{"id":273,"date":"2011-03-25T09:43:37","date_gmt":"2011-03-25T08:43:37","guid":{"rendered":"http:\/\/peter-burg.de\/?page_id=273"},"modified":"2015-05-17T15:57:13","modified_gmt":"2015-05-17T13:57:13","slug":"refugie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/refugie","title":{"rendered":"R\u00e9fugi\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>8. R\u00e9fugi\u00e9 (Nice, Grand S\u00e9minaire de La Castille)<\/p>\n<p>&lt;175&gt; Chapitre VIII<\/p>\n<p>Armistice<\/p>\n<p>Le 16 ao\u00fbt 1940 j&#8217;arrivais \u00e0 Lyon, apr\u00e8s avoir franchi la ligne de d\u00e9marcation en train, sans difficult\u00e9, gr\u00e2ce aux explications que je fournis en bon allemand \u00e0 l&#8217;officier qui me contr\u00f4la et qui, peut-\u00eatre respectueux de l&#8217;habit que je portai, me crut ou voulut se montrer bienveillant. A Lyon, ma premi\u00e8re visite fut pour le Sup\u00e9rieur majeur qui rempla\u00e7ait le P. G\u00e9n\u00e9ral, difficile \u00e0 atteindre. Je lui exposai en toute simplicit\u00e9 mon projet d&#8217;aller en Angleterre et d&#8217;y continuer dans l&#8217;arm\u00e9e fran\u00e7aise libre ce r\u00f4le d&#8217;aum\u00f4nier militaire que j&#8217;avais \u00e0 peine esquiss\u00e9. Je plaidai de mon mieux ma cause.- Voici comment \u00e0 peu pr\u00e8s: &#8220; D&#8217;abord il faut se soucier des \u00e2mes expos\u00e9es \u00e0 la mort.- L&#8217;apostolat n&#8217;a rien \u00e0 voir avec la politique.- Si vous envoyez des missionnaires en Afrique ou en Chine, vous pouvez en envoyer dans une arm\u00e9e qualifi\u00e9e ici de dissidente mais qui, conform\u00e9ment \u00e1 la meilleure morale du reste enseign\u00e9e express\u00e9ment, quoi que diff\u00e9remment, par le national-socialisme, pr\u00e9f\u00e8re ob\u00e9ir \u00e0 la loi non \u00e9crite plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 la loi \u00e9crite, \u00e0 la loi de Dieu plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 celle d&#8217;un homme, \u00e0 sa conscience plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 Cr\u00e9on, comme l&#8217;Antigone de Sophocle, comme Montalembert et Lacordaire[1]. M\u00eame s&#8217;ils se trompaient, leurs \u00e2mes auraient droit \u00e0 notre minist\u00e8re spirituel.- Je vous demande de pouvoir m&#8217;y consacrer, d&#8217;autant plus que les Allemands annexeront t\u00f4t ou tard la zone dite libre, qu&#8217;ils m&#8217;y trouveront et qu&#8217;ils me feront un sort dont je ne me soucie pas le moins du monde.- Envoyez-moi donc comme missionnaire l\u00e0-bas.- Du reste des motifs plus humains, mais ayant leur prix, orchestrent celui que je viens de vous d\u00e9velopper.- D&#8217;abord, je pourrai rendre quelques services \u00e0 l&#8217;Eglise et \u00e0 la Compagnie par ma pr\u00e9sence l\u00e0-bas.- Sans me flatter d&#8217;y jouer un r\u00f4le autre que spirituel, je contribuerai modestement \u00e0 gagner des sympathies \u00e0 ceux que j&#8217;aime et repr\u00e9sente aupr\u00e8s de ceux qui feront la France de demain.- Est-ce inutile? La sagesse, nullement machiav\u00e9lique, ne le commande-t-elle pas? Enfin je vois plus.- Je connais l&#8217;Allemagne mieux que beaucoup d&#8217;autres, je suis Sarrois d&#8217;origine, j&#8217;ai v\u00e9cu en Alsace &#8211; Lorraine. Je consid\u00e8re que &lt;176&gt; la Sarre devra redevenir fran\u00e7aise au m\u00eame titre que l&#8217;Alsace &#8211; Lorraine, peut-\u00eatre malgr\u00e9 le d\u00e9sir de ses habitants superficiellement germanis\u00e9s aujourd&#8217;hui. Il y a l\u00e0 des probl\u00e8mes o\u00f9 je pourrai donner quelques conseils utiles. Enfin j&#8217;ajoute que j&#8217;aurai assez facilement mes entr\u00e9es aupr\u00e8s du g\u00e9n\u00e9ral qui a relev\u00e9 l&#8217;honneur du drapeau fran\u00e7ais, grace \u00e0 des relations communes.&#8220;\u00a0 Je mis autant de chaleur que possible dans ce plaidoyer. Mon Sup\u00e9rieur ne prit pas la peine de r\u00e9futer un \u00e0 un mes arguments. Il me dit que le Mar\u00e9chal \u00e9tait notre chef l\u00e9gitime, qu&#8217;il condamnait la dissidence, que nous devions ob\u00e9ir.- Le P\u00e8re ajoute cependant qu&#8217;il souhaitait la victoire des Alli\u00e9s, qu&#8217;il croyait que pour son rel\u00e8vement la France avait besoin, provisoirement au moins, des r\u00e9formes pr\u00e9conis\u00e9es par P\u00e9tain, qu&#8217;il fallait donc \u00eatre loyaliste \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de celui-ci. &#8211; Il ajoute qu&#8217;il croyait interpr\u00e9ter ainsi au mieux la pens\u00e9e du P. G\u00e9n\u00e9ral. Il n&#8217;y avait donc qu&#8217;\u00e0 ob\u00e9ir et j&#8217;ob\u00e9is.<\/p>\n<p>Personnellement, en ce moment, je n&#8217;avais pas le moindre ressentiment contre le Mar\u00e9chal. Je pensais qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait tromp\u00e9 en cessant la guerre, mais reconnaissais volontiers qu&#8217;il avait plus de comp\u00e9tence que moi pour savoir s&#8217;il y avait moyen de la continuer ou non. Avec la plupart des Alsaciens &#8211; Lorrains j&#8217;ai cru longtemps que P\u00e9tain jouait un peu subtil, avec tous les dehors de la plus parfaite sinc\u00e9rit\u00e9 et que les Allemands auraient certainement jou\u00e9 \u00e0 sa place sans le moindre scrupule, mais qu&#8217;il voulait simplement gagner du temps pour faire, d&#8217;accord avec les Am\u00e9ricains, ce que Darlan[2] fit parfaitement dans la suite. &#8211; Les pol\u00e9miques, les invectives \u00e0 la radio et dans les journaux ne me troublaient pas. Tout cela, c&#8217;est le jeu, me disais-je et c&#8217;est tr\u00e8s fort, mais le moment viendra o\u00f9 P\u00e9tain et de Gaulle d\u00e9fileront ensemble sous l&#8217;arc de triomphe. &#8211; Voil\u00e0 ce que je croyais au d\u00e9but et ma formule \u00e9tait: il faut \u00eatre \u00e0 la fois avec P\u00e9tain et avec de Gaulle.- Les deux sont indispensables.-<\/p>\n<p>&lt;177&gt; C&#8217;est avec ces dispositions que j&#8217;allai dans la ville de la C\u00f4te d&#8217;Azur qui me fut assign\u00e9e comme r\u00e9sidence et o\u00f9 je me mis \u00e0 pr\u00eacher comme autrefois. Je m&#8217;aper\u00e7us bient\u00f4t que ce que je croyais un jeu avait des inconv\u00e9nients graves.-<\/p>\n<p>C&#8217;est que les gens le prenaient au s\u00e9rieux Ils s&#8217;imagin\u00e8rent s\u00e9rieusement qu&#8217;un vieillard de 85 ans, contr\u00f4l\u00e9 par les Allemands, en pleine guerre, avec 2 millions de prisonniers, allait faire une r\u00e9volution nationale, allait redresser le pays dans un sens de droite et que la dissidence \u00e9tait sa mortelle ennemie. La l\u00e9gion \u00e9tait cr\u00e9\u00e9e, les mouvements de jeunesse mis au pas, les journaux \u00e9taient contr\u00f4l\u00e9s et la censure laissait passer d&#8217;odieuses calomnies de journalistes de droite maintenant tout puissants contre leurs anciens ennemis sans d\u00e9fense.- Ces m\u00eames journaux \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des vainqueurs provisoires, affichaient une platitude vraiment \u00e9c\u0153urante.-<\/p>\n<p>Tout cela \u00e9tait-il vraiment du jeu? Je commen\u00e7ai \u00e0 en douter, mais me disais qu&#8217;on exag\u00e9rait la pens\u00e9e du vieux mar\u00e9chal, qui ne pouvait pas tout contr\u00f4ler et je croyais encore que sa pens\u00e9e profonde \u00e9tait de pr\u00e9parer secr\u00e8tement la reprise des armes contre l&#8217;ennemi commun.<\/p>\n<p>J&#8217;eus l&#8217;imprudence, deux, trois fois, de parler vigoureusement en chaire contre ceux qui introduisaient en France des doctrines qui lui faisaient perdre son \u00e2me et crus tout de m\u00eame rencontrer de la r\u00e9sonance parmi mes auditeurs.- Ces sorties m&#8217;ont valu l&#8217;envoi de quelques feuilles gaullistes clandestines. Mais je n&#8217;ai jamais particip\u00e9 directement au mouvement. Un religieux n&#8217;a pas \u00e0 faire de politique. &#8211; Mais j&#8217;\u00e9tais \u2018class\u00e9\u2019 comme gaulliste d\u00e9sormais, aussi bien dans ma communaut\u00e9 qu&#8217;en public.<\/p>\n<p>Ce qu&#8217;il y a de s\u00fbr, c&#8217;est qu&#8217;\u00e0 tous je disais ma certitude de la victoire finale des alli\u00e9s. L&#8217;avance des Allemands en Russie, en Yougoslavie, en Gr\u00e8ce, en Afrique ne m&#8217;enleva jamais ma conviction. &#8211; Et j&#8217;avais une joie d&#8217;enfant quand les Anglais bouscul\u00e8rent les Italiens en Abyssinie, en Egypte et ailleurs. Je connus alors des heures de v\u00e9ritable exaltation que je t\u00e2chais de faire partager autour de moi. &#8211; C&#8217;\u00e9tait facile &lt;178&gt; du reste, car personne ne voulait la victoire des Allemands et de leurs satellites. Quand vint la fameuse entrevue de Montoire, ce fut pour moi l&#8217;effondrement. Ce n&#8217;\u00e9tait plus la com\u00e9die, c&#8217;\u00e9tait un abandon. &#8211; Je ne pouvais croire le mar\u00e9chal capable d&#8217;une pareille honte et d&#8217;un pareil d\u00e9faut de psychologie.- Je fis endosser cette responsabilit\u00e9 \u00e0 Pierre Laval, en l&#8217;intelligence duquel j&#8217;avais cru jusqu&#8217;alors. En fait, il est plus roublard qu&#8217;intelligent et il se peut qu&#8217;il n&#8217;ait pas eu l&#8217;esprit vraiment libre. Ce pauvre bonhomme, qui ne sait pas un mot d&#8217;allemand, a \u00e9t\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es \u00e1 Berlin. