceux du cirque et le <14> palais du roi, du garde forestier.

A vrai dire, celui-ci n’était pas si terrible. C’était l’exception, quand il dressait un procès-verbal aux ramasseurs de bois. Mais il était moins indulgent pour les braconniers, peu nombreux, du reste, mais d’autant plus obstinés. Quand j’avais dix ans environ, il arriva qu’un de ces forestiers tua à coup de fusil un jeune chasseur, fils d’un fonctionnaire, d’un ingénieur des eaux et forêts, habitant en Alsace à Haguenau, je crois. Ce fut un tumulte terrible dans le village. Des centaines de curieux, dont certain petit garçon, allaient ce dimanche-là dans la forêt pour voir le cadavre ou du moins le lieu du crime. Car tous voyaient en ce fait d’armes un crime véritable. L’indignation fut à son comble, quand on apprit, que le forestier assassin au lieu d’être puni, avait été félicité et décoré. On ne le déplaça même pas. Mais il devint nerveux et voyait des braconniers partout. Un jour il faillit tuer le maître d’école en train de déterrer, avec sa propre permission, un rosier sauvage. Fatigué, l’instituteur s’était appuyé sur sa bêche et de loin ressemblait vaguement à quelqu’un qui épaule un fusil. Seul un cri, qu’il poussa et qui révéla son identité, le sauva.

Tout cela, nous nous le racontions dans la forêt, avec d’autres histoires plus terribles encore, comme celle d’Alibaba et des quarante voleurs. Et tout cela faisait baigner nos tournées dans le mystère et dans une atmosphère de danger, de fièvre, de courage et presque d’héroïsme. Une fois de plus le prisme de l’imagination avait décomposé et magiquement transfiguré la réalité. Chasseurs de tigres ou d’antilopes, guides alpestres avaient certainement des émotions moins vives que nous en ces heureux temps.

Je parle de guides. En effet, nous escaladions aussi des hauteurs, car nous étions des grimpeurs intrépides. Nous montions aux arbres les plus élevés pour y suivre l’éclosion des œufs et la croissance des oisillons dans les nids. Tous, à la maison, nous apprivoisions quelque oiseau. Personnellement, après avoir essayé vraiment de domestiquer une pie, une fauvette, un merle, je dus limiter mes <15> ambitions à un jeune corbeau que je gardai plus d’un an et qui symbolisait sans doute, avec sa robe noire, ma profession future. Quel plaisir de lui préparer et de lui donner sa becquée! Il n’était pas beau, car j’avais du lui rogner les ailes pour l’aider à me rester fidèle et il poussait des cris rauques qui faisaient peur à mes petits sœurs. Ma mère n’aimait pas trop ce volatile inutile dans sa basse-cour. Mais elle me laissa faire, en cela comme en beaucoup d’autres choses. Avec son sûr instinct maternel, elle sentait que le besoin de donner, de m’occuper d’un autre que moi-même était excellent et signe de générosité. Elle sentait aussi, que la forêt et tout ce qu’elle représentait, était à la fois une éducatrice et une compagne de plaisir pour moi, qu’elle était en train de féconder pour la vie mon imagination et ma sensibilité. C’était la vérité. Plus tard l`amour de la nature deviendra en moi plus mystique, mais aussi plus livresque, plus artistique et plus conscient. Sa fraîcheur et sa saveur viendront toujours de la forêt, qu’a hantée ma jeunesse.

Tout cela ma mère l’avait deviné. C’est qu’elle devinait tout en son fils. N’est-ce pas Bergson[20], qui dans «les deux sources de la morale et de la religion» parle de cette merveilleuse divination maternelle, s’étendant non pas seulement au présent voilé et au futur, mais même aux futuribles de son enfant! Ma mère était ainsi et l’est encore. J’étais de cristal pour elle et je le savais fort bien. Cette clairvoyance redoutable et l’amour immense, que j’ai toujours eu pour celle, qui m’a donné la vie, m’ont souvent servi de frein et d’aiguillon.

J’aimerais ici buriner son portrait ou lui chanter un hymne, qu’elle ne lirait jamais dans la langue, dont j’use ici. Mais comment toucher sans la ternir à cette fleur délicate! Le tendre et douloureux Amiel dit que dans l’âme humaine il y a des buissons chantants, qu’il ne faut jamais frapper pour voir s’envoler les oisillons qui font cette belle musique. Ils ne reviendraient jamais. Je n’élèverai pas de monument à celle qui est au monde ce que j’ai de meilleur et de plus cher.

