{"id":268,"date":"2011-03-25T09:33:11","date_gmt":"2011-03-25T08:33:11","guid":{"rendered":"http:\/\/peter-burg.de\/?page_id=268"},"modified":"2015-05-17T15:54:07","modified_gmt":"2015-05-17T13:54:07","slug":"aumonier-titulaire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/aumonier-titulaire","title":{"rendered":"Aumonier titulaire"},"content":{"rendered":"<p>7. Aumonier titulaire au service de la France (Alsace, la ligne Maginot)<\/p>\n<p>&lt;151&gt;<\/p>\n<p>Chapitre VII<\/p>\n<p>Ma seconde guerre.<\/p>\n<p>Il y a longtemps que m\u2019\u00e9tant officiellement fait naturaliser fran\u00e7ais, sans la moindre difficult\u00e9, \u00e0 titre d\u2019ancien soldat fran\u00e7ais\u00a0 et non \u00e0 titre de Sarrois et de descendant d\u2019anc\u00eatres fran\u00e7ais, j\u2019avais re\u00e7u un nouveau livret militaire, celui de la marine ne valant que pour le temps de guerre, et j\u2019avais un fascicule de mobilisation, en bonne et due forme. Appartenant \u00e0 la classe 17, je fus appel\u00e9 en ao\u00fbt 1939 d\u00e8s le premier jour de la mobilisation. J\u2019\u00e9tais affect\u00e9 \u00e0 un r\u00e9giment de gardes-voies, ce qui m\u2019humilia passablement. Le bataillon, dont je faisais partie avait son si\u00e8ge \u00e0 B\u00e9nestroff, petit village lorrain, ayant un nom vaguement cosaque, quand le \u00ab\u00a0stroff\u00a0\u00bb n\u2019est qu\u2019une d\u00e9formation intentionnelle de \u00ab\u00a0dorf\u00a0\u00bb, qui veut dire bonnement village et qui termine le nom de beaucoup de localit\u00e9s en cette r\u00e9gion o\u00f9 l\u2019on parle allemand plut\u00f4t que fran\u00e7ais, sauf cependant dans le petit pays o\u00f9 je stationnais. Le capitaine qui me re\u00e7ut me demanda avec \u00e9tonnement ce que je venais faire dans une pareille formation. Je lui r\u00e9pondis, que je n\u2019en savais pas un tra\u00eetre mot et me m\u00ealais aux camarades, vieux paysans alsaciens et lorrains, dont beaucoup avaient servi dans l\u2019arm\u00e9e allemande pendant l\u2019autre guerre, ne savaient gu\u00e8re le fran\u00e7ais, malgr\u00e9 l\u2019uniforme bleu-horizon dont on les rev\u00eatit et le pinard fran\u00e7ais auxquel il faisaient parfaitement honneur. Pour ma part, je restai en soutane quelques jours encore et fus nomm\u00e9 infirmier, ce qui m\u2019allait bien, avec mission de m\u2019occuper en m\u00eame temps, comme aum\u00f4nier auxiliaire, du spirituel dans la bataillon.<\/p>\n<p>Cette double mission, l\u2019une compl\u00e9mentaire de l\u2019autre, m\u2019enchanta d\u2019autant plus que le m\u00e9decin auxiliaire dont j\u2019\u00e9tais l\u2019adjoint se trouvait \u00eatre un homme exceptionnellement cultiv\u00e9 et int\u00e9ressant. Ayant fait toutes ses \u00e9tudes en allemand, \u00e2g\u00e9 d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, il parlait un fran\u00e7ais tr\u00e8s rocailleux et h\u00e9sitant comme son caract\u00e8re. Bon m\u00e9decin de village, d\u00e9vou\u00e9 sans restrictions, ador\u00e9 dans son patelin alsacien situ\u00e9 derri\u00e8re la ligne Maginot du c\u00f4t\u00e9 de Wissembourg[1], ador\u00e9 de sa femme bonne catholique[2] alors que lui-m\u00eame \u00e9tait protestant, M. Berloty[3] n\u2019avait aucun culte pour la &lt;152&gt; m\u00e9decine qui le faisait vivre. Par contre, il \u00e9crivait des romans estim\u00e9s outre-Rhin, des romans-fleuves agitant d\u2019immenses probl\u00e8mes psychologiques, sociaux, culturels et religieux et critiquant impitoyablement, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Duhamel[4], m\u00e9decin aussi, quoiqu\u2019avec moins d\u2019atticisme la civilisation mat\u00e9rialiste, m\u00e9canicienne, gr\u00e9gaire et uniforme de notre temps. On devine, si nous avions des conversations \u00e0 perte de vue. Notre infirmerie se trouvait dans les locaux d\u2019une vieille laiti\u00e8re d\u00e9saffect\u00e9e, o\u00f9 couchaient aussi nos camarades. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s sommaire comme installation. Il faisait froid et nous n\u2019avions que ces uniformes de coutil au d\u00e9but, qui, para\u00eet-il, avaient \u00e9t\u00e9 faits par le gouvernement fran\u00e7ais front populaire pour les miliciens rouges espagnols. La nourriture \u00e9tait quelconque et le travail fait par nos hommes inutile. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre normal au d\u00e9but, mais cela dura des mois et le sentiment de l\u2019inutilit\u00e9 pesait lourdement sur ces p\u00e8res de famille dont les moissons n\u2019\u00e9taient pas rentr\u00e9es et qui se morfondaient en gardant des ponts ou des gares de quinzi\u00e8me ordre.<\/p>\n<p>Je n\u2019insiste pas. Tout a \u00e9t\u00e9 dit sur cette \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb. Dr\u00f4le en premi\u00e8re ligne, parce qu\u2019on y maintenait volontairement une atmosph\u00e8re de vill\u00e9giature et de vacances; elle devait naturellement \u00eatre plus \u00ab\u00a0dr\u00f4le\u00a0\u00bb chez de vieux territoriaux ayant mari\u00e9 leurs filles, sujets \u00e0 toutes sortes de mis\u00e8res physiques, prisonniers de ch\u00e8res habitudes amoureusement cultiv\u00e9es en famille et auxquelles il fallait renoncer sans compensation morale et sans raison clairement comprise. Il r\u00e9gnait dans le bataillon un mauvais esprit de potaches. Tout le monde grognait, s\u2019embusquait, se faisait porter malade, allait en permission sans autorisation et sacrifiait plus que de raison \u00e0 la diva bouteille.<\/p>\n<p>Trois circonstances compliquaient les choses et font comprendre l\u2019exasp\u00e9ration de ces hommes. La premi\u00e8re, c\u2019est qu\u2019ils avaient servi dans l\u2019arm\u00e9e allemande. L\u2019impression qu\u2019ils en avaient gard\u00e9 \u00e9tait celle d\u2019un corps disciplin\u00e9, rude, organis\u00e9, consistant, o\u00f9 l\u2019on savait ce que l\u2019on faisait, o\u00f9 l\u2019on faisait la guerre au &lt;153&gt; maximum, o\u00f9 les soldats au repos faisaient cependant de durs exercices pour ne pas perdre leur valeur combative, o\u00f9 les officiers \u00e9taient hauteurs, souvent brutaux, mais comp\u00e9tents. Ils \u00e9voquaient souvent le soir\u00a0 \u00e0 la lampe, en patois alsacien ou lorrain, leurs campagnes en Russie, en Roumanie, leur temps de caserne en Prusse orientale ou en Pom\u00e9ranie. Ils n\u2019aimaient pas les Prussiens, ils \u00e9taient la plupart heureux d\u2019\u00eatre Fran\u00e7ais, parce que l\u2019Alsacien est fonci\u00e8rement d\u00e9mocratique et libertaire, mais ils aimaient le travail bien fait, savoir leur raison de vivre\u00a0 et ils voyaient le g\u00e2chis, l\u2019incurie, le d\u00e9sordre autour d\u2019eux. C\u2019\u00e9tait pour plusieurs un affreux d\u00e9senchantement, qu\u2019ils exprimaient trop bruyamment dans leur rude patois.<\/p>\n<p>Il y avait \u00e0 la mauvaise humeur de ces hommes une autre raison, plus profond\u00e9ment triste. Beaucoup d\u2019entre eux venaient de villes et de villages \u00e9vacu\u00e9s d\u00e8s le d\u00e9but de la mobilisation, \u00e9vacu\u00e9s aussi sans plan, sans d\u00e9licatesse, sans respect pour la personne humaine, \u00e9vacu\u00e9s inutilement surtout. Mais passe encore. On ne pouvait pas savoir l\u2019\u00e9volution ult\u00e9rieure de la guerre. Mais on pouvait demander que les soldats fran\u00e7ais respectent les biens et les souvenirs de leurs compatriotes alsaciens et lorrains. Or ils ne les ont pas respect\u00e9s. M. Daladier[5] avait bien port\u00e9 un d\u00e9cret imposant la peine de mort aux pillards. Ce d\u00e9cret ne fut pas appliqu\u00e9. J\u2019ai vu des officiers fran\u00e7ais pleurer de honte en me d\u00e9crivant la cur\u00e9e horrible de leurs soldats, sous-officiers et camarades s\u2019abattant sur les maisons de Forbach, Sarreguemines, Wissembourg, les pillant, les d\u00e9valisant, les souillant, les d\u00e9tournant sens &#8211; dessus &#8211; dessous, \u00e9ventrant les photographies et d\u00e9truisant les installations. J\u2019ai vu moi-m\u00eame de ces maisons retourn\u00e9es de fond en comble par des compatriotes, qui envoyaient chez eux de gros colis. C\u2019est le plus triste souvenir que je garde de la guerre 39 &#8211; 40. Dans mon r\u00e9giment il y avait des centaines de soldats dont les maisons avaient \u00e9t\u00e9 pill\u00e9es ainsi. Vers la No\u00ebl 1939 on commit la faute de leur permettre de retourner chez eux pour ramener un peu de linge, ranger leurs affaires, se retremper dans l\u2019air natal et les souvenirs de famille. L\u2019effet f\u00fbt d\u00e9sastreux. Ces hommes revinrent compl\u00e8tement fous par le spec&lt;154&gt;tacle qu\u2019ils avaient vus et qui d\u00e9sormais les hantera jour et nuit: leurs m\u00e9nages \u00e9ventr\u00e9s, leurs portes bris\u00e9es, leurs armoires pill\u00e9es. On pense bien que les victimes ne gard\u00e8rent pas pour eux seuls cette vision d\u2019horreur. Ils la d\u00e9crivaient en couleurs sombres et exag\u00e9r\u00e9s \u00e0 leurs camarades qui l\u2019amplifiaient \u00e0 leur tour. Bient\u00f4t on ne parla plus que de cela. La r\u00e9volte couvait.