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Rome aussi et s&#8217;est senti flatt\u00e9 du succ\u00e8s qu&#8217;on lui avait fait. Ce double fait l&#8217;aurait-il gris\u00e9? Serait-il li\u00e9 psychologiquement? Le cot\u00e9 colossal de l&#8217;Allemagne hitl\u00e9rienne l&#8217;aurait-il impressionn\u00e9 au point de lui faire perdre son r\u00e9alisme politique? Je ne sais. En tout cas, il n&#8217;\u00e9tait pas besoin d&#8217;avoir fait si longuement de la politique pour savoir 1\u00b0 que les Anglo &#8211; Saxons, tenaces, fiers insulaires puissamment industrialis\u00e9s, sportifs poss\u00e9dant un empire immense ne c\u00e9deraient pas et ne seraient pas battus. Un coup d&#8217;oeuil sur une g\u00e9ographie universelle donnait de ceci une certitude absolue. 2\u00b0 que le peuple russe vilipend\u00e9 de toute mani\u00e8re par Hitler et les Hitl\u00e9riens en d\u00e9coudrait un jour avec les Allemands qui convoitaient ouvertement l&#8217;Ukraine d\u00e9clar\u00e9e par Hitler la colonie naturelle de l&#8217;Allemagne et que cela renforcerait singuli\u00e8rement la puissance des Alli\u00e9s. 3\u00b0 et c&#8217;est le plus grave, que le peuple fran\u00e7ais, malgr\u00e9 Mers-el-Kebir et d&#8217;autres \u00e9preuves de ce genre, n&#8217;accepterait jamais, ne pouvait accepter psychologiquement une alliance quelconque avec l&#8217;Allemagne, apr\u00e8s la d\u00e9faite, apr\u00e8s l&#8217;abandon de nos soldats entre les mains de Hitler, m\u00eame de ceux qui, comme moi-m\u00eame, s&#8217;\u00e9taient battus jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;armistice. 4\u00b0 que l&#8217;Am\u00e9rique, dont l&#8217;attitude \u00e9tait claire et dont les usines de guerre poussaient comme des champignons et dont la puissance industrielle est illimit\u00e9e, viendrait, comme en 1918, aider les Alli\u00e9s et d\u00e9cider de la victoire. 5\u00b0 que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, qui, au point de vue de l&#8217;honneur, je ne dis pas juridique et formaliste, ce qui ne signifie &lt;179&gt; rien, mais au point de vue r\u00e9el, instinctif, divin, avait choisi la meilleure part, l&#8217;avait aussi au point de vue r\u00e9alisme politique, puisqu&#8217;il \u00e9tait avec les futurs vainqueurs et finirait par avoir avec lui et pour lui les hommes d&#8217;honneur et les hommes de calcul, du moins ceux qui ne seraient pas trop enferr\u00e9s dans une politique de ressentiment, comme M.Laval, l&#8217;Action Fran\u00e7aise et toute cette pauvre extr\u00eame droite qui cr\u00fbt venu le moment de se venger bassement de ses anciens adversaires et profita bassement de la faveur gouvernementale et de la censure pour vider des querelles personnelles qui n&#8217;avaient d&#8217;int\u00e9r\u00eat pour personne.\u00a0 6\u00b0 qu&#8217;il valait mieux de toute mani\u00e8re, par r\u00e9alisme politique autant que par devoir moral garder la ligne droite et servir la cause de la justice qui est aussi celle de Dieu et qui finirait, t\u00f4t ou tard, par l&#8217;emporter sur la violence et l&#8217;injustice.<\/p>\n<p>Or voici quel \u00e9tait mon point de vue, que j&#8217;ai toujours d\u00e9fendu et que j&#8217;ai enseign\u00e9 \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves de philosophie[3]: La guerre que faisait l&#8217;Allemagne \u00e9tait injuste au sens fort et moral du mot. D&#8217;abord, parce qu&#8217;elle l&#8217;avait commenc\u00e9e, attaquant la Pologne sous pr\u00e9texte de r\u00e9cup\u00e9rer un corridor- qui, je l&#8217;avais constat\u00e9 pendant un long s\u00e9jour que j&#8217;y fis, \u00e9tait polonais et non allemand; lequel du reste avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli par un trait\u00e9 l\u00e9gitime sign\u00e9 par l&#8217;Allemagne -, ensuite parce qu&#8217;elle avait viol\u00e9 la neutralit\u00e9 de la Belgique, de la Hollande, du Luxembourg et avait forc\u00e9 les Balkans \u00e0 se mettre de son cot\u00e9 contrairement \u00e0 leurs sentiments et \u00e0 leurs int\u00e9r\u00eats; puis parce qu&#8217;elle avait attaqu\u00e9 la Russie, qui ne nourrissait aucun dessein agressif contre l&#8217;Allemagne et qui n&#8217;avait form\u00e9 sa puissante arm\u00e9e que parce qu&#8217;elle se savait menac\u00e9e par les deux plus puissantes nations militaires du monde, l&#8217;Allemagne et le Japon. Tout le monde savait que Hitler convoitait l&#8217;Ukraine, qu&#8217;il avait eu la na\u00efvet\u00e9 de d\u00e9clarer la colonie naturelle de l&#8217;Allemagne; enfin parce qu&#8217;elle a employ\u00e9 la premi\u00e8re des m\u00e9thodes de guerre barbares, cruelles, aveugles, qui malheureusement durent se g\u00e9n\u00e9raliser dans la suite. Le bombardement d&#8217;Amsterdam et de Londres en 1940 \u00e9tait le fait de l&#8217;Allemagne. Pour toutes ces raisons, il n&#8217;est pas permis en saine morale de collaborer directement \u00e0 la victoire de la cause allemande. Personne ne d\u00e9montrera jamais le contraire, si plusieurs, par faiblesse ou opportunisme, ont n\u00e9glig\u00e9 &lt;180&gt; d&#8217;enseigner cette doctrine, m\u00eame quand ils en \u00e9taient charg\u00e9s. Il va sans dire qu&#8217;une collaboration mat\u00e9rielle, impos\u00e9e par la violance, pour des raisons graves, peut \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e et c&#8217;est ce qui excuse tant de braves gens qui ont travaill\u00e9 pour les Allemands. Mais un gouvernement qui \u00e9rige cette collaboration \u00e0 la hauteur d&#8217;un syst\u00e8me, qui en fait un devoir \u00e0 ses sujets, qui cr\u00e9e une mystique autour d&#8217;elle, qui la pousse jusque dans le domaine id\u00e9ologique du racisme et de l&#8217;antis\u00e9mitisme, qui empoisonne l&#8217;esprit et la conscience de trop de ses sujets trop d\u00e9biles pour ne pas se laisser intoxiquer, ce gouvernement\u00a0 agit mal et ne peut pas \u00eatre sauv\u00e9 devant l&#8217;histoire. On dira que l&#8217;ensemble de cette politique \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par lui comme le moindre mal, que la collaboration \u00e9tait indirecte seulement et donc permise pour un motif grave de salut national. Mais d&#8217;abord le gouvernement a encourag\u00e9, voire organis\u00e9 la collaboration directe en suscitant la l\u00e9gion antibolchevique qui aidait directement au succ\u00e8s des arm\u00e9es allemandes. Ensuite il a, par sa mystique, encourag\u00e9 la collaboration directe d&#8217;individus qui ne l&#8217;auraient jamais fait sans cela. Enfin il n&#8217;est pas s\u00fbr du tout que l&#8217;abstention aurait eu plus d&#8217;inconv\u00e9nients que la collaboration pour le pays. C&#8217;est le contraire qui serait vrai. La guerre aurait cess\u00e9 plus vite. L&#8217;arm\u00e9e de r\u00e9sistance se serait mieux organis\u00e9e avec la complicit\u00e9 du gouvernement. Elle aurait jou\u00e9 finalement un r\u00f4le plus important, que les Alli\u00e9s auraient mieux r\u00e9compens\u00e9. Vraiment on n&#8217;arrive pas \u00e0 comprendre, si ce n&#8217;est pas l&#8217;influence du ressentiment, de l&#8217;ambition vulgaire ou du d\u00e9faut de clairvoyance et de sens moral cette &#8222;odieuse politique de Montoire&#8220;.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que j&#8217;ai pens\u00e9 alors et laiss\u00e9 entendre autour de moi dans cette ville de Nice, qui ne brille pas par son h\u00e9ro\u00efsme ni m\u00eame par son patriotisme. Il y a l\u00e0 trop d&#8217;Italiens peu assimil\u00e9s, il y a trop d&#8217;esprit de jouissance, il y a eu trop peu d&#8217;\u00e9preuves. Aussi la l\u00e9gion s&#8217;y recrute-t-elle plus vite qu&#8217;ailleurs. La J.F.O.M.[4], de simple m\u00e9moire, y prosp\u00e9ra. Elle eut l&#8217;honneur de donner un Darnand[5] au pays. Qu&#8217;est-il all\u00e9 faire dans cette gal\u00e8re? Il &lt;181&gt; me semble qu&#8217;en cette ann\u00e9e 1941 trop de M\u00e9ridionaux, qui ne connaissaient ni les Allemands, ni la guerre et que leur soleil g\u00e2tait et amollissaient, n&#8217;avaient pas un sens national suffisant et auraient accept\u00e9 \u00e0 n&#8217;importe quel prix, sauf celui de perdre leurs p\u00eaches, leurs fleurs et leurs parfums, la fin de la guerre. Cela changera plus tard &#8211; apr\u00e8s la victoire de Toulon.<\/p>\n<p>Je repris donc mes pr\u00e9dications et mes conf\u00e9rences dans ce milieu bien diff\u00e9rent de celui auquel j&#8217;\u00e9tais habitu\u00e9. On a de beaux auditoires \u00e0 Nice et des auditoires int\u00e9ress\u00e9s et enthousiastes. On y aime une belle parole, les \u00e9motions, les c\u00e9r\u00e9monies. &#8211; La vie religieuse y fait partie de la vie mondaine. Les \u00e9glises\u00a0 sont des variantes du Casino.- En faisant sa promenade quotidienne, on aime, pour la varier et l&#8217;agr\u00e9menter, \u00e1 faire une station dans l&#8217;\u00e9glise de Notre &#8211; Dame ou du V\u0153u ou de Jeanne d&#8217;Arc pour y entendre un sermon de neuvaine ou du mois de Marie.- Il n&#8217;y a pas d&#8217;anticl\u00e9ricalisme, peu de respect humain,- mais c&#8217;est pire.- Le catholicisme n&#8217;y est pas annex\u00e9 par la politique \u00e0 la mani\u00e8re maurassienne, mais il est un motif de d\u00e9coration de la vie, un ornement, un passe-temps, une po\u00e9sie, une garantie de la vie \u00e9ternelle aussi, mais on croit si peu \u00e0 l&#8217;enfer, on prend si peu Dieu au tragique. &#8211; Et tout cela avec sinc\u00e9rit\u00e9, sans hypocrisie.