Je dirai simplement que mon amour pour elle m’a été une douceur <16> et une force toujours, un enivrement souvent. Dans le domaine du cœur il est pour moi un analogatum princeps, dont je me sers même dans la vie spirituelle, dans les relations avec Dieu, pour mettre une réalité vécue et sentie derrière certains mots, pour mesurer une vilenie ou une générosité.

Mon plus lointain souvenir à cet égard est celui qui se rapporte aux souliers de noces de ma mère, que je vois encore en esprit avec tout leur relief. C’était le parrain[21] de maman, devenu marchand de chaussures et assez cossu, qui avait voulu les lui faire de ses mains avec cette bonne grâce mêlée de vénération que ma mère a toujours su inspirer. C’étaient de tout petits souliers bas, supposant un pied vraiment mignon, des souliers vernis ornés de filets blancs et de fleurs blanches dessinés sur le cuir. Ne les mettant que les jours de fête, très soigneuse d’ailleurs, ma mère les garda assez longtemps pour que le second de ses enfants les connût. J’étais persuadé que ses souliers de fée étaient uniques au village, voire au monde et c’était pour moi un plaisir délicieux de les frotter avec un chiffon le samedi soir et de les faire luire comme un miroir. Nous ne faisions pas grande consommation de baisers dans la famille et dans le village. C’était-là une des traditions françaises disparues, que l’on connaissait du reste par la Lorraine voisine, mais que l’on méprisait un peu. Autrement je suis sûr que le samedi soir, en portant les fameux petits souliers sous le lit maternel, je me serais noirci les lèvres en les embrassant tendrement!!

Un autre souvenir m’est plus cher encore. On verra plus loin que je quittai le foyer à treize ans pour n’y revenir que de loin en loin. Toujours, aujourd’hui comme hier, j’ai souffert et je souffre du mal du pays. Au début – c’était bien naturel – ma mère était l’objet principal de cette nostalgie. Or, devenu novice fervent à l’âge de dix-sept ans, je reportai généreusement sur Notre-Dame une partie de mon affection filiale. C’était au début de l’autre guerre. Je vivais alors exclusivement de spiritualité ingurgitée à <17> haute dose, ne lisant que des livres pieux, soucieux de chasser de mon esprit et de ma conversation toute pensée et toute parole profane. Naturellement mon subconscient lui-même était dévot et mes rêves, qui ont toujours été fréquents, vifs et somptueux avaient aussi leur coloration de vitrail. Or un matin, je me réveillai dans ma cellule avec une allégresse extraordinaire et une douceur persistante qui parfuma non seulement toute cette journée, mais des semaines et des mois. Que s’était-il donc passé? C’est qu’en cette nuit de mai 1915, j’avais rêvé avec une vivacité exceptionnelle que la Sainte Vierge m’était apparue, comme à Saint Stanislas, ni plus ni moins. Je n’eus pas la fatuité de croire à une apparition réelle. Mais l’effet était le même. Mon bonheur fut immense. Je ne me rappelle plus les détails de ce rêve. Il avait été abondant comme une fresque ou un film. Mais un détail avait pour moi un prix inestimable, c’est que Notre-Dame avait voulu prendre les traits de ma mère, qui porte d’ailleurs son nom. À partir de ce jour, plus encore que par le passé, je confondis dans mon amour les deux Marie, mes deux mères, celle du ciel et celle de la terre.