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait naturel. Ces hommes avaient travaill\u00e9 toute une vie pour avoir un chez-soi agr\u00e9able, heimlich, comme ils disent, c.\u00e0.d. chaud comme un nid duvet\u00e9, un peu cossu peut-\u00eatre, car les Alsaciens \u2013 Lorrains ont une grande fiert\u00e9 familiale et voil\u00e0 que tout cela est d\u00e9truit, non pas par une bombe allemande ou m\u00eame anglaise, mais par ces soldats fran\u00e7ais qu\u2019on avait re\u00e7us avec tant d\u2019enthousiasme en 1918. On avouera que le coup \u00e9tait rude. Plus rude \u00e0 bien des \u00e9gards que les coups, dont le sophiste atteint de logorrh\u00e9e permanente et bilieuse Philippe Henriot[6] d\u00e9crit avec une complaisance maladroite \u00e0 la radio en ce moment les effets meurtriers. Ces hommes simples, physiquement attach\u00e9s \u00e0 leurs affaires, souffraient aussi physiquement de cette amputation subite. Mais les souffrances physiques ne sont-elles pas les plus meurtri\u00e8res? Mais les plus r\u00e9fl\u00e9chis et les plus d\u00e9licats d\u2019entre eux souffraient aussi moralement, parce que ce fait lamentable et universel avait bris\u00e9 aussi brutalement l\u2019id\u00e9al qu\u2019ils avaient de la France, leur avait, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le degr\u00e9 de vulgarit\u00e9 spirituelle, d\u2019\u00e9go\u00efsme et de cupidit\u00e9 o\u00f9 \u00e9taient tomb\u00e9s les individus, mais aussi l\u2019indiscipline, la d\u00e9composition d\u2019une arm\u00e9e autrefois si glorieuse et qui devrait sauver bient\u00f4t l\u2019honneur du\u00a0 monde et la civilisation. Un profond d\u00e9couragement concernant l\u2019avenir s\u2019empara de ces hommes. H\u00e9las! Leurs pressentiments ne les ont pas tromp\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce qui avivait leur amertume, c\u2019est qu\u2019ils apprirent par la Suisse ou d\u2019autre mani\u00e8re que les villages sarrois ou bavarois \u00e9vacu\u00e9s entre la ligne Maginot et la ligne Siegfried \u00e9taient parfaitement intacts. C\u2019\u00e9tait vrai et j\u2019en connais un exemple personnel. Ayant des parents des deux c\u00f4t\u00e9s, j\u2019appris apr\u00e8s la guerre que ceux de Lorraine \u00e9vacu\u00e9s dans la Haute-Vienne ont tout perdu, tandis que ceux de la Sarre \u00e9vacu\u00e9s &lt;155&gt; du c\u00f4t\u00e9 de Magdebourg ont tout retrouv\u00e9. On voudra bien croire que ces remarques et ces contrastes ne m\u2019amusent nullement. J\u2019aimerais mieux ne pas les faire. Mais la v\u00e9rit\u00e9 a ses droits et peut-\u00eatre, envisag\u00e9e loyalement, son efficacit\u00e9 spirituelle. Il est clair que si nous ne changeons pas notre \u00e2me, nous sommes irr\u00e9m\u00e9diablement perdus. Ce petit fait est r\u00e9v\u00e9lateur, avec d\u2019autres, h\u00e9las, comme la possibilit\u00e9 chez nous au pouvoir d\u2019un Laval[7] et d\u2019un Henriot.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me raison de la d\u00e9moralisation de nos hommes est du m\u00eame ordre. C\u2019est leur premi\u00e8re permission dans la Dordogne et la Haute-Vienne o\u00f9 leurs familles \u00e9taient \u00e9vacu\u00e9es. La plupart d\u2019entre eux trouv\u00e8rent leurs femmes et leurs enfants tr\u00e8s mis\u00e9rablement install\u00e9s, dans des villages aux maisons l\u00e9preuses, sans charme, sans commodit\u00e9, sans propret\u00e9. S\u2019ils rendaient hommage \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du gouvernement qui leur octroyait de g\u00e9n\u00e9reuses allocations, \u00e0 sa bonne volont\u00e9 aussi qui cherchait \u00e0 leur faire plaisir, ils \u00e9taient irrit\u00e9s par le manque d\u2019organisation, par l\u2019\u00e9go\u00efsme de trop d\u2019habitants qui cherchaient \u00e0 les exploiter plus qu\u2019\u00e0 leur faire plaisir souvent. Surtout ils souffrirent de l\u2019incompr\u00e9hension des populations m\u00e9ridionales pour des hommes de fronti\u00e8re parlant une autre langue que le fran\u00e7ais. Qu\u2019on les traitait de \u00ab\u00a0Boches\u00a0\u00bb c\u2019\u00e9tait courant et douloureux, mais qu\u2019on les accusait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 causes de la guerre avec leurs sempiternelles querelles, c\u2019\u00e9tait plus cuisant, mais qu\u2019on leur demand\u00e2t ce qu\u2019ils faisaient l\u00e0 et pourquoi on ne cessait pas la guerre, pourquoi on ne lassait pas l\u2019Alsace aux Prussiens pour faire la paix et pourquoi on se battait quand c\u2019\u00e9tait bien indiff\u00e9rent qu\u2019on soit Fran\u00e7ais, Allemand ou Italien, c\u2019\u00e9tait intol\u00e9rable pour nos braves Alsaciens. D\u00e9cid\u00e9ment ils ne fusionneraient jamais avec ces m\u00e9ridionaux qui n\u2019avaient jamais rien vu, qui ne comprenaient rien en dehors de leur psychologie rudimentaire de cigale criarde et monotone, qui \u00e9taient m\u00e9cr\u00e9ants au demeurant et laissaient mourir de faim leurs pauvres pr\u00eatres. D\u00e9ception de nouveau, engendrant d\u2019am\u00e8res souffrances. On avait beau leur dire que la providence avait voulu cette transplantation, cette transfusion de sang pour le bien des \u00e9vacu\u00e9s et des h\u00f4tes qui les recevaient pour unifier et spiritualiser davantage le pays, ils n\u2019y &lt;156&gt; croyaient gu\u00e8re et continuaient \u00e0 ruminer sur les souffrances morales de leurs familles exil\u00e9es. &#8211; Tout cela, du reste, se tasserait petit \u00e0 petit. &#8211; Une certaine assimilation mutuelle se ferait. Des amiti\u00e9s solides se noueraient m\u00eame. Mais au d\u00e9but c\u2019\u00e9tait l\u2019absolue incompatibilit\u00e9 qui apparaissait et qui \u00e9tait le fruit de l\u2019ignorance g\u00e9ographique et psychologique, de l\u2019\u00e9troitesse d\u2019esprit et de c\u0153ur, de la vanit\u00e9 et de la suffisance de trop de Fran\u00e7ais. Il faudrait que cette incompr\u00e9hension\u00a0 aussi cess\u00e2t et qu\u2019on fit aux Alsaciens &#8211; Lorrains\u00a0 non seulement l\u2019honneur de les utiliser comme soldats et de les payer de mots retentissants et creux, mais de comprendre leur originalit\u00e9 ethnique, leur complexit\u00e9 int\u00e9rieure et leurs probl\u00e8mes psychologiques. Une culture plus \u00e9tendue et plus universelle y aiderait.<\/p>\n<p>Qu\u2019on ne croie pas cependant que nos braves gardes-voies \u00e9taient sur le point de se mutiner. Ils \u00e9taient seulement mal \u00e0 l\u2019aise et tra\u00eenaient leur boulet. Ils noyaient leurs chagrins dans le vin et aussi parfois&#8230; dans la pi\u00e9t\u00e9, qui est parfois une po\u00e9sie et un narcotique plus qu\u2019une vie.<\/p>\n<p>Le dimanche \u00e0 la messe militaire, ils \u00e9taient sous mes yeux, ils chantaient, ils priaient, ils savouraient surtout les souvenirs familiaux que ces messes \u00e9voquaient et qui parfumaient leurs vieux c\u0153urs. Je parlais parfois en allemand dans la premi\u00e8re messe, ne le pouvant gu\u00e8re dans la messe des soldats, o\u00f9 les officiers du bataillon tenaient \u00e0 \u00eatre aussi. &#8211; Alors mes Alsaciens \u2013 Lorrains venaient de grand matin. Les sermons allemands \u00e9veillaient en eux des r\u00e9sonances plus profondes et plus douces.<\/p>\n<p>Ils venaient aussi au foyer du soldat que j\u2019avais organis\u00e9 dans la salle d\u2019\u0153uvres de M. le Cur\u00e9. Dans la biblioth\u00e8que, j\u2019avais mis des livres et des almanachs en allemand, qu\u2019ils feuilletaient tr\u00e8s volontiers. Certains soldats ou officiers comprenaient mal qu\u2019on utilisait la langue de nos \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb aupr\u00e8s de soldats fran\u00e7ais. C\u2019\u00e9tait paradoxal assur\u00e9ment, mais n\u00e9cessaire et n\u2019avait aucun inconv\u00e9nient du point de vue patriotique. Qu\u2019on cesse donc d\u2019identifier une langue avec un pays ou m\u00eame une civilisation. Une langue est, un v\u00e9hicule polyvalent, dans lequel on transporte les pens\u00e9es &lt;157&gt; et les sentiments que l\u2019on veut. Qu\u2019on aille donc en Suisse o\u00f9 l\u2019on parle allemand, fran\u00e7ais, italien et roumanche et o\u00f9 plus qu\u2019en aucun pays d\u2019Europe peut-\u00eatre le patriotisme est pur et l\u2019unit\u00e9 nationale intime. Mais nous retrouverons plus loin ce probl\u00e8me si ais\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre, s\u2019il y avait un minimum de bonne volont\u00e9, de largeur d\u2019esprit et de bont\u00e9 chez tout e\u00a0 monde. H\u00e9las! il n\u2019y \u00e9tait pas, voil\u00e0 pourquoi il y avait un profond malaise dans notre formation, dont je dois dire cependant que la plupart des officiers \u00e9taient clairvoyants et nuanc\u00e9s dans la mani\u00e8re de commander et d\u2019organiser le service.