- On voit les choses ainsi. La vie est un bouquet, auquel il faut de la vari\u00e9t\u00e9. Quelques fleurs spirituelles y sont indispensables. Ces dispositions font des auditoires vivants, sympathiques, \u00e9coutant admirablement, mais d\u00e9cevant. En faites l&#8217;on sent qu&#8217;il ne conclura pas, qu&#8217;il ne changera rien \u00e0 sa vie, que s&#8217;il fait des promesses, il ne les tiendra pas; qu&#8217;on est un violoniste qui \u00e9meut et charme, mais ne transforme point.<\/p>\n<p>On a peu de joies profondes. La direction spirituelle y est peu pratiqu\u00e9e. La vie int\u00e9rieure profonde &#8211; combat spirituel &#8211; y est peu connue. On vit en dehors de toute mani\u00e8re. Je parle de l&#8217;ensemble, bien s\u00fbr et j&#8217;appuie les traits. Il y a des exceptions, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu et la saintet\u00e9 est possible \u00e0 Nice comme ailleurs, parce qu&#8217;elle est l&#8217;oeuvre de Dieu plus que celle des hommes.<\/p>\n<p>J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 fort frapp\u00e9 dans le midi par cette influence du physique, du climat, des conditions de vie, sur la vie religieuse et morale. Ayant moi-m\u00eame beaucoup \u00e0 lutter pour rester fid\u00e8le \u00e0 mes devoirs, pour garder un minimum &lt;182&gt; de vie int\u00e9rieure, pour travailler en profondeur, quand tout me sollicitait \u00e0 la paresse, j&#8217;avais finalement assez d&#8217;exp\u00e9rience pour comprendre par dedans la vie spirituelle m\u00e9ridionale, tout en gestes, en effusions, en d\u00e9monstrations, en fantaisies aussi et en lubies, sans r\u00e9gularit\u00e9, sans pers\u00e9v\u00e9rance, sans lutte contre soi-m\u00eame et contre le monde, souvent sans moralit\u00e9, en tous cas sans scrupule, sans rien de tragique ni de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Evidemment quand on lit l&#8217;\u00e9vangile on est dans une autre atmosph\u00e8re et l&#8217;on comprend aussi que des Nordiques trouvent inassimilables par eux cette pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;eau de rose ou de Cologne.<\/p>\n<p>J&#8217;eus l&#8217;occasion de conna\u00eetre de plus pr\u00e8s cette pi\u00e9t\u00e9 quand je devins en 1942 professeur de philosophie, puis de th\u00e9ologie dans un grand s\u00e9minaire de la c\u00f4te que je ne d\u00e9signerai pas avec plus de pr\u00e9cision. J&#8217;aurais voulu \u00e9crire tout un chapitre sur l&#8217;exp\u00e9rience que je puisai l\u00e0. Je pensais l&#8217;intituler: Comment fait-on un pr\u00eatre.\u00a0 Malheureusement, comme j&#8217;aurais d\u00fb aligner plus de critiques que de compliments et que je ne veux pas faire de peine aux coll\u00e8gues\u00a0 avec qui j&#8217;ai v\u00e9cu trois ans heureuses, malgr\u00e9 tout, je m&#8217;abstriendrai de d\u00e9crire ce que j&#8217;ai vu. Du reste, des \u00e9chos et des renseignements que j&#8217;ai eus, me persuadent que dans d&#8217;autres dioc\u00e8ses de France les conditions ne sont pas meilleures. Je dirai simplement que la haute r\u00e9putation de vertu, de z\u00e8le et d&#8217;ing\u00e9niosit\u00e9 apostolique, de pauvret\u00e9 et de d\u00e9sint\u00e9ressement, de science th\u00e9ologique aussi, dont jouit le clerg\u00e9 fran\u00e7ais \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, presque partout j&#8217;ai pu le constater maintes fois au cours de mes voyages. &#8211; Ou bien c&#8217;est un mythe dont sont responsables certains livres tr\u00e8s sinc\u00e8res et tr\u00e8s r\u00e9alistes comme Le Christ dans la banlieue[6] qui eut un immense retentissement et qu&#8217;on a ind\u00fbment g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, comme on le fait si facilement \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, ou bien les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es ont d\u00fb, dans le midi au moins, voir une chute verticale dans le clerg\u00e9 et dans les s\u00e9minaires.<\/p>\n<p>Mais au fait mon exp\u00e9rience s&#8217;\u00e9tend au midi, quand je suis moi-m\u00eame de l&#8217;est et d&#8217;une formation toute diff\u00e9rente. Il y a des formes de pi\u00e9t\u00e9, des formes d&#8217;action, des formes de vie int\u00e9rieure sans doute qui diff\u00e8rent dans le clerg\u00e9 comme ailleurs. In coelo sunt multae mansiones.[7] Pourquoi vouloir \u00e9lever la pi\u00e9t\u00e9 du nord \u00e1 la hauteur d&#8217;une norme universelle? En tout cas les professeurs et les \u00e9l\u00e8ves n&#8217;avaient pas, \u00e0 cet \u00e9gard, le style qui me paraissait id\u00e9al, en tout cas qui m&#8217;\u00e9tait familier au moins th\u00e9oriquement. Je signalerai du moins les lacunes les plus graves, &lt;183&gt; qui sont dues aux manques de moyens plus qu&#8217;\u00e0 la mauvaise volont\u00e9, qui sont dues aussi \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 du mat\u00e9riel humain qui entre au s\u00e9minaire et qu&#8217;il n&#8217;est pas possible en six ans d&#8217;affiner suffisamment au point de vue intellectuel, spirituel et moral, enfin qui sont d\u00fbes \u00e0 l&#8217;ambiance g\u00e9n\u00e9rale du midi, o\u00f9 plus qu&#8217;ailleurs on porte les stigmates du temps et o\u00f9 notre vieillissement est de beaucoup le plus avanc\u00e9. Mis \u00e0 part l&#8217;effort italien, nul part il n&#8217;y a moins d&#8217;enfants, moins de travail, moins de courage, moins de vie int\u00e9rieure, moins de gravit\u00e9 chr\u00e9tienne et de profondeur humaine, s&#8217;il y a non plus nul part plus de paroles, de vivacit\u00e9 d&#8217;esprit, d&#8217;agr\u00e9ments dans les relations, de charme v\u00e9ritable et d&#8217;aisance \u00e0 tout point de vue. &#8211; C&#8217;est toujours Corinne et lord Elvil[8].-\u00a0 Et cette atmosph\u00e8re les jeunes gens l&#8217;ont respir\u00e9e dans leurs familles, dans leurs paroisses, dans leurs presbyt\u00e8res. Ils ont des plis et de robustes habitudes, quand ils viennent au s\u00e9minaire. Mais, au lieu de critiquer ce qui est &#8211; plus asinus objicere potest, quam salvare philosophus &#8211; je sugg\u00e9rerai quelques am\u00e9liorations, qui, me semble-t-il pourraient rem\u00e9dier, pour les petits dioc\u00e8ses comme celui que je vise, o\u00f9 il y avait une petite trentaine de s\u00e9minaristes.<\/p>\n<p>J&#8217;ai cette conviction que des r\u00e9formes\u00a0 qui ne sont pas consacr\u00e9es par des institutions solides, durables, ne vont pas loin. Un Sup\u00e9rieur de s\u00e9minaire pourra parfois, par sa valeur personnelle, \u00eatre un animateur puissant, cr\u00e9er un style autour de lui et fa\u00e7onner r\u00e9ellement les esprits et les \u00e2mes. Mais d&#8217;abord qu&#8217;arrivera-t-il s&#8217;il meurt ou est remplac\u00e9 et que son successeur ne le vaille pas. &#8211; Il faut que le s\u00e9minaire puisse continuer comme par lui-m\u00eame. La valeur des institutions et des traditions le permettront. Or \u00e0 cet \u00e9gard nos s\u00e9minaires n&#8217;ont pas assez \u00e9volu\u00e9. Ils ont de vieux r\u00e8glements surann\u00e9s qui ne mordent plus sur les esprits et les caract\u00e8res, qui agacent et irritent au contraire. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il faudrait hardiment innover et adapter, tout en s&#8217;inspirant des meilleures traditions et des meilleures exp\u00e9riences faites \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger.<\/p>\n<p>Voici quelques id\u00e9es \u00e0 ce sujet. D&#8217;abord, il faudrait instituer des s\u00e9minaires r\u00e9gionaux, mettre trois, quatre dioc\u00e8ses ensemble, ayant m\u00eame mentalit\u00e9, m\u00eames probl\u00e8mes, encore qu&#8217;il y aurait avantage \u00e0 m\u00ealer les mentalit\u00e9s. Mais cela compliquerait trop les choses au point de vue mat\u00e9riel. En mettant ensemble les ressources de plusieurs dioc\u00e8ses, on pourrait \u00e9tablir un s\u00e9minaire o\u00f9 il y aurait 120 \u00e0 150 \u00e9l\u00e8ves, des professeurs plus nombreux et donc &lt;184&gt; moins charg\u00e9s et plus capables de donner un enseignement sup\u00e9rieur, au lieu de tomber fatalement dans le secondaire, o\u00f9 l&#8217;on apprend par c\u0153ur des r\u00e9sum\u00e9s sans recourir aux sources. &#8211; On pourrait mettre ensemble des ressources en livres et cr\u00e9er, soit pour les professeurs, soit pour les \u00e9l\u00e8ves\u00a0 des biblioth\u00e8ques riches, vari\u00e9es, bien am\u00e9nag\u00e9es et vraiment accessibles, lib\u00e9rales dans leur composition, modernes et solides \u00e0 la fois et qui font si cruellement d\u00e9faut aujourd&#8217;hui.- Les \u00e9l\u00e8ves, plus nombreux, o\u00f9 il y aurait une \u00e9lite intellectuelle plus prononc\u00e9e, r\u00e9agiraient tr\u00e8s heureusement les uns sur les autres, pratiqueraient une \u00e9mulation spirituelle et intellectuelle du plus haut prix et cr\u00e9eraient une atmosph\u00e8re non seulement cordiale, mais vraiment tonique, formatrice, donnant \u00e0 l&#8217;avance ce sens catholique si n\u00e9cessaire, combattant l&#8217;esprit de clocher si n\u00e9faste. Pour \u00e9lever \u00e0 la fois le niveau des professeurs et celui des \u00e9l\u00e8ves, il serait bon d&#8217;\u00e9lever ces s\u00e9minaires r\u00e9gionaux au rang de facult\u00e9s, ayant le droit de pr\u00e9parer aux dipl\u00f4mes, au moins au baccalaur\u00e9at et \u00e0 la licence en th\u00e9ologie. Il vaudrait mieux r\u00e9server le doctorat aux Instituts catholiques, n\u00e9cessaires quand m\u00eame comme foyer de haute culture et de science.