Petites choses que celles-là, d’une valeur tout intime et personnelle. En voici quelques autres d’une plus grande portée humaine et sociale. Je pouvais avoir sept ou huit ans, lorsqu’un soir d’hiver nous nous trouvions tous réunis, à l’exception du père parti au travail, autour de maman assis sous la lampe. Nous étions déjà au moins cinq enfants. Le dernier, un petit garçon aux cheveux ardents, reposait précisément sur les genoux de sa mère, que nous entourions en pleurant. L’enfant était en train de mourir. Aucun remède ne serait plus capable de le sauver. Notre mère avait voulu qu’il mourût sur ce sein dont il était sorti, en présence de ses frère et sœurs, sans doute pour mettre déjà un peu de gravité dans nos jeunes cervelles, pour resserrer aussi les liens familiaux entre nous qui nous aimions déjà beaucoup. Avec angoisse et calme à la fois la mère suivait sur le visage minuscule le progrès de la mort. Des convulsions terribles secouaient le pauvre petit corps <18> et les nôtres avec celui du mourant. Enfin, un dernier spasme et tout est fini. Notre petit frère est devenu un ange du paradis. Je vis alors ma mère se pencher longuement au dessus du petit cadavre, cherchant sans doute dans la prière la force de renoncer aux rêves blancs et dorés qu’elle avait faits pour ce petit. Et je la vis finalement soulever le corps de son fils et le tendre à bout de bras vers Dieu, le Souverain Maître de toutes choses, comme le prêtre soulève la patène et le calice lourd du sang de Jésus-Christ. Nous autres, nous pleurions maintenant à chaudes larmes, incapables de comprendre le geste maternel. Mais comment ne penserais-je pas maintenant à l’autre Marie, debout au pied de la Croix et offrant à Dieu un fils de trente ans glorieux et aimant? Stabat mater. Qu’il est beau, cet héroïsme maternel!

Ce geste et ce sacrifice, ma pauvre mère eut à le renouveler souvent encore, peut-être une dizaine de fois. Car si huit des enfants qu’elle mit au monde devinrent adultes, au moins autant moururent en bas âge, faute d’alimentation assez fortifiante pour eux et pour leur mère. Quelques-uns de ces petits, dont trois garçons, avaient déjà deux, trois ans. Ils occupaient une place de choix dans la famille. Leur tempérament et leur caractère se dessinaient déjà. Sans doute tel d’entre eux aurait dépassé de loin ses frère et sœurs vivants en intelligence et en sainteté. Ils sont morts, parce que la société avait encore beaucoup de progrès à faire il y a quarante ans, parce que les salaires étaient insuffisants, parce que les assistantes sociales pour la puériculture n’existaient pas encore, parce que les médecins étaient trop rares, trop chers et qu’ils habitaient trop loin, parce que la médecine des enfants elle-même était encore dans les langes.

Je sais bien ce que le lecteur pense. Pourquoi mettre tant d’enfants au monde, quand on est pauvre et fragile? Pourquoi ne pas utiliser les moyens anciens et modernes pour restreindre les naissances sans restreindre le plaisir? Quelque délicat <19> qu’il soit pour un fils de parler de ce problème à propos de ses parents, quand ce fils est  prêtre, quand il a reçu certaines confidences, quand il veut écrire un livre, qui doit être un témoignage, il peut dire des choses que d’autres devraient taire.

Oui, il y a quelques années, après mon ordination sacerdotale[22], qui fut pour elle plus que pour moi une apothéose, ma mère m’a parlé longuement de ce sujet. Dans sa pensée, elle voulait instruire le jeune prêtre que j’étais plutôt que se disculper ou se glorifier elle-même. Bien sûr, elle aurait pu limiter ou faire limiter les naissances. La tentation certains jours a été terrible et a pris des formes concrètes. Elle ne l’a jamais voulu, parce que Dieu le défend et que la volonté de Dieu pour ma mère, comme pour toute chrétienne véritable, est souveraine et décisive. Plutôt petite de taille, de complexion délicate, on peut deviner, si ces grossesses multipliées et trop rapprochées ont été pénibles pour elle. Elle a trouvé dans la méditation de la passion la force de les affronter et de supporter vaillamment leur dénouement. Combien j’ai été ému lorsqu’elle m’a confié qu’à chaque nouvelle douleur d’enfantement elle pensait à telle épine de la couronne de Christ, comptant et mettant en équation les unes et les autres.

Si elle a usé de tout son prestige, de tout son empire sur mon père pour lui faire accepter tous les enfants que Dieu lui enverrait, c’est d’abord parce qu’elle avait assez de confiance dans la providence pour espérer pouvoir les élever, c’est ensuite parce que sa foi chrétienne lui faisait croire que peupler le ciel de petits anges qui chanteraient éternellement la gloire de Dieu et qu’elle retrouverait un jour était encore un assez beau rôle; c’est enfin parce qu’elle savait qu’il y avait trop peu de poésie, trop peu de délassement réel et de divertissement au sens étymologique du mot dans la vie d’un ouvrier d’alors, pour qu’une épouse, qui ne veut pas pécher, voulût marchander à son mari la joie de l’amour conjugal.