<\/p>\n<p>J\u2019avoue cependant que j\u2019avais le sentiment de perdre mon temps \u00e0 l\u2019infirmerie du bataillon, o\u00f9 je soignais des rhumatismes, des bronchites, des grippes et autres maladies peu dangereuses mais fr\u00e9quentes chez ces vieux soldats. Le plus clair de mon temps se passait \u00e0 mettre des ventouses, \u00e0 prendre la temp\u00e9rature ou \u00e0 faire d\u2019absurdes \u00e9tats sur la sant\u00e9 du bataillon, la qualit\u00e9 de l\u2019eau employ\u00e9 dans le secteur et le reste. Au spirituel, malgr\u00e9 les promesses qu\u2019on m\u2019avait faites de m\u2019emmener souvent en voiture dans les\u00a0 postes pour voir mes ouailles, j\u2019\u00e9tais paralys\u00e9 par mes fonctions d\u2019infirmier. Du reste mes hommes avaient presque partout des messes dans les villages non \u00e9vacu\u00e9es o\u00f9 ils stationnaient. Je fis donc au mois de novembre une demande pour quitter le r\u00e9giment et \u00eatre affect\u00e9 comme aum\u00f4nier titulaire ou auxiliaire dans un r\u00e9giment du front. Mon chef de bataillon me supplia de ne pas l\u2019envoyer. Je me rendis \u00e0 ses raisons, mais quelques semaines seulement. En janvier je fis partir ma demande, que je demandai \u00e0 un de mes anciens \u00e9l\u00e8ves, occupant une place importante aupr\u00e8s d\u2019un ministre d\u2019appuyer. Je profitais d\u2019une permission en f\u00e9vrier pour faire encore quelques d\u00e9marches et en mars 1940 j\u2019avais une lettre de service sign\u00e9e de M. Daladier me nommant aum\u00f4nier titulaire dans la ligne Maginot. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s heureux de cette nomination, qui me permettrait de faire un travail plus utile et aussi de satisfaire un certain go\u00fbt des aventures et du danger que j\u2019avais toujours. Dans le r\u00e9giment, naturellement, ma nomination, mes trois galons, firent sensation et provoqu\u00e8rent quelque jalousie, surtout chez certains officiers qui avaient le m\u00eame grade depuis la derni\u00e8re guerre, chez les m\u00e9decins auxiliaires aussi, qui \u00e9taient \u00e0 peine color\u00e9s dans les &lt;158&gt; popotes d\u2019officiers et qui devaient faire des sacrifices d\u2019argent pour y maintenir. Humainement parlant, mon ascension instantan\u00e9e, du garde de soldat de deuxi\u00e8me classe, \u00e0 celui de capitaine-aum\u00f4nier, \u00e9tait \u00e9videmment un peu rapide. Mais il s\u2019agissait du domaine spirituel, o\u00f9 l\u2019on me reconnaissait tout de m\u00eame quelque comp\u00e9tence. Je m\u2019\u00e9tais impos\u00e9 par ma pr\u00e9dication et aussi par les ouvrages, dont on me savait l\u2019auteur et mon appartenance \u00e0 la Compagnie de J\u00e9sus. Ma nomination eut paru plus extraordinaire si l\u2019on avait su ou r\u00e9alis\u00e9 mon origine sarroise, mon passage dans l\u2019arm\u00e9e allemande dans l\u2019autre guerre. Mais personne ne pensait \u00e0 tout cela. Je dois dire, \u00e0 ma d\u00e9charge, que je n\u2019avais pas briqu\u00e9 sp\u00e9cialement le rang d\u2019aum\u00f4nier titulaire, que j\u2019avais m\u00eame demand\u00e9 \u00e0 mes sup\u00e9rieurs de pouvoir m\u2019engager dans la l\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re combattante pour y travailler spirituellement au milieu d\u2019hommes que je comprendrais mieux que d\u2019autre, gr\u00e2ce \u00e0 mes connaissances linguistiques et \u00e0 mes voyages europ\u00e9ens. &#8211; On ne me l\u2019avait pas permis. \u2013 Je dois ajouter que si ma nomination alla vite, c\u2019est en partie \u00e0 cause de mes connaissances de l\u2019allemand. Dans les r\u00e9giments de forteresse qui\u00a0 gardaient la ligne Maginot, il y avait beaucoup d\u2019autochtones, alsaciens et lorrains. Or dans ces r\u00e9gions on parle surtout le patois allemand et les jeunes soldats, tout en se d\u00e9brouillant tr\u00e8s bien en fran\u00e7ais, ont gard\u00e9 l\u2019habitude d\u2019exprimer leur vie religieuse en allemand. Les aum\u00f4niers militaires nomm\u00e9s l\u00e0 bas sans savoir la langue, \u00e9taient donc s\u00e9rieusement handicap\u00e9s. Ils \u00e9taient aussi trop \u00e2g\u00e9s dans l\u2019ensemble et furent \u00e9loign\u00e9s pour cette raison par le haut commandement d\u2019accord avec les \u00e9v\u00eaques de leurs dioc\u00e8ses. Celui auquel je succ\u00e9dais, excellent cur\u00e9 des Vosges, avait remarquablement organis\u00e9 le service spirituel dans le secteur. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 prendre la suite.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas d\u2019une division mobile, mais d\u2019un secteur fortifi\u00e9 que je devenais l\u2019aum\u00f4nier. On appelait ainsi des fragments de la ligne Maginot et les troupes stables qui avaient \u00e0 la d\u00e9fendre et qui occupaient les ouvrages, les casemattes, les fortins et les points d\u2019appui. Celles qui d\u00e9pendaient de moi spirituellement \u00e9taient au nombre de 12 mille environ, fantassins, artilleurs, pionniers et sp\u00e9cialistes. Le &lt;159&gt; secteur \u00e9tait situ\u00e9 au nord de Hagenau, entre Wissembourg et Hagenau, dans cette partie de l\u2019Alsace qui est tr\u00e8s protestante et dont le patois ressemble \u00e0 celui du Palatinat voisin.<\/p>\n<p>Les r\u00e9giments qui composaient le secteur \u00e9taient form\u00e9s surtout Alsaciens, de Vosgiens et de Parisiens en nombre \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9gal. J\u2019eus bient\u00f4t la conviction que j\u2019eus la naiviet\u00e9 d\u2019exprimer au g\u00e9n\u00e9ral\u00a0 commandant le secteur, que du point de vue militaire autant que moral et religieux, la cr\u00e9ation de l\u2019infanterie et de l\u2019artillerie de forteresse \u00e9tait une erreur. Les soldats de l\u2019active, qui \u00e9taient\u00a0 la majorit\u00e9, la plupart des officiers \u00e9taient l\u00e0 depuis des ann\u00e9es. Ils avaient leur garnison dans ce secteur avant la guerre. Sans doute, pour cette raison connaissaient-ils parfaitement le secteur, les ouvrages qu\u2019ils avaient \u00e0 d\u00e9fendre, les armes dont ils disposaient. Avantage immense \u00e0 coup s\u00fbr. Mais ces hommes \u00e9taient, \u00e0 tout point de vue, devenus la proie de la routine, de l\u2019accoutumance, de la stabilit\u00e9 trop prolong\u00e9e, de la familiarit\u00e9 avec leur milieu, avec la population. Ils n\u2019avaient pas l\u2019\u00e2me libre. Toutes sortes de liens diminuaient leur valeur combative. Ils s\u2019\u00e9taient install\u00e9s assez confortablement dans leurs ouvrages. Ils couchaient tous les jours dans le m\u00eame lit, au-dessus duquel\u00a0 des gravures l\u00e9g\u00e8res et obsc\u00e8nes rempla\u00e7aient ou rappelaient les femmes absentes et amor\u00e7aient des r\u00eaves diurnes ou nocturnes qui n\u2019\u00e9tait que de la d\u00e9lectation morose. Les regards fuyants que je captais souvent en circulant dans les ouvrages, la g\u00eane r\u00e9elle que provoquait ma pr\u00e9sence, me prouvait \u00e9videmment que ces jeunes guerriers, comme Ulysse ou Hercule, avaient perdu une partie de leur virilit\u00e9 au service de Calypso ou d\u2019Omphale\u00a0 qui n\u2019\u00e9taient m\u00eame pas pr\u00e9sent\u00e9s. &#8211; Il faut dire \u00e0 la d\u00e9charge de ces jeunes gens que la vie souterraine qu\u2019ils menaient dans les ouvrages depuis des ann\u00e9es ou du moins de longs mois est terriblement an\u00e9miante, \u00e9nervante, tueuse d\u2019\u00e9nergie et d\u2019enthousiasme. Il faut ajouter que, durant la \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb qui, avant mon arriv\u00e9e, avait d\u00e9j\u00e0 dur\u00e9 6 mois, le haut commandement et le commandement imm\u00e9diat n\u2019avaient pas fait grand chose pour \u00e9lever le vrai moral de la troupe. Des cammionnettes arrivaient tous les jours dans le secteur avec de la litt\u00e9rature pornographique &lt;160&gt; que nos pauvres soldats d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s d\u00e9voraient et qui ne fut d\u00e9fendu que vers la fin gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention de nombreux aum\u00f4niers. Enfin, il faut dire qu\u2019on \u00e9tait trop convaincu de l\u2019efficacit\u00e9 du blocus et de l\u2019efficit\u00e9 de la ligne Maginot. En cons\u00e9quence, le g\u00e9n\u00e9ral Bourret,[8] commandant la cinqui\u00e8me arm\u00e9e, dont nous faisions partie, et le g\u00e9n\u00e9ral Dentz,[9] qui \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate du corps d\u2019arm\u00e9e, parlaient beaucoup plus de loisirs \u00e0 organiser que de coups de main \u00e0 faire. Ni exercices par les troupes au repos, ni attaques par les autres. Les travaux de d\u00e9fense ne furent pouss\u00e9s que vers la fin. Comment voulez-vous que la moral des troupes r\u00e9siste \u00e0 pareil traitement. A mon humble avis il eut fallu d\u00e9placer de temps en temps les troupes de forteresse comme les autres, les faire passer successivement dans les troupes de marche, leur faire faire des coups de mains pour rester en haleine. Tout cela a \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9, parce qu\u2019on ne croyait pas que la guerre deviendrait s\u00e9rieuse, parce qu\u2019on savait cette guerre assez impopulaire aussi, surtout parce que le gouvernement n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s fier de l\u2019avoir d\u00e9clar\u00e9e, ce qui \u00e9tait cependant indispensable pour l\u2019honneur et la libert\u00e9 du monde.