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de cette transformation institutionnelle, il en faudrait une autre, ce serait la cr\u00e9ation d&#8217;un noviciat au d\u00e9but du s\u00e9minaire. Il faudrait que pendant trois mois au moins les d\u00e9butants ne fassent que de la spiritualit\u00e9, une grande retraite, des cours de spiritualit\u00e9, une initiation tr\u00e8s s\u00e9rieuse au combat spirituel et \u00e0 l&#8217;oraison mentale; il faudrait aussi cr\u00e9er l\u00e0 une mystique sacerdotale et apostolique, dans le genre de celle que j&#8217;ai d\u00e9crite plus haut \u00e0 l&#8217;\u00e9cole apostolique et qu&#8217;il faudrait renforcer tout le temps du s\u00e9minaire. Elle serait la clef de vo\u00fbte de tout le syst\u00e8me et donnerait une \u00e2me ardente au s\u00e9minaire.\u00a0 Naturellement il faudrait un ma\u00eetre des novices, homme de grande valeur intellectuelle, humaine, spirituelle surtout. Ce ne devrait pas \u00eatre un des professeurs, trop occup\u00e9s pour cela. Cela pourrait \u00eatre un religieux ou un pr\u00eatre s\u00e9culier du m\u00eame type, qui serait en m\u00eame temps p\u00e8re spirituel et professeur d&#8217;asc\u00e9tique et de mystique au s\u00e9minaire. Il suivrait aussi les novices pendant le s\u00e9minaire et serait leur mentor. Les novices, \u00e9tant de trois ou quatre dioc\u00e8ses, seraient assez nombreux pour qu&#8217;il y ait de la vie. Apr\u00e8s trois mois ils deviendraient vraiment s\u00e9minaristes et commenceraient leurs &lt;185&gt;\u00a0 \u00e9tudes de philosophie.<\/p>\n<p>Cette 3\u00e8me institution servirait de transition entre le coll\u00e8ge et le s\u00e9minaire et donnerait des habitudes de vie int\u00e9rieure indispensables.<\/p>\n<p>Le directeur spirituel attitr\u00e9 serait une troisi\u00e8me innovation. &#8211; J&#8217;ai vu fonctionner cela admirablement en Suisse et en Allemagne. &#8211; Des hommes de premi\u00e8re valeur, souvent d&#8217;anciens professeurs de th\u00e9ologie, occupaient ce poste, faisaient des cours de spiritualit\u00e9 qu&#8217;ils publiaient souvent, \u00e9taient charg\u00e9s des lectures spirituelles et de la\u00a0 direction spirituelle officielle, bien que pour la confession les \u00e9l\u00e8ves pussent s&#8217;adresser aussi aux autres professeurs; hommes de Dieu ils mettaient dans la maison un ton de gravit\u00e9, d&#8217;ardeur, de r\u00e9gularit\u00e9, de saintet\u00e9 qui faisait du bien \u00e0 tout le monde. Actuellement dans nos s\u00e9minaires il n&#8217;y a pas de directeur spirituel. Tous les professeurs confessent et dirigent, et ayant peu de temps s&#8217;y int\u00e9ressant peu, n\u00e9gligent le travail. Il n&#8217;est pas rare\u00a0 que des \u00e9l\u00e8ves aient des arri\u00e8re pens\u00e9es tr\u00e8s vulgaires en choisissant tel confesseur plut\u00f4t que tel autre. Il arrive parfois qu&#8217;on met un bon vieillard, indulgent et maniaque, comme confesseur en plus, auquel les \u00e9l\u00e8ves s&#8217;adressent dans les cas difficiles pour obtenir une absolution rapide, indulgente, souriante&#8230;avec, parfois, une tasse de th\u00e9 en plus, ce qui n&#8217;est pas de refus. Cela affadit terriblement la vie spirituelle. Pour les lectures spirituelles la tradition est que le Sup\u00e9rieur s&#8217;en charge. Or, souvent le Sup\u00e9rieur se charge aussi du mat\u00e9riel, parfois il est vicaire g\u00e9n\u00e9ral et directeur des \u0153uvres en m\u00eame, quelquefois professeur par dessus le march\u00e9. Il arrive m\u00eame que pour tout cela il ne soit que moyennement dou\u00e9, n&#8217;ayant pas cette facilit\u00e9 de travail, cette aisance sup\u00e9rieure dans l&#8217;action et les relations, cette &#8220; g\u00e9nialit\u00e9 &#8222;dont il est besoin pour cumuler des charges disparates. Alors tout est m\u00e9diocre et certains rongent leur frein, qui pourraient faire tr\u00e8s bien. En tout cas les lectures spirituelles sont improvis\u00e9es, balbuti\u00e9es. Elles n&#8217;ont aucune influence et les \u00e9l\u00e8ves sortiront sans avoir \u00e9t\u00e9 form\u00e9s m\u00e9thodiquement. La pr\u00e9sence d&#8217;un directeur spirituel officiel, qui pourrait en m\u00eame temps \u00eatre charg\u00e9 des r\u00e9collections sacerdotales dans tout le dioc\u00e8se, rem\u00e9dierait \u00e0 tout cela. Bien choisi, il pourrait avoir une influence immense.- Je l&#8217;ai vu ailleurs encore une fois. Je n&#8217;invente rien.-<\/p>\n<p>Enfin un dernier changement institutionnel me parait indispensable. C&#8217;est l'&lt;186&gt;\u00e9tablissement d&#8217;une p\u00e9riode de transition et de formation pratique entre l&#8217;ordination et la nomination \u00e0 un poste. Car ces jeunes gens qui, \u00e0 23 ou 24 ans, sont appel\u00e9s \u00e0 \u00eatre cur\u00e9s ou vicaires, apr\u00e8s des \u00e9tudes surtout th\u00e9oriques, sont souvent noy\u00e9s et courent des dangers. Six mois de stage, comme cela se pratique dans bien des professions, seraient tr\u00e8s heureux pour les initier \u00e0 l&#8217;apostolat moderne, \u00e0 la pr\u00e9dication, aux \u0153uvres, \u00e0 la direction spirituelle. Mais de telle mani\u00e8re qu&#8217;ils puissent \u00e9laborer au fur et \u00e0 mesure leur exp\u00e9rience, recevoir des conseils, en tenir compte, se conna\u00eetre et se faire conna\u00eetre. Les nominations tiendraient compte de ce stage.- Pour celui-ci, ils resteraient au s\u00e9minaire, o\u00f9 des cours de pastorale, de liturgie, de sociologie, de diction catholique seraient faits, o\u00f9 ils pr\u00e9pareraient les sermons que tous les dimanches ils feraient comme vicaire dominical d&#8217;une des paroisses environnantes.- Leur professeur d&#8217;\u00e9loquence les y suivraits \u00e0 tour de r\u00f4le et ferait une critique juste et bienveillante. Ils se familiariseraient avec les probl\u00e8mes, les cas de conscience, les difficult\u00e9s pratiques, personnelles et objectives, et pourraient se corriger. Au lieu que souvent, cur\u00e9s de la montagne jet\u00e9s en pleine m\u00eal\u00e9e, n&#8217;ayant personne pour les suivre, les aider, ils garderont leurs d\u00e9fauts \u00e9ternellement et resteront m\u00e9diocres\u00a0 jusqu&#8217;au bout.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pour les institutions. Je crois que tout cela est r\u00e9alisable, d&#8217;autant plus que c&#8217;est r\u00e9alis\u00e9 ailleurs. Mais nous sommes un peuple vieux, scl\u00e9ros\u00e9, us\u00e9, envelopp\u00e9 de bandelettes comme Lazare au tombeau. J&#8217;ai parl\u00e9 de tout cela avec des personnalit\u00e9s eccl\u00e9siastiques, y compris des \u00e9v\u00eaques. Les objections fortes, peu importantes, t\u00e9moignaient toutes de cette psychologie de vieux, de cet esprit de clocher et de dioc\u00e8se qu&#8217;il faudrait justement combattre: On avoir les jeunes gens autour de soi, on veut leur inculquer l&#8217;esprit du dioc\u00e8se, on veut \u00eatre s\u00fbr qu&#8217;ils reviendront, on veut qu&#8217;ils puissent chanter les offices \u00e1 la cath\u00e9drale, on veut que leur pr\u00e9sence suscite des vocations, on veut utiliser les b\u00e2timents existants. Tout cela est mis\u00e9rable. Du reste, si on s\u00e9parait la philosophie, la th\u00e9ologie et le noviciat, et qu&#8217;en principe on r\u00e9unit 3 dioc\u00e8ses, chacun aurait son s\u00e9minaire. &#8211; En fait tout cela est r\u00e9alisable, \u00e0 condition qu&#8217;on le veuille. Where is a will, there &lt;187&gt; is a way.-<\/p>\n<p>Il serait bon d&#8217;introduire aussi quelques changements dans l&#8217;esprit des s\u00e9minaristes. Faire plus confiance aux \u00e9l\u00e8ves, ne pas les traiter en enfants, mais en jeunes gens. &#8211; Pourquoi les emp\u00eacher de fumer et leur d\u00e9fendre, sous peine d&#8217;exclusion, d&#8217;entrer dans les chambres les uns des autres, si on laisse la porte ouverte. &#8211; Pourquoi les priver de livres, de revues et de journaux sous pr\u00e9texte qu&#8217;ils en abuseraient. Pourquoi les envoyer en promenade en troupeau, flanqu\u00e9s d&#8217;un professeur. C&#8217;est affreux, tout simplement. &#8211; (<span style=\"text-decoration: underline;\">citation de Gide<\/span> ci-jointe)[9] &#8211; Alors ils deviennent sournois, combinards, potaches et impersonnels. &#8211; Et ensemble c&#8217;est l&#8217;ivresse de la libert\u00e9 et l&#8217;on boude le grand s\u00e9minaire, o\u00f9 l&#8217;on ne remet plus les pieds. Tout cela est grave.-<\/p>\n<p>Ensuite, il faudrait diminuer les exercices spirituels collectifs, les pri\u00e8res vocales. On leur consacre trop de temps. Ils sont trop longs. Ils sont trop impersonnels. Mais les \u00e9l\u00e8ves s&#8217;ennuient et mettent en \u00e9quation ennui et pi\u00e9t\u00e9. &#8211; C&#8217;est lamentable.- Et leur pi\u00e9t\u00e9 reste trop impersonnelle, celle d&#8217;un enfant mineur. Ils ne deviennent pas majeurs. Il est entendu qu&#8217;il faut les entra\u00eener \u00e0 la liturgie et les familiariser avec toutes les c\u00e9r\u00e9monies qu&#8217;ils auront \u00e0 pratiquer. Mais il faudrait le faire avec mesure. Je garde un souvenir de cauchemar de certaines c\u00e9r\u00e9monies de jours de f\u00eates, pr\u00e9sid\u00e9es d&#8217;ailleurs par un Sup\u00e9rieur qui mettait plus de 3\/4 d&#8217;heure pour sa messe basse et qui voulait cependant la dire tous les jours \u00e0 la communaut\u00e9. Il ne s&#8217;est jamais rendu compte du mal qu&#8217;il a fait sans le vouloir en n&#8217;ayant pas l&#8217;humilit\u00e9 de tenir compte de son infirmit\u00e9, de son rythme vital ralenti, et en semant l&#8217;ennui et l&#8217;irritation autour de lui.