Je sais bien qu’il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. J’ajouterai <20> simplement que celle qui est arrière grand-mère[23] maintenant et toujours alerte ne regrette rien aujourd’hui et qu’elle pense avec autant de joie à ses enfants du ciel qu’à ceux de la terre.

Cependant, on peut le croire, la vie n’était pas facile pour cette femme, dont le mari au bout du mois n’apportait qu’un trop maigre salaire – environ 150 marks, si je me souviens bien –, qui assurait par-dessus le marché, avec l’éducation de ses nombreux enfants, un petit train de culture, qui lui donnait au moins le pain, les pommes de terre et la viande dont elle avait besoin pour nourrir sa famille. La pénurie d’argent était parfois tragique.

Je me rappelle à ce sujet une scène tout évangélique vécue par nous. Un samedi soir, jour de paie, ma mère avait laissé tomber une des pièces d’or tant attendues que mon père avait rapportées, avec quelques douceurs pour nous autres enfants suivant son habitude. C’était la drachme perdue. Armés de lampes et de bougies comme la femme de l’évangile nous nous mîmes à chercher, chercher dans la grande pièce de la maison où nous nous tenions. Et nous ne trouvions pas la drachme précieuse. Nous dûmes en faire le sacrifice. C’était dur, car un louis d’or en ce temps-là représentait bien des marchandises. Quelques jour plus tard, en balayant, notre mère retrouva la fameuse pièce debout contre le mur. Je ne sais si elle annonça aux voisines sa joie, mais elle nous l’annonça à nous qui revenions de l’école et ce fut une grande allégresse.

Ce qui rendait la vie assez dure chez nous, c’était l’excès de travail, qui accablait le corps et l’âme. Mon père, pour aller à la mine Gargan de Petite-Rosselle, à laquelle il fut fidèle pendant quarante ans, devait faire tous les jours plus de trois heures de marche à pied. Il partait à quatre heures du matin et revenait à six heures du soir. C’était un marcheur intrépide. Mais, ajouter cette fatigue à celle du travail souterrain dans des galeries mal aérées et étroites, où il fallait souvent ramper littéralement, c’était trop pour un homme. D’après un calcul fait par moi, si mon père avait ajouté bout à bout ces trajets quotidiens de Beau<21>marais à Petite-Rosselle et retour, il aurait fait deux fois le tour complet de la terre. C’est une assez belle performance. Un de mes rêves, depuis que je suis prêtre, a toujours été de faire une fois avec mon père ce même trajet à l’heure où il l’avait parcouru si souvent et d’aboutir aux mêmes catacombes témoins de son martyre du devoir. J’en aurais fait un pèlerinage merveilleux qui à l’avance m’exaltait. Dieu a pris mon père[24] avant que j’aie pu réaliser mon projet.

On comprendra qu’un homme exténué de cette manière n’ait pas toujours été à son foyer aussi joyeux que ses enfants l’auraient désiré. On comprend aussi que d’autres, n’ayant pas la foi, l’espérance et la résignation chrétiennes, dans une situation semblable se soient aigris et aient adhéré à des mouvements comme le socialisme et le communisme qui leur promettaient une vie plus humaine. On comprend surtout que l’Eglise catholique, tout en étant surnaturelle avant tout, ait voulu tout faire pour obtenir des patrons et des gouvernements une amélioration de la condition des travailleurs, un salaire familial, une organisation des loisirs, bref le respect de la personne humaine et chrétienne.

Chez nous on était chrétien. On faisait la prière en famille et pour nous autres enfants, c’était un grand exemple que les mains noueuses de notre père jointes pour cette prière. La religion nous était une force et une douceur, d’autres diront un opium. Et si c’était vrai? Même considérée comme simple poésie, la religion catholique aurait encore sa valeur. Pour nous elle était cette poésie. Lorsqu’autour de nos parents, dans une maison en proie aux soucis, aux privations, aux renoncements forcés, aux amputations de toute sorte, nous nous élevions ensemble sur les ailes de la prière jusqu’au cœur de Dieu, qui nous faisait participer à sa paix, à sa pérennité et nous promettait de compenser un jour la pauvreté du temps par la richesse de l’éternité, nous étions heureux ensemble et de cette plongée dans le surnaturel nous sortions ragaillardis, vivifiés, prêts pour les tâches dures de la vie.