<\/p>\n<p>Il ne faudrait pas croire cependant que le secteur dont je devenais l\u2019aum\u00f4nier \u00e9tait pourri et l\u00e2che. J\u2019ai signal\u00e9 les difficult\u00e9s et les erreurs. On verra plus loin que ces soldats se sont magnifiquement battus et qu\u2019avec eux, si l\u2019on avait vraiment voulu, on aurait pu sauver le pays. Mais tout n\u2019est pas fini, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p>Dans ce secteur, j\u2019avais donc \u00e0 organiser la vie religieuse. Je m\u2019inspirai pour le faire des m\u00e9thodes d\u2019action catholique qui cherche \u00e0 christianiser, non seulement les \u00e2mes individuelles, mais le milieu de l\u2019ambiance, l\u2019atmosph\u00e8re, les institutions, le cadre o\u00f9 elles agissent et p\u00e2tissent. Le milieu \u00e9tait tr\u00e8s m\u00eal\u00e9 au point de vue religieux. Les Alsaciens et les Vosgiens \u00e9taient chr\u00e9tiens dans l\u2019ensemble, mais paralys\u00e9s partiellement par le respect humain. L\u2019\u00e9l\u00e9ment parisien ne valait pas cher. Ignorance religieuse totale, anticl\u00e9ricalisme, immoralit\u00e9. &#8211; Et c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e9ment influent, audacieux donnant le ton. &#8211; La plupart des officiers \u00e9taient bienveillants, beaucoup pratiquants. Pour spiritualiser davantage ce milieu j\u2019avais des aides pr\u00e9cieux. D\u2019abord une trentaine de &lt;161&gt; pr\u00eatres-officiers ou soldats, qui tout en tenant leur rang et accomplissant leurs fonctions militaires, faisaient profiter leurs camarades du sacerdoce qu\u2019ils d\u00e9tenaient. Il y avait aussi une quinzaine de s\u00e9minaristes ou de religieux non pr\u00eatres qui me rendaient de grands services. Enfin des militants jocistes ou j\u00e9cistes qui ne demandaient qu\u2019\u00e0 appliquer les m\u00e9thodes qu\u2019ils pratiquaient depuis longtemps.<\/p>\n<p>Je n\u2019eus gu\u00e8re que trois mois pour saisir religieusement cette masse, o\u00f9 la bonne volont\u00e9 ne manquait pas, mais que les 6 mois de \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb n\u2019avait pu grandir spirituellement. Dans mon action je cherchai d\u2019abord \u00e0 avoir indirectement une influence, si possible un prestige qui me permettrait ensuite quelque chose de plus direct. Il faut se faire admettre d\u2019abord, en imposer si possible, se faire aimer, c\u2019est encore mieux. La route \u00e9tait un peu fray\u00e9e d\u00e9j\u00e0 d\u2019abord par mon pr\u00e9d\u00e9cesseur qui avait admirablement travaill\u00e9, ensuite parce que j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 connu d\u2019un certain nombre de soldats. Cela m\u2019avait d\u2019ailleurs jou\u00e9 un tour du\u00a0 moment de ma nomination comme aum\u00f4nier. J\u2019avais re\u00e7u un nouveau livret militaire avec le nom de guerre que j\u2019avais eu en 1918, qui me faisait na\u00eetre \u00e0 Poitiers. Je ne pus m\u2019en servir, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019on me connaissait. Je gardai donc mon nom, mais d\u00e9figurais un peu mon lieu de naissance que je placai en Moselle au lieu de la Sarre. \u2013 J\u2019\u00e9tais donc connu. \u2013 Le colonel commandant l\u2019artillerie du secteur m\u2019avait entendu pr\u00eacher dans telle cath\u00e9drale c\u00e9l\u00e8bre, d\u2019autres m\u2019avaient entendu \u00e0 la radio ou avaient lus mes livres et surtout mes articles des \u00ab\u00a0Etudes\u00a0\u00bb. Le terrain \u00e9tait donc pr\u00e9par\u00e9. Je le cultivai d\u2019abord par l\u2019apostolat de la sympathie. Je me montrai partout, allant dans tous les ouvrages, \u00e0 toutes les heures, y compris les corps francs tout en avant et qui \u00e9taient les plus expos\u00e9s. Je voulais un jour faire une sortie de nuit avec eux. On me refusa ce plaisir. G\u00e9n\u00e9ralement j\u2019\u00e9tais bien re\u00e7u et l\u2019on fumait volontiers les cigarettes que je tendais. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s heureux de ces promenades en pleine nature. Un jour je trouvai, au bord de la Lauter dans le beau village de Scheital[10], les 2 officiers du corps franc en train de lire et de commenter du Claudel[11] le plus herm\u00e9tique. Je fus enchant\u00e9 de la bonne aubaine et \u00e0 quelques m\u00e8tres des Allemands une conversation &lt;162&gt; litt\u00e9raire des plus anim\u00e9es eut lieu. Une autre fois j\u2019arrivai dans un avant-poste juste au moment o\u00f9 une patrouille allemande s\u2019en approcha et j\u2019assistai presqu\u2019\u00e0\u00a0 l\u2019escarmouche qui la fit s\u2019enfuir laissant entre nos mains le sous-officier qui la commandait. Ne sachant de quelle religion il \u00e9tait, je lui donna l\u2019absolution et l\u2019extr\u00eame onction sans condition, car il \u00e9tait encore chaud et je fis r\u00e9citer pour son \u00e2me un Notre P\u00e8re et un Je vous salue Marie \u00e0 mes soldats tout \u00e9mus. C\u2019\u00e9tait le premier mort de la guerre et le jeune soldat alsacien qui l\u2019avait tu\u00e9 avec son F.M., apr\u00e8s avoir longtemps h\u00e9sit\u00e9, en \u00e9tait encore tout fr\u00e9missant et m\u00eame troubl\u00e9. C\u2019\u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de Seltz, pr\u00e8s du Rhin. La plupart du temps mes<\/p>\n<p>visites, surtout au d\u00e9but, n\u2019\u00e9taient pas si dramatiques. Il ne se passait pas grand chose dans le secteur en dehors des duels d\u2019artillerie par-dessus le Lauter ou par-dessus le Rhin. Ces tirs nous co\u00fbtaient du monde d\u2019ailleurs, en partie \u00e0 cause de l\u2019insupportable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et curiosit\u00e9 de nos hommes, qui \u00e9taient imprudents et n\u2019utilisaient pas assez les abris.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de cet apostolat de la sympathie, tr\u00e8s pr\u00e9cieux, je crois, j\u2019essayai de pratiquer celui de la charit\u00e9. On m\u2019envoyait de nombreux colis, avec des lainages, des vivres et d\u2019autres bonnes choses. Je pus ainsi faire des heureux. Je pus procurer un ballon et des chemisettes ray\u00e9es \u00e0 une \u00e9quipe de foot-ball. Il m\u2019y arrive d\u2019\u00e9crire des lettres pour mes soldats et d\u2019obtenir pour les d\u2019entre eux, dont la femme faisait de la neurasth\u00e9nie, une permission suppl\u00e9mentaire qui me l\u2019attacha pour la vie. C\u2019est Pie IX qui d\u00e9clare \u00e0 Ozanam[12] que son \u0153uvre de charit\u00e9 \u00e9tait la meilleure des apolog\u00e9tiques. Je crois que c\u2019est vrai, et si la guerre avait dur\u00e9, c\u2019est dans cette ligne que j\u2019aurais travaill\u00e9 surtout.