<\/p>\n<p>Enfin il faudrait rendre le travail plus personnel. Les grands s\u00e9minaristes que j&#8217;ai connus faisaient leur th\u00e9ologie pour arriver \u00e0 passer leurs examens, comme des \u00e9l\u00e8ves en droit potassent le code, comme des coll\u00e9giens apprennent les verbes irr\u00e9guliers, sans curiosit\u00e9 personnelle, sans angoisse m\u00e9taphysique ou th\u00e9ologique, sans recours aux sources, sans esprit critique. Ils auraient aussi volontiers appris le contraire et l&#8217;auraient fait sans h\u00e9sitation. Le manuel appris par c\u0153ur et d\u00e9gorg\u00e9 int\u00e9gralement au moment des examens, voil\u00e0 ce qui leur allait. Il faudrait se servir moins du manuel, aller aux sources, leur faire faire des travaux pratiques de recherches et de r\u00e9daction, de discussion et de mise en sc\u00e8ne. Les professeurs ne devraient pas se contenter de &lt;188&gt; faire des cours, ils devraient initier au travail personnel et en donner le go\u00fbt, au moins aux meilleurs; donner le go\u00fbt des lectures s\u00e9rieuses, des m\u00e9thodes de travail, faire des temp\u00e9raments d&#8217;intellectuels et d&#8217;humanistes en m\u00eame temps. Tout cela fait cruellement d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Mais tout cela ne peut pas se faire dans des s\u00e9minaires o\u00f9 le m\u00eame professeur doit faire toute la philosophie ou toute la th\u00e9ologie; o\u00f9 du reste il est malgr\u00e9 lui, aspirant \u00e0 \u00eatre cur\u00e9, rongeant son frein et attendant que ce soit fini; o\u00f9 du reste les professeurs sont souvent improvis\u00e9s et chang\u00e9s. Dans un s\u00e9minaire r\u00e9gional, o\u00f9 il y aurait 2 professeurs pour la philosophe, 2 pour la th\u00e9ologie, un pour le droit canon, un pour la morale, un pour l&#8217;histoire de l&#8217;Eglise et la liturgie, on pourrait faire cela et les professeurs repr\u00e9senteraient la Science catholique par ailleurs. Je sais que dans nos grands dioc\u00e8ses il en est ainsi. Il faudrait que dans des petits on tienne compte de la situation et l&#8217;am\u00e9liore dans le sens indiqu\u00e9 ici pour la plus grande gloire de Dieu.<\/p>\n<p>Mais au moment, o\u00f9 j&#8217;\u00e9cris ceci, mon r\u00f4le de professeur de s\u00e9minaire semble toucher\u00a0 \u00e1 son terme. Les Alli\u00e9s viennent de d\u00e9barquer sur la c\u00f4te m\u00e9diterran\u00e9enne. Nous allons \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s et je me contenterai d&#8217;\u00e9crire ici au jour le jour les impressions au sujet des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Auparavant je noterai quelques faits qui se sont pass\u00e9s ici, dans le Haut-Var, les derni\u00e8res semaines et qui peuvent avoir leur int\u00e9r\u00eat. D&#8217;abord au sujet de quelques exploits de ceux que nos journaux appellent terroristes, mot que j&#8217;ai toujours refus\u00e9 d&#8217;employer, que d&#8217;autres appellent patriotes et qu&#8217;il vaut mieux dire maquisards ou r\u00e9fractaires. Ailleurs ils se sont couverts de gloire et mon regret est de n&#8217;avoir pu \u00eatre au milieu d&#8217;eux comme aum\u00f4nier. Ici, ils se sont couverts d&#8217;ignominie. Simples aventuriers, exploitant leur situation, ils ont laiss\u00e9 les Allemands bien tranquilles mais, en revanche, ont molest\u00e9 grandement leurs concitoyens. Etant all\u00e9 au sanatorium du clerg\u00e9, \u00e1 Thorenc, j&#8217;y appris qu&#8217;ils venaient d&#8217;avoir deux fois de suite la visite de ces individus. Ils avaient emmen\u00e9 les mules, l&#8217;automobile du docteur, les provisions de l\u00e9gumes secs, de ces malades, dont le ravitaillement est difficile \u00e0 cause de l&#8217;\u00e9loignement, et qui auraient besoin d&#8217;\u00eatre &lt;189&gt; suraliment\u00e9s et non pill\u00e9s. Ces tristes individus \u00e9taient conduits par un Autrichien ancien employ\u00e9 du sanatorium. J&#8217;aime \u00e0 croire qu&#8217;on saura le trouver et le ch\u00e2tier comme il le m\u00e9rite.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame village, ils sont venus pendant une nuit dans la villa d&#8217;un \u00e9picier de Cannes, dont la femme \u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e\u00a0 l\u00e0 haut et ont d\u00e9valis\u00e9 la maison.- Qu&#8217;ils aient pris le ravitaillement, passe; mais ils ont pris les lainages et les fourrures et l&#8217;argent, comme de vulgaires bandits.- Est-ce ainsi qu&#8217;on sert la cause de la France?<\/p>\n<p>A quelques kilom\u00e8tres d&#8217;ici, apr\u00e8s avoir arr\u00eat\u00e9 au Logis du Pin[10] le car de Castellane, ils y ont trouv\u00e9 un milicien, qu&#8217;ils ont sauvagement tu\u00e9. Pourquoi ne pas le faire prisonnier?<\/p>\n<p>Mais voici le clou, non pas du m\u00eame c\u00f4t\u00e9. Les allemands ayant tu\u00e9 un jeune r\u00e9fractaire de la r\u00e9gion, ses parents ont voulu faire dire une messe pour lui. Ils ont eu l&#8217;imprudence de l&#8217;annoncer dans le journal. Beaucoup de gens s&#8217;y sont rendus. Or un peu avant la messe, des jeunes gens arm\u00e9s arrivent. On les prend pour des miliciens. Ils s&#8217;en d\u00e9fendent: &#8222;Nous sommes des r\u00e9fractaires&#8220;. On leur fait parts on cause. Or peu de temps apr\u00e8s des camions remplis d&#8217;Allemands arrivent. Les soi-disant r\u00e9fractaires se d\u00e9voilent alors comme des Waffen SS, des Fran\u00e7ais command\u00e9s par des Allemands et livrent cette jeunesse \u00e0 nos ennemis. Tout le monde \u00e9tait en r\u00e8gle d&#8217;ailleurs. Mais un malheur: un jeune instituteur, p\u00e8re de 4 enfants, affol\u00e9, cherchant \u00e0 s&#8217;enfuir, fut abattu par ses compatriotes et les Allemands d&#8217;une raffale de mitrailleuse. Il mourut sur le coup. Or parait-il, ces tra\u00eetres avaient \u00e9t\u00e9 chez lui la veille et avaient compris qu&#8217;il \u00e9tait sympathique, comme tout le monde, aux r\u00e9fractaires. Quelle responsabilit\u00e9 portent ceux qui ont contribu\u00e9 \u00e1 pareil avilissement du caract\u00e8re fran\u00e7ais. Mais laissons cela. L&#8217;arc-en-ciel de la paix se dessine.- En tout cas, nous allons \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s. &#8211;<\/p>\n<p>Le 15 ao\u00fbt\u00a0 1944.<\/p>\n<p>Ce matin, en allant dire la messe \u00e0 La Bastide, j&#8217;ai entendu de gros et continuels coups de canon et des \u00e9clatements de bombes du c\u00f4t\u00e9 de la mer. Il m&#8217;a sembl\u00e9 que c&#8217;\u00e9tait vers St. Rapha\u00ebl. J&#8217;ai dit la messe \u00e0 9h1\/2. J&#8217;ai pr\u00each\u00e9 et j&#8217;ai cru devoir inviter la population venue nombreuse \u00e0 envisager la prochaine lib\u00e9ration de la r\u00e9gion. Je l&#8217;ai invit\u00e9e \u00e0 tout faire, demain, pour qu&#8217;il y ait une belle r\u00e9concili&lt;190&gt;ation nationale, \u00e0 renoncer aux vengeances, aux triomphes faciles, \u00e0 ne pas \u00e9clabousser les autres de sa clairvoyance, \u00e0 ne narguer personne, mais \u00e0 pardonner et ensuite \u00e0 mettre toute la force de son esprit, de son c\u0153ur et de ses mains au service de la reconstruction nationale et mondiale. Nous avons invoqu\u00e9 pour finir N.D. de Lourdes, N.D. de La Salette, N.D. des Victoires.- Apr\u00e8s la messes les bruits les plus contradictoires circulent: d&#8217;apr\u00e8s les uns c&#8217;est \u00e0 Marseille, d&#8217;apr\u00e8s les autres \u00e0 Nice que les Alli\u00e9s auraient d\u00e9barqu\u00e9s.- La population de Marseille aurait re\u00e7u l&#8217;ordre d&#8217;\u00e9vacuer dans les 2 heures.- Au cours de la journ\u00e9e nous apprenons, sans d\u00e9tail, que le d\u00e9barquement a eu lieu du c\u00f4t\u00e9 de Cannes, \u00e0 St. Tropez, \u00e0 Cavalaire. Puis l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 est coup\u00e9e et nous sommes, dans notre nid d&#8217;aigle, sans contact avec le monde ext\u00e9rieur. &#8211; Mais le monde int\u00e9rieur est bouillonnant d&#8217;\u00e9motion, de confiance, d&#8217;all\u00e9gresse, de projets, de reconnaissance, d&#8217;esp\u00e9rance et les langues vont bon train. &#8211; Les canards surgissent de partout aussi.- On pr\u00e9tend par exemple que d\u00e8s aujourd&#8217;hui les officiers am\u00e9ricains, anglais et&#8230; allemands ont sabl\u00e9 le champagne \u00e0 Cannes.-<\/p>\n<p>Le 16 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Nous apprenons par des feuilles-volantes trouv\u00e9es dans les champs et tout de suite \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9vor\u00e9es par les sauterelles, qu&#8217;effectivement les Alli\u00e9s ont d\u00e9barqu\u00e9\u00a0 sur la c\u00f4te de la M\u00e9diterran\u00e9e. Le g\u00e9n\u00e9ral Wilson commande et parle. Ci-joint son texte.- C&#8217;est simple, sobre, \u00e9mouvant, g\u00e9n\u00e9reux, grand.- L&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 recommen\u00e7ant \u00e0 fonctionner, nous apprenons avec satisfaction que l&#8217;op\u00e9ration progresse favorablement, que Cannes est lib\u00e9r\u00e9, que Fr\u00e9jus est sur le point de l&#8217;\u00eatre, que les \u00eeles de Port-Cros et du Levant sont prises. &#8211; C&#8217;est donc Toulon qui est vis\u00e9, ni plus ni moins. &#8211; Notre s\u00e9minaire est tout pr\u00e8s. &#8211; Que l&#8217;avons-nous quitt\u00e9 pour venir dans cette montagne.