<22> Mais notre joie était plus grande encore, plus ample et plus profonde, lorsque le dimanche ou les jours de fête, dans la chère église de notre village, lavée et ornée par les jeunes filles du pays, nous assistions à la grand-messe. Tout le monde était là, à très peu d’exceptions près, les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Et tout le monde chantait. Non pas des cantiques fades ou sautillants, mais tantôt le plain chant en latin et tantôt des chants allemands correspondant aux différentes parties de la messe. C’était souvent quelque choral de Bach au rythme plein, grave, vraiment religieux. Lorsque ces vagues majestueuses de musique sortaient de plus de mille poitrines et montaient vers la voûte pour redescendre sur nous plus amples et plus puissantes, c’était vraiment d’une poésie incomparable et d’une grande valeur religieuse. Déjà le sentiment communautaire nous saisissait lorsque nous étions ainsi tous réunis sous le regard de Dieu et en élargissant nos perspectives, décuplait nos forces. La pensée de participer par ce culte commun à l’immense famille catholique nous grandissait et nous remplissait de fierté. Mais surtout en vivant des heures où religion et beauté se compénétraient mutuellement, nous étions vraiment comblés. Henri Brémond[25] a décrit finement des analogies certaines entre l’expérience religieuse et l’expérience poétique. Je crois ses analyses très justes. Mais lorsque les deux se conjuguent et se pénètrent, la symphonie est incomparable. C’était le cas dans nos fêtes religieuses. Lorsque toutes les lèvres et toutes les âmes chantaient la gloire de Dieu et l’espérance chrétienne, le miracle collectif se produisait: nos facultés inférieures s’engourdissaient et s’appauvrissaient, nos âmes planaient en quelque manière au-dessus de nos corps, se fixaient très simplement, mais si savoureusement sur Dieu et trouvaient dans ce contact spirituel avec lui une paix, une sécurité, une stabilité merveilleuses.

Poésie? Opium? Intoxication? Que ces mots sont pauvres pour exprimer la réalité que je décris, qui a façonné mon âme d’enfant, <23> qui a donné et donne à des millions d’êtres traqués par une vie inhumaine le courage de rester debout.

J’aurais beaucoup à dire, si je voulais décrire comment la vie paroissiale fervente et la vie religieuse familiale ont pétri peu à peu mon âme, se sont emparés de mon esprit, de mon cœur, de mon imagination. Chateaubriand[26] n’a pas tort dans son Génie du christianisme[27]. L’église est une éducatrice parfaite et son culte chargé de pensée et de beauté affine autant qu’il approfondit les âmes. Les processions et les rogations, les premières communions et les confirmations, les grandes fêtes liturgiques, les pèlerinages et les chemins de la croix, les retraites et les catéchismes, tout cela, qui peut devenir la proie de la routine chez les grandes personnes, était neuf, savoureux, significatif pour mon âme d’enfant. Je me suis assimilé profondément toute la moelle contenue dans ce culte extérieur de l’Église trop décrié et qu’il est si facile d’intérioriser.

Que cette simple religion villageoise ait pénétré jusqu’au fond de mon âme, l’histoire de ma vocation le prouve. Ma mère a toujours voulu, que ses enfants fassent partie de l’œuvre de la sainte enfance. Priant beaucoup pour les missions, elle trouvait que l’idée missionnaire a une grande vertu éducatrice. Quand je n’avais que six ou sept ans, elle me racontait, en les dramatisant autant que mon jeune âge le désirait, les récits missionnaires qu’elle trouvait dans les annales de la sainte enfance. Plus tard je les lisais moi-même avec une véritable passion. Je vois encore la couverture de la revue, où il y avait des peaux rouges avec des plumes dans les cheveux agenouillés pour recevoir le baptême de la main du missionnaire. La grâce de Dieu aidant, ce furent ces cahiers qui firent lever en moi l’idée de devenir prêtre et missionnaire moi aussi. Etait-ce la pure gloire de Dieu à procurer qui m’attirait? Etait-ce plutôt un vif goût d’aventures, ce qu’il y a de romantique, de hardi, d’échevelé dans la vie du missionnaire vue à travers une imagination de garçon fougueux? Sans doute y a<24>vait-il des deux. Pourquoi Dieu ne se servirait-il pas de l’imagination de ses créatures pour les mener où il veut? Car c’est bien lui qui agença les circonstances pour faire aboutir cette vocation qui, humainement parlant, avait plus de chances de rester en germe que de se développer. Pour devenir missionnaire il eut fallu étudier d’abord en vue du sacerdoce. Mais les études secondaires coûtaient trop cher pour nous. Il y avait bien un collège dans la ville voisine et plusieurs de mes camarades y allaient tous les jours par le train. Ils étaient fièrement coiffés d’une casquette plate dont la couleur, toujours vive, changeait tous les ans avec la classe dans laquelle on montait. Cette casquette me faisait terriblement envie. Elle n’était pas pour moi. Je dois avouer loyalement d’ailleurs que je ne pensais à ma vocation que par intermittence et qu’elle ne m’empêcha pas à neuf ou dix ans de promettre le mariage à une petite fille des environs qui avait le même âge.