<\/p>\n<p>Un autre moyen d\u2019introduction aupr\u00e8s des soldats et ayant d\u00e9j\u00e0 valeur d\u2019apostolat \u00e9tait d\u2019\u00e9lever un peu le niveau intellectuel et d\u2019instruire nos soldats qui s\u2019ennuyaient et s\u2019abrutissaient dans cette guerre absurde d\u2019attente perp\u00e9tuelle. Tr\u00e8s encourag\u00e9 par le commandement je pris sur pieds un programme de conf\u00e9rences nullement religieuses, pour lesquelles j\u2019avais obtenu en principe le concours de sept ou huit officiers ou soldats plus cultiv\u00e9s. J\u2019ouvris moi-m\u00eame le feu &lt;163&gt; par une conf\u00e9rence sur le racisme que je r\u00e9p\u00e9tai sept ou huit fois dans les foyers du soldat ou des salles de restaurant qui ne manquaient pas dans les villages \u00e9vacu\u00e9s. J\u2019eus des auditoires magnifiques de 300 \u00e0 400 hommes, passionn\u00e9ment attentifs. Le sujet \u00e9tait int\u00e9ressant et dans ma pens\u00e9e je faisais d\u2019une pierre 2 coups en en parlant. J\u2019exposai la morale chr\u00e9tienne et catholique, faisant aussi aimer et estimer la religion, et je montrais indirectement l\u2019utilit\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une guerre qui \u00e9tait une croisade spirituelle contre des doctrines et des pratiques indignes de l\u2019humanit\u00e9 et essentiellement imp\u00e9rialistes. Je donnai parfois la parole aux auditeurs apr\u00e8s la conf\u00e9rence. Il arriva dans cette r\u00e9union que des soldats d\u00e9j\u00e0 infect\u00e9s, je ne sais trop comment, par le venin raciste, m\u2019opposaient avec v\u00e9h\u00e9mence des objections tendant \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019antis\u00e9mitisme, la st\u00e9rilisation forc\u00e9e ou d\u2019autres pratiques racistes. C\u2019\u00e9tait l\u2019exception. Dans l\u2019ensemble ces Fran\u00e7ais \u00e9prouvaient une v\u00e9ritable naus\u00e9e devant cette doctrine diam\u00e9tralement oppos\u00e9e \u00e0 nos traditions et notre temp\u00e9rament. Ceux qui quelques mois plus tard, sous couleur de collaboration, faciliteront l\u2019importation chez nous de ces id\u00e9es barbares, feront oeuvre anti-fran\u00e7aise, sans aucun doute et je \u2013 l\u2019\u00e9cris sans aucune passion \u2013 dire cela \u00e0 des soldats qui demain auraient \u00e0 se battre pour leur id\u00e9al, me paraissait utile du point de vue patriotique et m\u00eame militaire. Il n\u2019y a pas que l\u2019alcool qui donne de l\u2019\u00e9lan aux attaquants. Certaines id\u00e9es ou certaines haines sont plus efficaces. Il me semble qu\u2019on aurait d\u00fb \u00e9clairer davantage nos soldats sur la port\u00e9e de la guerre. On l\u2019avait fait au d\u00e9but. Les \u00e9v\u00eaques avaient parl\u00e9 de croisade. On s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 trop t\u00f4t et sans aucune raison. Finalement nos soldats ne savaient plus pourquoi ils se battaient. Pour ma part, j\u2019ai tout fait pour le faire savoir aux miens.<\/p>\n<p>Apostolat indirect encore que certaines grandes c\u00e9r\u00e9monies officielles en l\u2019honneur des morts de la guerre ou de Jeanne d\u2019Arc.- En les soignant beaucoup, on gagnait l\u2019audience et la confiance des &lt;164&gt; soldats toujours tr\u00e8s fid\u00e8les au culte des morts. Je ne manquai pas d\u2019utiliser cette corde et donnai aux enterrements autant de relief et de signification que possible.<\/p>\n<p>En d\u00e9blayant ainsi le terrain, je me rendu compte que le meilleur travail spirituel \u00e9tait fait par les pr\u00eatres soldats et les aum\u00f4niers auxiliaires de bataillon, que j\u2019avais fait mettre partout. Ce sont eux qui organisaient les messes dominicales dans les ouvrages, dans la for\u00eat, qui pr\u00eachaient, faisaient dire le chapelet, organisaient m\u00eame le mois de Marie, avaient des cercles d\u2019\u00e9tudes avec des militants trop ardents, confessaient, donnaient les derniers sacrements, refoulaient les objections, incarnaient par leur esprit de devoir, leur charit\u00e9 et leur d\u00e9vouement, la suavit\u00e9 du Sauveur J\u00e9sus, faisaient tomber les pr\u00e9jug\u00e9s et aimer l\u2019Eglise. Jamais on leur rendra assez hommage. Quelques uns \u00e9taient exempt\u00e9s de service ou de corv\u00e9es. Dans l\u2019ensemble je leur conseillais plut\u00f4t de faire comme tout le monde. C\u2019\u00e9tait leur mission sp\u00e9ciale et si noble de travailler en pleine p\u00e2te humaine et de t\u00e9moigner dans le d\u00e9but m\u00eame de la vie. Quelques jeunes pr\u00eatres alsaciens faisaient merveille \u00e0 cet \u00e9gard, dans mon secteur et je les admirai profond\u00e9ment.<\/p>\n<p>L\u2019apostolat direct de l\u2019aum\u00f4nier titulaire \u00e9tait autre. Ayant une trentaine de soldats qui le secondaient, il n\u2019avait pas \u00e0 faire tout le travail de d\u00e9tail. Il \u00e9tait naturel que je m\u2019occupasse plus directement des officiers, qui seraient all\u00e9s plus difficilement \u00e0 des camarades ou des subalternes. Je n\u2019y manquai pas et trouvai de la r\u00e9sonance aupr\u00e8s de beaucoup. Je me consid\u00e9rai ensuite comme organisateur de la vie religieuse dans les bataillons et les r\u00e9giments d\u00e9pendant de moi. Je fis nommer partout des aum\u00f4niers adjoints que je suivais et inspirais, j\u2019allais aussi souvent que possible assister aux c\u00e9r\u00e9monies qu\u2019ils organisaient, y assurer la pr\u00e9dication. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 et indispensable. C\u2019\u00e9taient un peu comme des visites pastorales des \u00e9v\u00eaques. La croix pectorale que nous portions nous donnait d\u2019ailleurs une allure un peu \u00e9piscopale. J\u2019allais aussi chaque dimanche dans un secteur nouveau et c\u2019\u00e9tait de plus haut int\u00e9r\u00eat et souvent tr\u00e8s pittoresque. Tant\u00f4t l\u2019autel \u00e9tait au fond d\u2019une sape, tant\u00f4t dans une casemate et tant\u00f4t dans une clairi\u00e8re de la for\u00eat. Les soldats savaient toujours l\u2019orner avec go\u00fbt et ces messes me faisaient penser \u00e0 l\u2019apostolat du Christ sur la montagne, dans le d\u00e9sert, dans la barque du lac G\u00e9nesareth. Je me consid\u00e9rais ensuite comme &lt;165&gt; animateur,\u00a0 encore plus que comme organisateur. Il faut une \u00e2me au corps, il faut de l\u2019esprit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mati\u00e8re. J\u2019essayais d\u2019insuffler cet esprit en visitant le plus possible les unit\u00e9s, en parlant avec les chevilles ouvri\u00e8res, en voyant tous mes auxiliaires. Ceux-ci je les formais sp\u00e9cialement. Tous les dimanches, autant que possible, je r\u00e9unissais tous les pr\u00eatres et les s\u00e9minaristes du secteur. Je leur faisais une conf\u00e9rence spirituelle, nous examinions les probl\u00e8mes qui se posaient, nous discutions \u00e0 perte de vue. C\u2019\u00e9tait des r\u00e9unions d\u2019\u00e9tat-major spirituel. C\u2019est mon pr\u00e9d\u00e9cesseur\u00a0 qui avait \u00e9tabli ces r\u00e9unions sans prix. J\u2019y distribuai aussi du vin de messe, des p\u00e9riodiques et l\u2019on go\u00fbtait ensemble tout en continuant les discussions. C\u2019est l\u00e0 le meilleur travail de l\u2019aum\u00f4nier titulaire, donner des id\u00e9es, de l\u2019\u00e9lan, du courage \u00e0 ces magnifiques ouvriers qui portaient tout cela dans leurs bataillons et leurs compagnies, quel magnifique travail spirituel! \u2013 Je t\u00e2chais de l\u2019assurer de mon mieux.<\/p>\n<p>Tout cela eut-il un r\u00e9sultat? Il ne faut peut-\u00eatre pas trop s\u2019en preoccuper. Dieu seul le sait. Pour les P\u00e2ques 1940, o\u00f9 nous f\u00eemes un grand effort de pr\u00e9dication, nous v\u00eemes au banc de communion environ 10\/oo de nos soldats. Il est vrai que beaucoup d\u2019entre eux, les Alsaciens en particulier, firent leur devoir en permission dans leur paroisse. C\u2019\u00e9tait insuffisant et ne d\u00e9passait pas la moyenne des moins bonnes paroisses de l\u2019ensemble du pays. La \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb dans laquelle on \u00e9tait install\u00e9, se vautrait, n\u2019\u00e9veillait pas les \u00e2mes. Elle les avait plut\u00f4t assoupies et avilies. Quand en mai, la Belgique eut \u00e9t\u00e9 envahie et que dans le secteur voisin du n\u00f4tre, puis dans le n\u00f4tre, les Allemands tent\u00e8rent, vainement d\u2019ailleurs, une perc\u00e9e qui co\u00fbta du monde de part et d\u2019autre, quand les duels d\u2019artillerie devinrent plus meurtriers et plus fr\u00e9quents, le niveau religieux monta et notre travail spirituel aussi. Primos deos fecit timor. &#8211;\u00a0 Il en fut ainsi jusqu\u2019\u00e0 l\u2019armistice. La ferveur des \u00e2mes \u00e9tait proportionn\u00e9e \u00e0 la ferveur des batailles. Je crois cependant que beaucoup de biens s\u2019en fait, beaucoup de pr\u00e9jug\u00e9s sont tomb\u00e9s surtout gr\u00e2ce aux pr\u00eatres-soldats. Comme en 1914 la fraternit\u00e9 des combats, en rapprochant tout le monde, a supprim\u00e9 bien des barri\u00e8res. Esp\u00e9rons que ces germes d\u00e9pos\u00e9s alors dans les \u00e2mes l\u00e8veront apr\u00e8s la guerre et porteront des fruits.