<\/p>\n<p>Le 17 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>On nous annonce la prise de Carqueiranne, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de chez nous et tout pr\u00e8s de Toulon. &#8211; Puis plus aucune pr\u00e9cision. &#8211; Probablement on veut s&#8217;infiltrer discr\u00e8tement aux endroits strat\u00e9giques et amener des renforts. La r\u00e9sistance allemande est presque nulle. D\u00e9j\u00e0 2000 d&#8217;entre eux se sont rendus. Comme il y en avait peu dans la r\u00e9gion, il n&#8217;en reste plus gu\u00e8re. Par ailleurs des nouvelles de Normandie et de Bretagne sont excellentes. L\u00e0 haut c&#8217;est une grande victoire qui est remport\u00e9e et demain ce sera la ru\u00e9e vers Paris.- Victoire! Je commence \u00e0 tr\u00e9pigner s\u00e9rieusement dans ce trou de montagnes. Aucun moyen de communication pour &lt;191&gt; descendre sur la c\u00f4te, o\u00f9 il y a la vie, le monde, l&#8217;esp\u00e9rance. Pourvu que cela ne dure pas trop longtemps. Je ne le supporterais pas&#8230;<\/p>\n<p>Le 20 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Nous avons vu passer quelques blind\u00e9s am\u00e9ricains, en route vers Castellane. On les a acclam\u00e9s, voire embrass\u00e9s. Deux Allemands prisonniers ont \u00e9t\u00e9 houspill\u00e9s avec tr\u00e8s peu de dignit\u00e9.- On hisse le drapeau fran\u00e7ais sur le clocher. Partout c&#8217;est l&#8217;enthousiasme&#8230;, sauf dans le maquis de par ici, o\u00f9 ce ne sont pas des h\u00e9ros, mais des voyous qui jouent au Robinson Cruso\u00e9 avec des mitraillettes en plus. Hier ils sont venus, sans aucune mission, extorquer 2000 kg de bl\u00e9, qu&#8217;ils ont revendu au march\u00e9 noir. Seulement, ils ont \u00e9t\u00e9 ch\u00e2ti\u00e9s. On est venu les chercher hier dans la soir\u00e9e pour les embrigader et les faire travailler contre les Allemands qui r\u00e9sistent sporadiquement dans la montagne.- Ils sont partis la mort dans l&#8217;\u00e2me. Leur camping, leurs vacances \u00e9taient termin\u00e9s. Il parait que plusieurs ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s d\u00e9j\u00e0.- On le dit ici sans piti\u00e9 dans la voix. Pourquoi n&#8217;a-t-on pas \u00e9duqu\u00e9 ces jeunes gens? Pourquoi a-t-il fallu que des Fran\u00e7ais se fassent autant d\u00e9tester par des Fran\u00e7ais?<\/p>\n<p>Nous entendons une terrible canonnade du c\u00f4t\u00e9 de Toulon. Ils parait que les Allemands r\u00e9sistent vigoureusement aux Fran\u00e7ais qui attaquent. Pauvre ville martyre, que restera-t-il d&#8217;elle et de ses habitants?<\/p>\n<p>Le 26 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas \u00e0 transcrire ici la marche triomphale de la 7\u00e8me arm\u00e9e am\u00e9ricaine, d\u00e9barqu\u00e9e en M\u00e9diterran\u00e9e. Elle est \u00e0 Grenoble, \u00e0 Lyon, \u00e0 Gen\u00e8ve. Sur la c\u00f4te cela va moins vite. Toulon r\u00e9siste encore. Marseille, comme Paris, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e lib\u00e9r\u00e9e par les F.F.I.[11], a d\u00fb reprendre la lutte. Nous n&#8217;avions eu qu&#8217;une confiance limit\u00e9e aux dires des Marins.- Mais c&#8217;est une question de jours.-\u00a0 Cannes et Antibes viennent d&#8217;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9s par les Am\u00e9ricains. Cela va \u00eatre le tour de Nice. &#8211; J&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;il n&#8217;y aura pas trop de casse.- Cependant, \u00e0 ma derni\u00e8re visite, j&#8217;ai vu que la promenade des Anglais \u00e9taient tr\u00e8s fortifi\u00e9e. Seulement, comme les Am\u00e9ricains menacent aussi Turin et qu&#8217;ils sont \u00e0 Florence, on ne voit pas ce que les Allemands auraient longtemps \u00e0 faire \u00e0 Nice. Il est vrai qu&#8217;ils r\u00e9sistent pour r\u00e9sister, pour faire payer cher leur d\u00e9faite. Grand bien leur fasse. J&#8217;avais toujours cru au patriotisme sinc\u00e8re et au d\u00e9sint\u00e9ressement personnel d&#8217;Adolf Hitler, malgr\u00e9 tous les autres d\u00e9fauts. Or il faut en d\u00e9chanter. Il est \u00e9vident que s&#8217;il aimait sa patrie plus que lui-m\u00eame, il dispara\u00eetrait \u00e0 l&#8217;heure pr\u00e9sente pour emp\u00eacher le massacre de sa jeunesse. Or &lt;192&gt; il n&#8217;en a pas le courage.- Mauvais point.- Il ne saura pas finir en beaut\u00e9 relative. Cela vaut peut-\u00eatre mieux. Le ch\u00e2timent sera plus complet et plus collectif. C&#8217;est pour la m\u00eame raison qu&#8217;il faut remercier la Providence d&#8217;avoir fait \u00e9chouer le complot des g\u00e9n\u00e9raux contre le F\u00fchrer et le Duce. L&#8217;Allemagne sera ainsi mieux battu et se rel\u00e8vera non plus militairement, ce qu&#8217;il faut \u00e9viter \u00e0 tout prix, mais spirituellement et chr\u00e9tiennement, ce qu&#8217;il faut d\u00e9sirer tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>Naturellement nos r\u00e9fractaires locaux &#8211; Tartarin F.F.I. &#8211; ont encore fait parler d&#8217;eux.- On les a invit\u00e9s \u00e0 se joindre aux forces fran\u00e7aises. Ils ont poliment d\u00e9clin\u00e9 l&#8217;offre, disant avoir une mission \u00e0 remplir dans le pays, pour maintenir l&#8217;ordre. Simplement ils veulent continuer encore un peu leur camping. J&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;on leur enl\u00e8vera leurs armes bient\u00f4t. Les gens d&#8217;ici ayant d\u00e9couvert leurs cachettes dans la montagne ont fait main &#8211; basse sur leurs conserves et leur toile de parachute, tr\u00e8s pr\u00e9cieuse, para\u00eet-il, les pensant eux-m\u00eames sur la route de Marseille ou de Paris, avec l&#8217;arm\u00e9e francaise. &#8211; Mais pas du tout.- Hier ils sont revenus et sont all\u00e9s de maison en maison pour r\u00e9cup\u00e9rer leurs affaires. &#8211; Les voleurs vol\u00e9s! On aura tout vu.-<\/p>\n<p>Des Allemands r\u00f4dent dans la montagne encore. Parfois ils se rendent aux habitants. Des gamins ont voulu les tuer. Les femmes sont intervenues en disant qu&#8217;elles n&#8217;aimeraient pas leurs prisonniers trait\u00e9s ainsi.- Braves femmes.- Mais que des gamines de 14, 15 ans soient ainsi arm\u00e9s est profond\u00e9ment immoral. Nous n&#8217;avons pas encore fini. J&#8217;ai pu causer un peu plus longuement avec un Am\u00e9ricain catholique de Chicago dont le gros tank est en panne \u00e0 quelques kilom\u00e8tres d&#8217;ici. Il reste l\u00e0 en attendant que les pi\u00e8ces de rechange arrive. Il vient d&#8217;Italie avec sa division. Il a fait la campagne de Rome, a vu le Pape, ce dont il se dit tr\u00e8s fier, a r\u00e9cit\u00e9 six rosaires \u00e0 Rome, pour ses cinq s\u0153urs et sa m\u00e8re veuve.- Il aurait envie d&#8217;aller le permission, ayant fait toutes les campagnes depuis celle d&#8217;Afrique. Il y a des millions de jeunes mobilis\u00e9s en Am\u00e9rique, dit-il, qui pourraient venir nous relever! D\u00e9cid\u00e9ment, il y a des m\u00e9contents partout.-<\/p>\n<p>&lt;193&gt; Le 22 novembre 1944.<\/p>\n<p>&#8211; Depuis plusieurs mois, je n&#8217;ai rien \u00e9crit ici.- Tout n&#8217;est pas r\u00e9jouissant depuis la lib\u00e9ration. Les exploits des arm\u00e9es r\u00e9guli\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 magnifiques, ceux des F.F.I. plus modestes et malheureusement trop vant\u00e9s. Les ports de l&#8217;Atlantique sont toujours aux mains des Allemands, alors que nos malheureux maquisards ont annonc\u00e9 plusieurs fois qu&#8217;ils les avaient pris. Ils manquent de moyens, c&#8217;est entendu, mais qu&#8217;ils soient donc vrais et modestes. Ils sont en train de perdre, \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur et \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger, l&#8217;estime et l&#8217;affection qu&#8217;on ne leur marchandait pas. A l&#8217;int\u00e9rieur surtout, o\u00f9 l&#8217;on voit un trop grand nombre d&#8217;entre eux sans avoir fait jusqu&#8217;\u00e0 ci autre chose que ran\u00e7onner de paisibles paysans, jouer les Tartarin\u00a0 et vouloir se faire payer ch\u00e8rement un h\u00e9ro\u00efsme qui n&#8217;a \u00e9t\u00e9 que verbal. C&#8217;est tr\u00e8s triste et cela inspire une m\u00e9diocre confiance en l&#8217;avenir. Les journaux sont plus m\u00e9diocres, plus tendancieux et plus haineux que du temps vichyssois o\u00f9 <em>Gringoire<\/em> et <em>Je suit partout<\/em> d\u00e9versaient leur bave sur l&#8217;ancienne gauche et sur les malheureux juifs. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est l&#8217;inverse.- Non, vraiment, les gens de caract\u00e8re ne sont pas nombreux. &#8211; Mais que peut devenir un pays sans caract\u00e8re, o\u00f9 l&#8217;on ne parle que d&#8217;\u00e9puration au lieu de r\u00e9conciliation, o\u00f9 l&#8217;on ne punit que les assassins d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, o\u00f9 l&#8217;on parle de revendication, de vengeances, de ravitaillement plus que de d\u00e9vouement, surtout o\u00f9 l&#8217;on pense \u00e0 soi plus qu&#8217;aux autres. &#8211; En v\u00e9rit\u00e9 je crains que nous n&#8217;ayons m\u00eame plus assez de vitalit\u00e9 pour faire une r\u00e9volution, que nous sombrions dans la veulerie, en attendant que nous soyons absorb\u00e9s par d&#8217;autres&#8230;<\/p>\n<p>J&#8217;ai \u00e9crit au ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, le tr\u00e8s sympathique et intelligent Georges Bidault[12], pour lui signaler le probl\u00e8me sarrois, la solution qu&#8217;\u00e0 mon avis il faudrait lui donner, qui est l&#8217;annexion pure et simple de ces Fran\u00e7ais\u00a0 qui s&#8217;ignorent et que nous assimilerons dix fois plus facilement que les Alsaciens, parce que leur temp\u00e9rament est plus fran\u00e7ais.