Cependant ma mère qui se confessait souvent à M. le curé[28] et lui ouvrait son âme toute grande, lui parla aussi de moi et de mes velléités de sacerdoce. Cette confidence ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. M. le curé était un prêtre d’une très haut spiritualité. Il avait été novice jésuite dans la province de Belgique, mais avait du renoncer à la vie religieuse pour des raisons de santé. Luxembourgeois, il parlait parfaitement le français et aimait la France plus que l’Allemagne. Très zélé, il n’etait pas homme à négliger une vocation qui avait chance d’aboutir. Les petits séminaires n’existant pas en Allemagne, il songea sans doute à une congrégation religieuse. C’est Dieu lui-même qui le dispensa de choisir.

Un jour, il vint me chercher en pleine classe et me demanda si j’avais toujours les mêmes dispositions. Sur mon affirmative il me révéla qu’un Père jésuite de Thionville, le Père Wagner, allait venir dans quelques jours pour examiner la vocation d’un jeune homme du village qui avait déjà <25> dix-huit ans et voulait néanmoins faire des études en vue de la prêtrise. Il était serrurier de son état. Les Pères Rédemptoristes de Teterchen, petit village lorrain voisin, lui avaient conseillé d’entrer à l’école apostolique que les Pères jésuites de la province de Champagne avaient près de Mons[29] en Belgique. Ils avaient même écrit là-bas et un Père allait venir pour examiner le candidat. M. le curé me demanda si cela m’irait d’aller dans la même école qui préparait justement des missionnaires. Je n’hésitai pas un instant et dis un oui enthousiaste qui fit sourire le bon prêtre. C’était en août 1910. Quelques mois auparavant j’avais fait ma première communion. J’employai les quelques jours qui me séparaient de la venue du Père pour plaider ma cause auprès de mes parents. Ils hésitèrent bien quelque peu. D’abord parce qu’il fallait s’expatrier et aller si loin. Ensuite parce que j’étais le seul garçon, qui pourrait bientôt alléger un peu leur fardeau. Je réfutai victorieusement toutes les objections, faites peut-être pour la forme surtout.

Quelques jours après nous allâmes tous trois au presbytère où nous vîmes le jeune Père, qui devait partir quelques mois plus tard pour la Chine. Il ne me questionna pas longuement, faisant confiance à M. le curé qu’il avait en vénération. Il fit connaître à mes parents les conditions matérielles, leur montra des photographies de l’école, fit miroiter devant leurs yeux la beauté du sacerdoce et de la vie de missionnaire. Il les convainquit sans peine, car un petit avocat avait gagné la cause avant lui.

Il fut donc décidé que vers le 20 septembre mon compagnon et moi rejoindrions à Thionville l’Ostende-Bâle qui nous conduirait en Belgique. Nous trouverions dans le train d’autres Sarrois, des Lorrains, des Alsaciens auxquelles nous n’aurions qu’à nous joindre.

Voilà qui était fait. Quand je considère que mon vieux compagnon, que l’âge rendait rebelle aux études de latin, ne resta que dix-huit mois à l’école apostolique, je ne puis m’empêcher <26> de penser que la providence s’est servi de lui pour me faire aboutir, moi. D’autres interventions providentielles en ma faveur me remplissent de confusion et de reconnaissance.

Les quelques semaines qui suivirent furent employées à la confection du trousseau, à mettre en règle le passeport et les autorisations scolaires, à visiter oncles et tantes déjà très fiers d’avoir un neveu étudiant.