<\/p>\n<p>Tout ce travail fut court, parce que les \u00e9v\u00e9nements se pr\u00e9cipit\u00e8rent. L\u2019avance des allemands fut telle au Nord de la France que l\u2019encerclement des troupes de la ligne Maginot se posait. Ici encore une faute certaine fut commise. On nous utilisa trop tard. A &lt;166&gt; la Pentec\u00f4te, nous re\u00e7\u00fbmes l\u2019ordre de nous replier, non pas tous. Un tiers de nos effectifs resterait dans la ligne Maginot, pour la d\u00e9fendre co\u00fbte que co\u00fbte. Le reste, avec toute l\u2019artillerie ext\u00e9rieure, \u00e9tait form\u00e9 en division et achemina vers l\u2019int\u00e9rieur pour prendre part \u00e0 la bataille de France. Il est certain que les deux millions d\u2019hommes mass\u00e9s dans la ligne Maginot, troupes fra\u00eeches, auraient pu jouer un r\u00f4le, si elles avaient \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s comme troupe de lignes et pas sp\u00e9cialis\u00e9s dans les forteresses exclusivement, mais surtout, si elles \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 temps. Notre division avait re\u00e7u l\u2019ordre de d\u00e9fendre Chaumont. Quand nous arriv\u00e2mes du c\u00f4t\u00e9 de Gray, cette ville \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 prise par les Allemands. Nous ne rejoign\u00eemes jamais \u00e0 Chaumont le commandant de la division, qui dut se replier sans ses troupes dispers\u00e9es \u00e0 droite et \u00e0 gauche. &#8211; C\u2019\u00e9tait lamentable. &#8211; Tel de nos bataillons se couvrut cependant de gloire du c\u00f4t\u00e9 de Vesoul et arracha des cris d\u2019admiration aux Allemands eux-m\u00eames. Henry Bidou[13] en a cont\u00e9 les p\u00e9rip\u00e9ties dans la \u00ab\u00a0Revue des deux Mondes\u00a0\u00bb. Notre r\u00f4le \u00e0 nous fut moins glorieux. Nous d\u00e9fend\u00eemes la ville de Luxueil pendant quelques jours, gr\u00e2ce surtout \u00e0 l\u2019artillerie du 69\u00b0 RAF[14] qui jeta en l\u2019air les blind\u00e9s allemands et les for\u00e7a \u00e0 chercher un autre chemin. Nous e\u00fbmes des pertes assez s\u00e9rieuses dans cette bataille, o\u00f9 j\u2019eus l\u2019honneur moi-m\u00eame d\u2019\u00eatre bless\u00e9 d\u2019un \u00e9clat d\u2019obus dans le bras gauche pendant que je vaquais a mon minist\u00e8re spirituel. Nous nous repli\u00e2mes conform\u00e9ment aux ordres re\u00e7us sur les Vosges, tout en nous d\u00e9fendant. Quelques blind\u00e9s fran\u00e7ais \u00e9taient joints \u00e0 nous, command\u00e9s par le commandant Gignoux[15], ancien et futur ministre. Ils n\u2019\u00e9taient pas assez nombreux pour arr\u00eater l\u2019ennemi. L\u2019un des lieutenants qui les commandait eut m\u00eame le mauvais go\u00fbt de me prendre pour un espion et de me demander mes papiers en pleine bataille. Partout on voyait la cinqui\u00e8me colonne et j\u2019ai personnellement sauv\u00e9 la vie \u00e0 quelques affect\u00e9s sp\u00e9ciaux qui se trouvaient par l\u00e0, qui avaient fait du mauvais esprit et que les soldats ou les officiers voulaient fusiller comme appartenant \u00e0 la fameuse colonne. C\u2019\u00e9tait la panique dans toute son horreur. Les civils dans nos jambes, refluant de partout malgr\u00e9 les ordres re\u00e7us, ne facilitaient pas notre t\u00e2che. Mais nous reculions en ordre de village en village pour aboutir trois ou quatre jours avant l\u2019armistice dans la vall\u00e9e de la Moselette &lt;167&gt; ou de la Moselle, je me souviens plus, non loin du Thillot, de Ferdrupt. Apr\u00e8s avoir d\u00e9fendu le col de La Faux, au moyen de destructions et toujours gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019artillerie du 69\u00b0 RAF qui faisait merveille encore, nous e\u00fbmes le d\u00e9plaisir de voir les Allemands d\u00e9boucher derri\u00e8re nous, venant de Belfort. Nous \u00e9tions encercl\u00e9s ou pris dans une sourici\u00e8re. Le g\u00e9n\u00e9ral Menu[16] qui \u00e9tait l\u00e0 et qui allait remonter \u00e0 la Bresse o\u00f9 il se trouvait avec l\u2019\u00e9tat-major du g\u00e9n\u00e9ral Laure[17] et du g\u00e9n\u00e9ral Bourret, je crois nous envoya dans les montagnes, o\u00f9 les allemands ne nous suivirent pas. Il faisait un temps effroyable. Les vivres s\u2019\u00e9puisaient. Ce furent des journ\u00e9es mornes, lourdes, o\u00f9 tout le monde attendait l\u2019armistice qui ne venait pas \u00e0 cause des tractations avec l\u2019Italie, la glorieuse alli\u00e9e, qui voulait sa part du g\u00e2teau. Nous savions que P\u00e9tain avait demand\u00e9 l\u2019armistice mais nous savions aussi que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle continuait la lutte. C\u2019\u00e9tait le camarade d\u2019un de nos colonels qui m\u2019en disait le plus grand bien. Il avait command\u00e9 les chars de la cinqui\u00e8me arm\u00e9e, dont nous faisions partie et s\u2019\u00e9tait fait estimer au P.C. de Saverne. La veille de l\u2019armistice qui \u00e9tait un dimanche, le 24 juin[18], dans une sapini\u00e8re des Vosges, dans une vall\u00e9e menant au massif qui s\u00e9pare la Moselle de la Moselette, un autel improvis\u00e9 est dress\u00e9. Il est beau dans sa simplicit\u00e9 et les sapins align\u00e9s, forment des vo\u00fbtes splendides. Il pleut l\u00e9g\u00e8rement mais la pluie ne perce pas ces vo\u00fbtes verdoyantes. Autour de l\u2019autel des centaines de soldats fantassins du 79\u00b0 RIF, artilleurs du 69\u00b0 RAF[19], quelques civils r\u00e9fugi\u00e9s dans les montagnes. Les visages sont graves angoiss\u00e9s. Ces soldats venus de la ligne Maginot se sont battus jusqu\u2019au bout. Ils savent que c\u2019est fini, que l\u2019armistice est demand\u00e9, qu\u2019il sera sign\u00e9 d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre, que la glorieuse arm\u00e9e fran\u00e7aise est battue, que l\u2019avenir est sombre, de plomb comme le ciel en ce moment&#8230; Ils ne peuvent y croire, plusieurs sont r\u00e9volt\u00e9s contre Dieu lui-m\u00eame pour lequel, en derni\u00e8re analyse ils se sont battus. Ils l\u2019ont dit \u00e0 l\u2019aum\u00f4nier qui dit la messe en ce moment. Quelques-uns ont ajout\u00e9: \u00ab\u00a0C\u2019est fini; je ne crois plus en Dieu, je ne mettrai plus les pieds \u00e0 l\u2019Eglise. Si les ennemis du Christ triomphent insolemment, si ses amis sont vaincus et humili\u00e9s, je me d\u00e9tourne de Dieu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ils auraient pu emprunter au sombre Alfred de Vigny[20] l\u2019expression de leur d\u00e9sespoir et de leurs blasph\u00e8mes:<\/p>\n<p>S\u2019il est vrai qu\u2019au jardin sacr\u00e9 des Ecritures<\/p>\n<p>&lt;168&gt; Le Fils de Dieu ait dit ce qu\u2019on voit rapport\u00e9;<\/p>\n<p>Muet, aveugle et sourd au cri des cr\u00e9atures,<\/p>\n<p>Si le ciel nous laissa comme un monde avort\u00e9,<\/p>\n<p>Le juste opposera le d\u00e9dain \u00e0 l\u2019absence<\/p>\n<p>Et ne r\u00e9pondra plus que par un froid silence<\/p>\n<p>Au silence \u00e9ternel de la Divinit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la pens\u00e9e profonde de plusieurs de mes soldats et officiers. Comme eux, plus qu\u2019eux peut-\u00eatre, je souffrais de la d\u00e9faite, parce que je mesurais mieux la conception barbare et antichr\u00e9tienne que se faisait du monde le vainqueur provisoire et cependant, tout en disant la derni\u00e8re messe militaire \u00e0 mes soldats, qui demain seraient prisonniers, j\u2019avais le c\u0153ur gonfl\u00e9 d\u2019esp\u00e9rance surnaturelle et de splendide certitude apr\u00e8s, l\u2019\u00e9vangile, tr\u00e8s simplement, je donnai les consignes spirituelles, les derni\u00e8res consignes \u00e0 mes soldats. Je leur commentai quelques verbes: ne pas se d\u00e9courager, ne pas murmurer, accepter, esp\u00e9rer, recommencer, construire.\u00a0 Je d\u00e9veloppai cette id\u00e9e que Dieu est myst\u00e9rieux, infini dans son gouvernement, mais qu\u2019il est juste et paternel, que nous avions bien m\u00e9rit\u00e9 quelque ch\u00e2timent, mais que ce ch\u00e2timent paraissait plein d\u2019amour, d\u2019intentions, de p\u00e9dagogie surnaturelle, que ce ch\u00e2timent \u00e9tait une gr\u00e2ce, la gr\u00e2ce supr\u00eame qui seule permettrait \u00e0 la France de se retrouver elle-m\u00eame, tandis que les autres continueraient \u00e0 s\u2019entre d\u00e9chirer, de faire peau neuve et de jouer finalement, gr\u00e2ce \u00e0 sa r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, un r\u00f4le de premier plan dans la paix et dans le monde. Et j\u2019ajoutais que malgr\u00e9 la duret\u00e9 des temps, je voyais d\u00e9j\u00e0 surgir \u00e0 l\u2019horizon l\u2019aurore avant-coureur de ce lever de soleil et que cette aurore avait nom&#8230; P\u00e9tain. Et je vis les visages se rass\u00e9r\u00e9ner, des flammes s\u2019allumer dans les yeux humides. Le Saint Sacrifice se d\u00e9roula et au moment de la cons\u00e9cration, quand je levai l\u2019Hostie Sainte, les genoux de ces braves se courb\u00e8rent, marquant leur acceptation du sacrifice immense qu\u2019ils allaient faire et dans leurs mains tremblantes ils \u00e9levaient aussi leurs \u00e2mes endolories, charg\u00e9es de doutes et de d\u00e9sirs, avec le Christ immol\u00e9 pour le monde pour le rel\u00e8vement de leur pauvre pays. \u2013<\/p>\n<p>Ce fut ma derni\u00e8re messe militaire. Le lendemain, croyant \u00eatre d\u00e9mobilis\u00e9s dans l\u2019honneur apr\u00e8s la signature de l\u2019armistice, ces hommes \u00e9taient &lt;169&gt; consid\u00e9r\u00e9s comme prisonniers de guerre et conduits en Allemagne comme un troupeau. Je ne sais si, l\u00e0 