- Le ministre m&#8217;a remerci\u00e9 chaudement et promis de prendre en consid\u00e9ration mes remarques.-<\/p>\n<p>Justement, la radio vint d&#8217;annoncer que les troupes am\u00e9ricaines, qui ont lib\u00e9r\u00e9 Thionville et Metz ces jours-ci, viennent d&#8217;entrer en Sarre. Ils seraient \u00e0 cinq kilom\u00e8tres de Saarlautern. &#8211; Pourquoi ne parlent-ils de Sarrelouis, la vieille ville francaise d\u00e9baptis\u00e9e par Hitler? Ils doivent donc \u00eatre tout pr\u00e8s de Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; .- Qu&#8217;est devenue ma ch\u00e8re maman, mes s\u0153urs? Il y a quelques mois je recevais encore des nouvelles excellentes. Mais depuis? Le village se trouve entre la ligne Maginot et la ligne Siegfried. En 1940, les miens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9s, ou plut\u00f4t \u00e9vacu\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 de Magdebourg, o\u00f9 ils n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 trop malheureux. Sont-ils de nouveau sur les &lt;194&gt; routes. L&#8217;Allemagne n&#8217;est-elle pas trop encombr\u00e9e pour accueillir encore tous ces fugitifs sarrois, lorrains, rh\u00e9nans. J&#8217;esp\u00e8re que les miens resteront sur place et qu&#8217;ils seront lib\u00e9r\u00e9s bient\u00f4t. Mais les Yankees savent-ils que les Sarrois sont des Allemands d&#8217;une esp\u00e8ce particuli\u00e8re. Leur mention de &#8222;Saarlautern&#8220; au lieu de Sarrelouis ne le donne pas \u00e0 attendre. D\u00e9cid\u00e9ment ces Am\u00e9ricains manquent de nuances, de finesse, et aussi de connaissances historiques. Ils ne font gu\u00e8re attention aux plates-bandes de nos vieux jardins, qu&#8217;ils pi\u00e9tinent impitoyablement. Ils l&#8217;ont fait lors de leurs bombardements (Toulon en sait quelque chose), ils l&#8217;ont fait lors du d\u00e9barquement.- Ils le font en Lorraine, ils le feront en Sarre. Ils le feront, j&#8217;en ai peur, au trait\u00e9 de paix. C&#8217;est beau, mais c&#8217;est encombrant et simpliste, la jeunesse.<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9crirai plus souvent dans ce journal ce temps-ci, en attendant que je puisse aller l\u00e0-bas. Je le voudrais pour la No\u00ebl. Sera-ce possible?<\/p>\n<p>Le 26 novembre.<\/p>\n<p>L&#8217;on vient d&#8217;annoncer la lib\u00e9ration compl\u00e8te de Strasbourg par les troupes du g\u00e9n\u00e9ral Leclerq[13]. Le drapeau fran\u00e7ais flotte sur la cath\u00e9drale, o\u00f9 j&#8217;ai si souvent pr\u00each\u00e9. Il para\u00eet qu&#8217;elle est assez endommag\u00e9e. Les Allemands maintenant bombardent la ville de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin. En 39-40, ils l&#8217;avaient respect\u00e9e, parce qu&#8217;ils esp\u00e9raient l&#8217;avoir. Ils ne seront plus retenus par des consid\u00e9rations de ce genre. H\u00e9las.- La radio a fait passer aussi une d\u00e9claration de M. Naegelen[14], adjoint au maire de Strasbourg, un socialiste, demandant qu&#8217;apr\u00e9s guerre l&#8217;Alsace soit gratifi\u00e9e de la m\u00eame l\u00e9gislation que l&#8217;int\u00e9rieur, autrement dit que le concordat soit supprim\u00e9; afin d&#8217;emp\u00eacher les men\u00e9es de l&#8217;autonomisme, se vantant aussi d&#8217;appartenir au seul parti enti\u00e8rement pur de toute influence autonomiste.- D\u00e9j\u00e0 l&#8217;on oppose les partis, on se dresse les uns contre les autres, on veut d\u00e9molir le pass\u00e9.- Quelle atmosph\u00e8re respirerons-nous l\u00e0-bas, en rentrant?-<\/p>\n<p>Ce soir on a annonc\u00e9 aussi qu&#8217;on se battait \u00e0 Boulay, dans la ligne Maginot. Demain sans doute, les Am\u00e9ricains p\u00e9n\u00e9treront dans cette for\u00eat du Warndt, par laquelle j&#8217;ai commenc\u00e9 ce r\u00e9cit, que j&#8217;ai longuement d\u00e9crite et dont les oiseaux continuent \u00e0 chanter dans ma m\u00e9moire et dans mon c\u0153ur.- Chanteront-ils encore longtemps. &#8211; J&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;aller l\u00e0-bas aux vacances de No\u00ebl, &lt;195&gt; si c&#8217;est possible. J&#8217;ai une nostalgie poignante \u00e0 certains moments.<\/p>\n<p>Le 23 d\u00e9cembre<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a pas grand-chose de chang\u00e9 depuis un mois. Les Am\u00e9ricains ont pris Sarrelouis et Dillingen. Ils ont d\u00fb prendre la for\u00eat du Warndt, peupl\u00e9e de mines et de mes souvenirs d&#8217;enfance. Ont-ils lib\u00e9r\u00e9 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; , mon village qui se trouve tout pr\u00e8s de la fronti\u00e8re \u00e0 6 km de la rivi\u00e8re Sarre, dont il est tant question, je l&#8217;ignore. Le communiqu\u00e9 a bien mentionn\u00e9 Hostenbach, qui est un peu plus loin. Mais l&#8217;a-t-on gard\u00e9? La vantardise am\u00e9ricaine, presque aussi grande que celle des malheureux F.F.I., est si decevante. En tout cas ni V\u00f6lklingen, ni Sarrebruck, les grands centres industriels ne sont encore pris. Il para\u00eet du reste, qu&#8217;ils sont an\u00e9antis par les bombardements aveugles et massifs des Am\u00e9ricains. On le croit volontiers quand on habite \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Toulon.<\/p>\n<p>Naturellement, il m&#8217;est impossible d&#8217;aller l\u00e0-bas, comme j&#8217;en avais fait le r\u00eave. Tout le monde est encors impitoyablement refoul\u00e9. Ma m\u00e8re a-t-elle \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9e? Est-elle toujours \u00e0 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; ? Je l&#8217;ignore absolument.[15] Cette incertitude me ronge le coeur depuis plusieurs mois.<\/p>\n<p>De Strasbourg, j&#8217;ai su que la maison que j\u2019y habitais avant la guerre est intacte, du moins c&#8217;\u00e9tait-elle il y a quelques jours.<\/p>\n<p>Le 2 juin 1945.<\/p>\n<p>Des \u00e9v\u00e9nements immenses se sont pass\u00e9s depuis d\u00e9cembre. Je n&#8217;ai pas \u00e0 les noter ici. Ils sont dans toutes les m\u00e9moires et dans tous les c\u0153urs. Le pays a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement lib\u00e9r\u00e9. L&#8217;Allemagne a sign\u00e9 sa capitulation. Elle est occup\u00e9e par les troupes alli\u00e9es. Des conf\u00e9rences se tiennent pour organiser le monde. Tout le monde a l&#8217;impression que l&#8217;apr\u00e8s-guerre sera aussi difficile et aussi rude que la guerre elle-m\u00eame, au moins pendant un certain nombre d&#8217;ann\u00e9es. Les Anglais interviennent en Syrie contre nous. Les Russes jouent leur propre jeu en Allemagne, en Autriche, en Extr\u00eame-Orient&#8230;<\/p>\n<p>Mais laissons cela. C&#8217;est le Franco- Sarrois qui \u00e9crit ces m\u00e9moires. Eh bien, le lundi de P\u00e2ques, apr\u00e8s avoir termin\u00e9 mon car\u00eame \u00e0 la cath\u00e9drale de Toulon, j&#8217;ai pris le train, sans ordre de mission, pour essayer d&#8217;aller l\u00e0-bas. Mon c\u0153ur ne me laissait pas de repos. J&#8217;ai d\u00fb passer par Paris o\u00f9 j&#8217;ai appris \u00e0 la derni\u00e8re minute malheureusement l&#8217;existence d&#8217;une association franco &#8211; sarroise. Apr\u00e8s trois jours d&#8217;attente, j&#8217;ai pu prendre le train pour Metz, o\u00f9 je suis arriv\u00e9 le vendredi apr\u00e8s P\u00e2ques, vers 15 heures.<\/p>\n<p>Je vais voir une cousine \u00e0 Montigny[16] et j&#8217;apprends que le soir m\u00eame, une camionnette transform\u00e9e en autocar part pour Creutzwald, le village fronti\u00e8re, o\u00f9 j&#8217;ai une partie de ma famille[17] et d&#8217;o\u00f9, \u00e0 travers la for\u00eat, je pourrai facilement aller en Sarre. J&#8217;arrive \u00e0 Creutzwald et le soir m\u00eame, je passe la fronti\u00e8re et vais passer la nuit chez des cousins habitent l\u00e0, dans la for\u00eat, en Sarre, bien qu&#8217;ils soient Fran\u00e7ais.[18] &lt;196&gt; Et j&#8217;apprends des nouvelles peu rassurantes. On s&#8217;est battu terriblement dans le coin et beaucoup de Sarrois, terroris\u00e9s par le parti, sont all\u00e9s dans le Reich, au-del\u00e0 de la Sarre ou m\u00eame du Rhin, abandonnant tout, pour sauver leur peau. &#8211; On ne peut me dire qui je trouverai \u00e0 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; .- Je passe une nuit agit\u00e9e et le matin, apr\u00e8s avoir dit la messe plein d&#8217;angoisse je continue ma route.- Je n&#8217;ai qu&#8217;une heure \u00e0 faire. Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt;\u00a0\u00a0 est tout pr\u00e8s de la fronti\u00e8re. On m&#8217;a conseill\u00e9 du reste d&#8217;aller d&#8217;abord \u00e0 Bourg Fr\u00e9d\u00e9ric &lt;= Friedrichweiler&gt;, o\u00f9 habitent deux de mes s\u0153urs[19], parce que les gens y ont \u00e9t\u00e9 plus vaillants et sont rest\u00e9s, me dit-on. Je me dirige vers le village, hant\u00e9 par l&#8217;image de ma vieille maman qui va conna\u00eetre une si grande joie en me voyant. Je pr\u00e9vois qu&#8217;une fois de plus la joie la rendra malade. J&#8217;approche du bourg. Voil\u00e0 que deux femmes viennent \u00e0 ma rencontre poussant une voiturette. &#8211; Je ne les connais pas. Elles me connaissent et me sourient. Je leur demande\u00a0 si mes s\u0153urs sont l\u00e0.- Marguerite est l\u00e0 et elle va bien. Elle ne manque de rien.