Le grand jour de départ arriva. Je n’en ai pas gardé de souvenir bien vif. Il me semble cependant que je regardai en avant plus qu’en arrière, que je quittai ma chère famille qui pleurait sans pleurer moi-même, étant tout tendu vers cet avenir si différent de celui qui devait normalement m’échoir et que je pressentais prodigieusement intéressant. Oui, je ressemblai vraiment à cette galère fleurie, dont parle Chateaubriand, montée par Alcibiade, ivre de jeunesse et de gloire et qui s’élance vers le soleil levant. Au bord de la mer, mes parents, ma chère maman surtout, mes petites sœurs suivaient des yeux le hardi navigateur. Ils invoquaient Dieu pour que la traversée fut heureuse. Ils ne pensaient qu’a moi. Et moi, je ne doutai pas du succès du voyage, tant j’étais exalté par la nouveauté de ce que j’allais voir et entendre. Je m’élançai aussi vers le soleil levant. C’est à peine si j’eus la pensée de lever les yeux au ciel et de demander la bénédiction divine. C’est beau, mais c’est léger, la jeunesse à treize ans.

3. École Apostolique d’Amiens exilée à Thieu (Belgique)


[1] 1853-1932.

[2] Ludweiler.

[3] Maria Lorson geb. Kiefer, 20.12.1872-9.2.1945.

[4] Jakob Lorson, 7.9.1870-25.11.1941.

[5] Anna Maria Baltus, 28.8.1827-27.10.1875, Geburtsort Differten, Wohnort Friedrichweiler; Bezug zu einem Fauquement nicht vorhanden.

[6] Todesjahr 1862! General Michel Ordener, 1787-1862. Michel Ordener und Katharina Ordener, eine Urgroßmutter von Peter Lorson, hatten gemeinsame Ururgroßeltern. Es lag also eine sehr weitläufige Verwandtschaft vor. Außerdem hatte Michel Ordener selbst Nachkommen, so dass kein Erbfall vorlag.

[7] Anton Gustav Gonder, 1864-1939. Dessen Sohn Gustav (1900-1988) ging ins Exil nach Argentinien, heiratete 1948 und hatte eine Tochter namens Catalina (geb. 1950) vh. Angel Gil.

[8] Hauptstadt des Regierungsbezirks der Rheinprovinz.

[9] Alfred de Musset, 1810-1857.

[10] Michel Ney, 1769-1815.

[11] Michel Ordener, 1755-1811.

[12] Pierre Lorson: Niebelungen

[13] Sigmund Freud, 1856-1939.

[14] Pierre Lorson: Schmidt: Christoph von Schmid, 1768-1854.

[15] Bei den sieben Schwestern von Peter Lorson handelte es sich dem Alter nach um: Katharina (1896-1949) verh. mit Peter Lorson; Magdalena (Leni) (geb. 1901) verh. mit Peter Becker; Margarethe (1902-1995) verh. mit Johann Trunzler; Agnes (1908) verh. in 1. Ehe mit Hans (Oskar) Schiffer, in 2. Ehe mit Steffen; Maria (geb. 1909) verh. mit Beck; Anna (geb. 1911) verh. mit Remark; Elisabeth (geb. 1916) verh. mit Alfons Müller.

[16] Peter Kiefer.

[17] Johanna Lorson.

[18] Katharina Lorson, 01.02.1896-02.02.1949.

[19] Von Pierre Lorson gestrichen: Rudyard; Rudyard Kipling, 1865-1936.

[20] Henri Bergson, 1859-1941.

[21] Wilhelm Kiefer, 1855-1935.

[22] 1929.

[23] Christel Hess geb. Weis (geb. 1941), Tochter von Gertrud Lorson und Karl Weis; Gertrud Lorson (geb. 1919) wiederum ist die Tochter von Katharina Lorson geb. Lorson, des ältesten Kindes aus der Ehe Jakob Lorson und Maria Kiefer bzw. der älteren Schwester von Peter Lorson.

[24] Todestag 25.11.1941. Dass Peter 1943 vom Tod des Vaters wusste, zeigt, dass er in brieflichem Kontakt mit dem Elternhaus stand. Die Kommunikation lief in schwierigeren Zeiten (z.B. der Evakuierung) über den Differter Pfarrer. Nikolaus Gubernator (1889-1940) war bei Ausbruch des Krieges zuständig, ihm folgte Josef Ponstein (1899-1944). Als Pfarrverwalter fungierte Pater Paul Foegen vom Mai 1944 bis zum 07. März 1945.

[25] 1865-1933.

[26] François René de Chateubriand, 1768-1848.

[27] Erschienen 1804.

[28] Johann Meiers, 1854-1923.

[29] Thieu.