bas, o\u00f9 ils sont toujours au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris ces lignes dans le midi de la France, ils pensent encore au dernier sermon de leur aum\u00f4nier sous les sapins vosgiennes ruisselant de pluie. En tout cas, l\u2019aurore entrevue alors, apr\u00e8s de troublantes \u00e9clipses a surgi de nouveau, est devenue plus \u00e9clatante et d\u00e9j\u00e0 nous voyons le soleil surgir de la brume. Mais cette aurore ne s\u2019appelle plus P\u00e9tain. \u2013 H\u00e9las! Il s\u2019appelle&#8230; l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise d\u2019Afrique se couvrant de gloire en Italie aujourd\u2019hui, 29 mai 1944, et dans le monde entier demain. All\u00e9luia. \u2013<\/p>\n<p>Notre guerre \u00e0 nous \u00e9tait finie. &#8211; Celle de nos camarades laiss\u00e9s dans la ligne Maginot ne l\u2019\u00e9tait pas encore, ils r\u00e9sist\u00e8rent plus longtemps et se couvrirent de gloire. Je transcrirai ici la lettre que je re\u00e7us le 30-11-40 de celui qui les avait command\u00e9s, le colonel Schwartz, \u00e9vad\u00e9 comme moi- m\u00eame. \u00a0<em>\u00ab\u00a0Les \u00e9l\u00e9ments du 79\u00b0, laiss\u00e9s sur les positions se sont couverts de gloire, on ne peut dire moins. Les avanc\u00e9es ont d\u2019abord superbement r\u00e9sist\u00e9. Les garnisons de plusieurs blocs se sont fait tuer sur place, ou se sont d\u00e9fendus jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement de leurs munitions. Les gens des avanc\u00e9es ne se sont ensuite repli\u00e9s que sur mon ordre, quand il a fallu faire face \u00e0 l\u2019arri\u00e8re par suite de l\u2019encerclement. Ce \u00ab\u00a0repli\u00a0\u00bb ne fut donc qu\u2019un&#8230;,&#8230; changement de front.<\/em><\/p>\n<p><em>La 20\u00b0 ligne<strong>[21]<\/strong><\/em><em> des casemates fut attaqu\u00e9e de front depuis celles du bois de Hoffen jusqu\u2019\u00e0 celles de la Seltz, apr\u00e8s bombardements par bombes d\u2019avion de 500 \u00e0 1500 kilos. L\u2019ennemi laissa environ 300 morts sur le terrain et ne put passer. Les cloches de ces casemates, battues de plein front par des canons \u00e0 tir tr\u00e8s tendu furent toutes mises hors de combat, mais pas perc\u00e9es. Toutes les embrasures r\u00e9sist\u00e8rent\u00a0 et des \u00e9quipes ennemies furent fauch\u00e9es tandis qu\u2019elles essayaient de les faire sauter avec des explosifs apport\u00e9s \u00e0 la main. Seuls l\u2019abri de Hoffen et la casemate Nord d\u2019Oberroedern furent crev\u00e9s par des bombes tomb\u00e9es dans les foss\u00e9s, mais par en-dessous seulement, de sorte que leurs possibilit\u00e9s de d\u00e9fense rest\u00e8rent intactes. La garnison d\u2019Oberroederen-Nord, commotionn\u00e9e par l\u2019explosion, fut redress\u00e9e par son chef, le lieutenant Vialle,<strong>[22]<\/strong><\/em><em> au chant de la Marseillaise et \u00e9tendit devant les cr\u00e9neaux &lt;170&gt; les Allemands qui venaient y poser des explosifs. Vialle avait \u00e9t\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement bless\u00e9 dans la cloche un instant avant. Dans toutes les casemates attaqu\u00e9es, l\u2019armement des embrasures avait s\u00e9rieusement souffert. Il fut r\u00e9par\u00e9 ou remplac\u00e9 la nuit.<\/em><\/p>\n<p>Le lendemain, l\u2019ennemi se garda bien de renouveler l\u2019attaque de front, mais il attaqua \u00e0 revers la m\u00eame tranche de la ligne et le reste de celle-ci depuis les arri\u00e8res du Hochwald jusqu\u2019\u00e0 Hatten. Il fut contenu. En fin de journ\u00e9e, il atteignit la ligne des casemates, depuis le bois de Hoffen, jusqu\u2019\u00e0 la Seltz, mais ne put la franchir. Le mince cordon, dont le 79\u00b0 restait ma\u00eetre, demeura inviol\u00e9 et c\u2019est par l\u00e0 que le Nord et le Sud du secteur continu\u00e8rent \u00e0 communiquer de nuit, par des agents de liaison jusqu\u2019\u00e0 la fin des hostilit\u00e9s.<\/p>\n<p><em>Je n\u2019ai pas besoin de vous dire qu\u2019au cours des attaques, l\u2019artillerie des ouvrages, la seule qui nous restait, puisque toute l\u2019artillerie ext\u00e9rieure \u00e9tait partie, fit du bon travail. Les tourelles r\u00e9sist\u00e8rent aux plus gros projectiles, bombes, obus de 350 et m\u00eame de 420. Quand elles \u00e9taient recouvertes par la terre qui les bloquait, les hommes allaient la d\u00e9gager, &#8211; parfois m\u00eame de jour. Les dessus de Schoenenbourg et du Hochwald-Est sont plus boulevers\u00e9s que ne le furent Douaumont et Vaux, mais aucun projectile ne p\u00e9n\u00e9tra \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/em><\/p>\n<p><em>A partir du 22, l\u2019ennemi porta son effort principal sur la partie sud du secteur, toujours par des attaques \u00e0 revers. L\u00e0 non plus, il ne put passer. Il faut s\u2019incliner bien bas devant le soldat de France&#8230; Je n\u2019ai pu le remercier que par de pauvres mots, dans mon dernier ordre du jour: \u00ab\u00a0Soldat de France, partout o\u00f9 tu as tenu, ton sacrifice aura \u00e9t\u00e9 l&#8217;\u00e9tincelle d&#8217;o\u00f9 jaillira la renaissance de la Patrie!\u00a0\u00bb&#8230;<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9cern\u00e9 environ un millier de citations sur un effectif de 10.000 hommes. &#8211; J\u2019ai donc conscience de n\u2019avoir pas exag\u00e9r\u00e9 et ces croix de guerre pourront \u00eatre fi\u00e8rement port\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019ennemi, le premier, en a rendu le t\u00e9moignage en faisant parler les armes \u00e0 mes hommes, mais ces invaincus ont \u00e9t\u00e9 odieusement trait\u00e9s par la suite, par la clique nazie. Ce sera la grande douleur &lt;171&gt; de ma carri\u00e8re avec l\u2019effondrement de nos arm\u00e9es\u00a0\u00bb. L\u2019auteur de cette lettre, pass\u00e9 en Afrique depuis longtemps, aura repris du service l\u00e0-bas, je l\u2019esp\u00e8re, et pourra venger ses camarades en contribuant \u00e0 la d\u00e9faite allemande que suivra le ch\u00e2timent des nazis ind\u00e9licats.<\/p>\n<p>On voudra bien croire que cette page me fit grand bien. Je n\u2019avais pas vu d\u2019h\u00e9ro\u00efsme dans les quelques engagements o\u00f9, mal arm\u00e9s, nous avions \u00e9t\u00e9 m\u00eal\u00e9s dans les Vosges. Et cela me co\u00fbtait de finir si pi\u00e8trement la guerre. Heureusement que d\u2019autres dans ces casemates qui m\u2019\u00e9taient toutes famili\u00e8res, sauvaient l\u2019honneur du drapeau de notre r\u00e9giment. On a vu plus haut que le lendemain de l\u2019armistice nous fumes tous faits prisonniers dans la vall\u00e9e de la Moselle, apr\u00e8s l\u2019armistice, ce qui est contre toutes les conventions, mais figurait dans les conventions d\u2019armistice. Avec leur duplicit\u00e9 coutumi\u00e8re, les officiers allemands avaient affirm\u00e9 que nous serions d\u00e9mobilis\u00e9s et nous n\u2019\u00e9tions descendus de nos montagnes qu\u2019\u00e0 cette condition. Au lieu de cela dans nos propres voitures et nos propres camions, nous devions \u00eatre conduits \u00e0 Colmar et de l\u00e0 en Allemagne. Je ne pus supporter l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre prisonnier de guerre.<\/p>\n<p>Fort de l\u2019ordre du commandement qui avait laiss\u00e9 libert\u00e9 de man\u0153uvre, de la convention de Gen\u00e8ve aussi, qui d\u00e9fend de garder les aum\u00f4niers comme prisonniers de guerre, voulant aussi \u00e9chapper aux Nazis, sur la liste noire desquels j\u2019avais de bonnes raisons de croire que je figurais, je persuadais un lieutenant du pays qu\u2019il valait mieux nous \u00e9vader. Nous y r\u00e9uss\u00eemes\u00a0 et je passai quelques jours aupr\u00e8s de ce camarade \u00e0 Cornimont, village vosgien situ\u00e9 pr\u00e8s de la fronti\u00e8re alsacienne.<\/p>\n<p>J\u2019y troquai mon calot contre un vieux chapeau eccl\u00e9siastique, que M. le Cur\u00e9 eut la bont\u00e9 de c\u00e9der, j\u2019enlevai baudrier et gu\u00eatres et&#8230; fis une imprudence qui aurait pu me co\u00fbter cher. Ayant v\u00e9cu 6 ans en Alsace, je ne pus me r\u00e9signer \u00e0 gagner la France libre sans l\u2019avoir revue. Je passai donc les Vosges, arrivai \u00e0 Oderen que je connaissais bien, o\u00f9 les S\u0153urs de la Crois m\u2019accueillirent charitablement et me donn\u00e8rent m\u00eame une paire de souliers plus l\u00e9gers que ceux que je portai. Une &lt;172&gt; voiture allait justement \u00e0 Mulhouse. J\u2019y allai voir mes confr\u00e8res qui me conseill\u00e8rent de retourner dans quelque village perdu o\u00f9 il n\u2019y avait pas d\u2019Allemands. Je restai quelque temps \u00e0 St. Amarin, puis au bout de 10 jours gagnai Colmar, puis Strasbourg. Partout je vis des signes \u00e9mouvants de la fid\u00e9lit\u00e9 fran\u00e7aise de l\u2019Alsace. Ce fut une immense d\u00e9ception pour les Allemands. Toutes les tendresses des Alsaciennes \u00e9taient pour les prisonniers qui passaient. Aux soldats allemands qui croyaient enter en lib\u00e9rateurs et qui demandaient aux Alsaciennes &#8222;\u00ab\u00a0Wo sind denn die Blumen?