- Et maman?- Vous ne savez pas. Elle est morte.[20] Hier m\u00eame on a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 un service pour elle.- Me dire cela si brutalement au visage.&#8211; Elles n&#8217;ont pas fait expr\u00e8s, les innocentes. Le coup fut terrible. J&#8217;avais envie de pleurer comme un enfant, mais me contins et demandai quelques d\u00e9tails. &#8211; O\u00f9 est-elle morte?- A Neustadt sur Aich, entre Wurtzbourg et Nuremberg.- On l&#8217;a enterr\u00e9e le 12 f\u00e9vrier.- Cinq de ses filles \u00e9taient autour d&#8217;elle.- Cela me suffit. Je parti brusquement et alors m&#8217;abandonnai sans frein \u00e1 mes larmes.- Oui, je pleurai et g\u00e9mis longuement, pr\u00e8s de la for\u00eat, parlant comme un enfant avec celle que je ne reverrais plus.- Je ne veux pas insister. Arriv\u00e9 dans le village, je rencontre un de mes neveux, qui m&#8217;accompagne chez sa maman, qui vient d\u00e9j\u00e0 aupr\u00e8s de moi.- Je me jette dans ses bras et nous pleurons silencieusement, sans dire un mot, celle que nous avons tant aim\u00e9e et que nous n&#8217;avons pas vue mourir.-<\/p>\n<p>Et puis Marguerite me pr\u00e9sente ses enfants. Il y en a quatre[21], tellement grandis que je ne les reconnaissais plus. &#8211; Et la petite derni\u00e8re, aux cheveux d&#8217;or, je ne la connaissais pas. Elle s&#8217;appelle Marga[22]. Elle a quatre ans. Nullement timide elle s&#8217;accroche gentiment \u00e0 moi et durant les 10 jours que je passerai aupr\u00e8s d&#8217;elle deviendra une grande amie de son oncle. Elle ressemble tellement \u00e0 mes s\u0153urs quand elle avait son \u00e2ge. C&#8217;est due reste l&#8217;impression que j&#8217;avais eu pr\u00e9c\u00e9demment et que j&#8217;aurais chez d&#8217;autres parents. &lt;197&gt; Leurs enfants, par leur ressemblance actuelle \u00e9tonnante avec leurs parents jeunes et que je n&#8217;ai gu\u00e8re connus que jeunes, m&#8217;ont donn\u00e9 l&#8217;impression exquise d&#8217;\u00eatre subitement transport\u00e9 dans ma jeunesse heureuse. &#8211; J&#8217;avais 10 ans et pour un peu, j&#8217;aurais grimp\u00e9 sur les arbres avec ces enfants. A certains moments, je me frottais les yeux devant cette r\u00e9surrection du pass\u00e9 si charmante. C&#8217;est la ville engloutie au fond de la mer qui surgit tout \u00e0 coup, vivante, les cloches sonnent, les oiseaux chantent, les enfants crient. J&#8217;ai eu rarement la sensation de la continuit\u00e9 familiale comme alors. On ne peut avoir cela que si l&#8217;on est habituellement \u00e9loign\u00e9 et qu&#8217;on revient tout \u00e0 coup.<\/p>\n<p>Je restai 10 jours \u00e0 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; , le temps de dire une neuvaine de messes pour notre ch\u00e8re d\u00e9funte.- J&#8217;appris alors comment les miens avaient pass\u00e9 la guerre.- En 39, ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s dans la Thuringe, o\u00f9 ils n&#8217;avaient pas \u00e9t\u00e9 malheureux.[23] En 40 ils \u00e9taient revenus et avaient retrouv\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s intact leur mobilier. Pour ce qui manquait, ils avaient \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9dommag\u00e9s. Et ils avaient pass\u00e9 la guerre dans l&#8217;aisance, ne manquant de rien, sauf des maris et des jeunes gens mobilis\u00e9s dans la Wehrmacht, dispers\u00e9s aux quatre coins du monde, envoyant tant\u00f4t une poup\u00e9e de Bordeaux, du tabac de Bulgarie, du fromage de Hollande et des cartes postales de Russie. &#8211; L&#8217;un de mes neveux avait disparu \u00e0 Stalingrad.[24] Sa m\u00e8re l&#8217;attend toujours.-<\/p>\n<p>Et puis le front s&#8217;\u00e9tait rapproch\u00e9. Le fameux Westwall, ou la ligne Siegfried, avait \u00e9t\u00e9 garni de troupes. Il se trouvait \u00e0 6 kilom\u00e8tres derri\u00e8re Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; . Les Am\u00e9ricains se rapprochaient toujours davantage. Ce fut alors en d\u00e9cembre 1944, je crois, que les hommes du parti firent une pression intol\u00e9rable sur les habitants du village pour les faire partir. Ils affirmaient qu&#8217;il y aurait quand m\u00eame \u00e9vacuation obligatoire au dernier moment, que des armes nouvelles allaient \u00eatre employ\u00e9es \u00e1 cet endroit qui feraient des ravages insoup\u00e7onn\u00e9s, que les Am\u00e9ricains, dont la plupart \u00e9taient noirs, tueraient tout le monde&#8230;Alors la plupart des villageois firent ce qu&#8217;avaient fait les Toulonnais et les Marseillais, ils partirent. Comme ils n&#8217;avaient pas d&#8217;autre refuge que le Reich, ils partirent dans le Reich. Quelques uns, ceux qui avaient des chevaux, all\u00e8rent simplement au-del\u00e0 de la Sarre et purent revenir bient\u00f4t. Les autres furent amen\u00e9s en train, tr\u00e8s loin. Un premier convoi alla jusqu&#8217;\u00e0 la fronti\u00e8re tch\u00e9co-slovaque, un autre &lt;198&gt; dans la Bavi\u00e8re du Nord. Cinq de mes s\u0153urs et ma m\u00e8re furent de ce convoi-l\u00e0. Elles se trouvaient \u00e0 Neustadt depuis ce temps-l\u00e0.<\/p>\n<p><a title=\"Register der erw\u00e4hnten Personen\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/personenregister\">Personenregister<\/a><\/p>\n<p><a title=\"Kapitel-\u00dcbersicht der Autobiographie\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\" target=\"_blank\">Zum Inhaltsverzeichnis von Histoire d&#8217;une vie<\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p>[1] Jean Baptiste Henri Lacordaire, 1802-1861.<\/p>\n<p>[2] Fran\u00e7ois Darlan, 1881-1942.<\/p>\n<p>[3] Am Grand S\u00e9minaire von Fr\u00e9jus-Toulon in La Castille.<\/p>\n<p>[4] Jeunesse de France et d\u2019outre-mer (JFOM).<\/p>\n<p>[5] Joseph Darnand, 1897-1945.<\/p>\n<p>[6] Pierre Lhande, Le Christ dans la banlieue, 3 Bde., Paris 1927-1931.<\/p>\n<p>[7] In domo Patris mei mansiones multae sunt (Joh 14,2)<\/p>\n<p>[8] Im Text: Elvir, Bezug auf Roman von Madame de Sta\u00ebl, Corinne.<\/p>\n<p>[9] Anmerkung des Autors: Cf. Gide.<\/p>\n<p>[10] Le Logis du Pin.<\/p>\n<p>[11] Forces fran\u00e7aises de l&#8217;int\u00e9rieur (FFI).<\/p>\n<p>[12] 1899-1983.<\/p>\n<p>[13] Jacques Philippe Leclerq de Hauteclocque, 1902-1947.<\/p>\n<p>[14] Marcel-Edmond Naegelen, 1892-1978.<\/p>\n<p>[15] Evakuierung in Diespeck ist Peter Lorson offensichtlich unbekannt.<\/p>\n<p>[16] In Montigny wohnte eine Kleinkousine von Peter Lorson; Barbara Kiefer, 1879-1963, Tochter von Joseph Kiefer (1854-1882) und Margarethe Ballas. Unweit von Montigny, in Moulins-les-Metz, wohnte ein Kousine von Peter Lorson, eine Tochter von Friedrich Monzel und Katharina Lorson, namens Anna verh. mit Michel Derhan, einem Franzosen, von Beruf Elektriker und nach einem Unfall Lebensmittelh\u00e4ndler, der zuvor in Creutzwald lebte.<\/p>\n<p>[17] Die Patin Johanna\/Johannetta Frisch geb. Lorson (geb. 1872), eine Tante, wohnte z.B. in Creutzwald.<\/p>\n<p>[18] Neben Johann Monzel, einem gleichaltrigen Kusin, wohnte hier die Kusine Katharina verh. Peter Mick, auch dieser ein aus Diesen stammender Franzose. Deren Kinder Alfred und Raimund Mick waren zeitlebens Franzosen, obwohl sie immer diesseits der Grenze lebten.<\/p>\n<p>[19] Margarethe Trunzler geb. Lorson und Agnes.<\/p>\n<p>[20] Am 09. Februar 1945 starb die Mutter in Diespeck bei Neustadt an der Aisch w\u00e4hrend der Evakuierungszeit. Die j\u00fcngste Tochter Elisabeth M\u00fcller begleitete den Sarg mit der toten Mutter nach Differten.<\/p>\n<p>[21] Ferdinand (geb. 1928), Heinz (1932-), Hans (geb. 1937), Marga (geb. 1940).<\/p>\n<p>[22] Marga Steffen geb. Trunzler, geb. 1940.<\/p>\n<p>[23] Pierres Mutter war in einem Krankenhaus in Nordhausen untergebracht. Am gleichen Ort befand sich nach anf\u00e4nglicher Trennung der Vater. Pierres Schwestern waren mitsamt Kindern, teils den V\u00e4tern, gleichfalls evakuiert worden, haupts\u00e4chlich in Th\u00fcringen. Die Mutter schrieb ihre Erinnerungen an die Zeit der Evakuierung nieder (Privatbesitz des Manuskripts Rudolf Remark).<\/p>\n<p>[24] Hermann Lorson, Sohn von Katharina Lorson, der \u00e4ltesten Schwester Peters.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>8. R\u00e9fugi\u00e9 (Nice, Grand S\u00e9minaire de La Castille) &lt;175&gt; Chapitre VIII Armistice Le 16 ao\u00fbt 1940 j&#8217;arrivais \u00e0 Lyon, apr\u00e8s avoir franchi la ligne de d\u00e9marcation en train, sans difficult\u00e9, gr\u00e2ce aux explications que je fournis en bon allemand \u00e0 l&#8217;officier qui me contr\u00f4la et qui, peut-\u00eatre respectueux de l&#8217;habit que je portai, me crut [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":220,"menu_order":8,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-273","page","type-page","status-publish","hentry"],"aioseo_notices":[],"aioseo_head":"\n\t\t<!-- All in One SEO 5.0.2 - aioseo.com -->\n\t<meta name=\"description\" content=\"R\u00e9fugi\u00e9: La vie dans la zone libre (1940-1945).\" \/>\n\t<meta name=\"robots\" content=\"max-image-preview:large\" \/>\n\t<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/refugie\" \/>\n\t<meta name=\"generator\" content=\"All in One SEO (AIOSEO) 5.0.2\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:site_name\" content=\"Peter Burg Werke -\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:title\" content=\"R\u00e9fugi\u00e9 - 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