\u00a0\u00bb O\u00f9 sont donc les fleurs pour nos fusils, il \u00e9tait r\u00e9pondu sans h\u00e9sitation: \u00ab\u00a0die sind f\u00fcr die Unsrigen\u00a0\u00bb. Elles sont pour les n\u00f4tres. Et en effet les prisonniers fran\u00e7ais \u00e9taient g\u00e2t\u00e9s de toute mani\u00e8re, quand les vainqueurs \u00e9taient ignor\u00e9s et m\u00e9pris\u00e9s. \u2013 Cette fid\u00e9lit\u00e9, on le sait, se maintient admirablement depuis 5 ans malgr\u00e9 les l\u00e2chet\u00e9s et les abondons d\u2019un Pierre Laval \u00e0 cet \u00e9gard. Les Allemands en \u00ab\u00a0bavent\u00a0\u00bb de fureur, mais ils n\u2019en doutent pas.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il y a de plus merveilleux c\u2019est que personne\u00a0 en ce mois de juillet 1940 ne croyait en Alsace \u00e0 la victoire allemande, en dehors des Allemands eux-m\u00eames. Avec une divination admirable, qui n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que du sentiment, qui \u00e9tait peut-\u00eatre aussi de la clairvoyance, les Alsaciens \u2013 Lorrains ont pr\u00e9vu l\u2019\u00e9volution de la guerre telle quelle a lieu en effet. Non pas dans ses p\u00e9rip\u00e9ties de d\u00e9tail, mais dans les grandes lignes. Ils ont cru que cela irait plus vite, oui, mais ils ont toujours cru \u00e0 la d\u00e9faite allemande et \u00e0 la victoire finale de la France. Nulle part le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle y a trouv\u00e9 plus de sympathie, d\u2019admiration et d\u2019aide substantielle. Si les Alsaciens \u2013Lorrains ont admis P\u00e9tain et Laval, c\u2019est qu\u2019ils \u00e9taient persuad\u00e9s qu\u2019ils voulaient racler les Allemands et travaillaient secr\u00e8tement pour et avec les Alli\u00e9s. Ceci ils l\u2019ont cru au d\u00e9but, j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin et j\u2019ai partag\u00e9 leur conviction et leur espoir. Je ne sais combien de temps &lt;173&gt; ils ont gard\u00e9 ces illusions. En tout cas, ils n\u2019ont jamais dout\u00e9 de la victoire ni de leur rattachement final \u00e0 la France. Tous les prisonniers \u00e9vad\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 eux vous le diront.<\/p>\n<p>Ce qui ne les emp\u00eacha pas d\u2019aimer leur patois, de vouloir le garder, d\u2019entendre qu\u2019on le respecte avec leurs traditions locales et religieuses. Il faudra bien passer par l\u00e0. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019on aura enfin compris qu\u2019on peut \u00eatre Alsacien et Fran\u00e7ais ensemble.<\/p>\n<p>Je restai quelque temps en Alsace, y eus le d\u00e9sagr\u00e9ment de trouver notre maison occup\u00e9e par des Allemands et inaccessible \u00e0 ses propri\u00e9taires. Mais la Gestapo commen\u00e7ait \u00e0 travailler. Les ind\u00e9sirables \u00e9taient cherch\u00e9s. Un jour un vicaire g\u00e9n\u00e9ral[23] me rencontrant leva les bras au ciel et me fit comprendre qu\u2019il valait mieux \u00ab\u00a0d\u00e9guerpir\u00a0\u00bb au plus vite. Il avait \u00e9t\u00e9 censeur avant la guerre de l\u2019un de mes livres antiracistes et avait m\u00eame eu la prudence de ne donner qu\u2019un imprimatur anonyme. Mon livre portait un pseudonyme[24], mais les Allemands l\u2019avaient perc\u00e9 \u00e0 jour. Je fus docile \u00e0 ce conseil et au d\u00e9but d\u2019ao\u00fbt je secouais la semelle de mes souliers, pris l\u2019express et gagna Paris pour y voir mon Sup\u00e9rieur provincial.[25] Avant de partir, je fis une longue promenade \u00e0 travers Strasbourg o\u00f9 rentraient les r\u00e9fugi\u00e9s de la Dordogne. J\u2019y fus accost\u00e9 par un officier de la Reichswehr originaire de Kehl. C\u2019\u00e9tait un catholique fervent, nullement hitl\u00e9rien. Il \u00e9tait presque g\u00ean\u00e9 par la d\u00e9faite fran\u00e7aise, comprenant que la victoire de Hitler serait aussi celle du diable antichr\u00e9tien. Nous caus\u00e2mes longuement. A un moment donn\u00e9, me regardant droit dans les yeux, il me dit: Savez-vous pourquoi vous avez perdu la guerre? Je vais vous le dire, moi qui ai fait toutes les campagnes et vais avec humanit\u00e9, je vous le promets, commander un camp de prisonniers. &#8211; C\u2019est parce que vos soldats ne voulaient pas mourir. \u2013 Je baissa la t\u00eate sous ce coup de massue. Il me donna des exemples pour justifier son jugement, trop g\u00e9n\u00e9ral, sans aucun doute, mais vrai dans l\u2019ensemble. Mais pourquoi n\u2019avait-on pas voulu mourir? Parce que pendant 8 mois tout &lt;174&gt; le monde avait dit qu\u2019on n\u2019aurait pas \u00e0 mourir.<\/p>\n<p>Je passai \u00e0 Mulhouse, o\u00f9 je donnai un triduum aux S\u0153urs de Ribeauvill\u00e9 que je connaissais bien. Je leur pr\u00e9dis qu\u2019avant six mois, elles auraient \u00e0 quitter leur costume, leurs classes, leurs \u0153uvres et que leur fid\u00e9lit\u00e9 au Christ serait mise \u00e0 une rude \u00e9preuve. Toutes ne me croyaient pas. Telle Sup\u00e9rieure s\u2019imaginait que M. Ross\u00e9[26] obtiendrait des accommodements et des permissions. Il n\u2019a rien obtenu. Et ma pr\u00e9diction s\u2019est accomplie \u00e0 la lettre. Plusieurs de celles qui m\u2019\u00e9cout\u00e8rent alors et qui me chanteraient avant mon d\u00e9part: Ils ne l\u2019auront pas, l\u2019Alsace et la Lorraine, ont mal r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la pers\u00e9cution et \u00e0 la la\u00efcisation. D\u2019autres, il est vrai, ont \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9es, et &#8211; me dit-on \u2013 fusill\u00e9es pour avoir fait \u00e9vader par la Suisse des centaines de prisonniers fran\u00e7ais et de jeunes Alsaciens. &#8211; Leur foi \u00e0 elles aussi, est ind\u00e9fectible. \u2013 Qu\u2019on ne l\u2019oublie donc jamais! &#8211;<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Mulhouse j\u2019allai jusqu\u2019\u00e0 Dijon, o\u00f9 j\u2019eus trois heures d\u2019arr\u00eat en pleine nuit. La gare \u00e9tait encombl\u00e9e de soldats allemands. Je me promenais sur les quais lorsque j\u2019entendis un de ces gamins se payer ma t\u00eate. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, mon sang ne faisant qu\u2019un tour, je protestai en bon allemand. Ils se montr\u00e8rent confus et nous parl\u00e2mes longuement de racisme, de politique fran\u00e7aise et anglaise, de religion. Je fus frapp\u00e9 par le c\u00f4t\u00e9 st\u00e9r\u00e9otype de leurs r\u00e9ponses. \u2013 Aucune personnalit\u00e9. \u2013Ils parlaient comme des livres ou des automates, r\u00e9citant ce qu\u2019ils avaient appris. Ils parlaient deux fois des J\u00e9suites ennemis du r\u00e9gime et deux fois de mon ami le P. Muckermann[27] qui \u00e9tait une b\u00eate noire et dont ils avaient d\u00fb trouver dans ma chambre tous les livres d\u00e9dicac\u00e9s. Ils me dirent aussi en ce 10 ao\u00fbt que le premier septembre ils seraient \u00e0 Londres et qu\u2019ensuite ce serait le tour de la Russie. Je leur r\u00e9pondis qu\u2019ils \u00e9taient irr\u00e9m\u00e9diablement perdus et que le sort de l\u2019Allemagne serait terrible.<\/p>\n<p>Je partis pour Paris puis franchis la ligne de d\u00e9marcation. Quelques jours plus tard, j\u2019appris que les Allemands m\u2019avaient cherch\u00e9 \u00e0 mon domicile pour me mettre dans un camp de concentration. La Providence m\u2019avait prot\u00e9g\u00e9.<\/p>\n<p><a title=\"Fl\u00fcchtling (Nizza, Gro\u00dfes Seminar von La Castille)\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/refugie\">8. R\u00e9fugi\u00e9 (Nice, Grand S\u00e9minaire de La Castille)<\/a><\/p>\n<p><a title=\"Kapitel-\u00dcbersicht der Autobiographie\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\" target=\"_blank\">Zum Inhaltsverzeichnis von Histoire d&#8217;une vie<\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p>[1] Lembach.<\/p>\n<p>[2] Denise Lienhard.<\/p>\n<p>[3] Paul Bertololy, 1892-1972.<\/p>\n<p>[4] Georges Duhamel, 1884-1966.<\/p>\n<p>[5] Edouard Daladier, 1884-1970.<\/p>\n<p>[6] Franz\u00f6sischer Staatssekret\u00e4r, 1889-1944 (28.06. ermordet).<\/p>\n<p>[7] Pierre Laval, 1883-1945.<\/p>\n<p>[8] Victor Bourret (1877-1949).<\/p>\n<p>[9] Henri-Fernand Dentz (1881-1945).<\/p>\n<p>[10] Schleithal.<\/p>\n<p>[11] Paul Claudel (1868-1955).<\/p>\n<p>[12] Antoine Fr\u00e9d\u00e9ric Ozanam (1813-1853), Gr\u00fcnder der Gesellschaft Saint-Vincent de Paul.<\/p>\n<p>[13] Im Text Bidoux, 1873-1943.<\/p>\n<p>[14] Literatur: 60e RAF.<\/p>\n<p>[15] Claude Gignoux, 1890-1966.<\/p>\n<p>[16] Charles-L\u00e9on-Ferdinand Menu (1881-1972).<\/p>\n<p>[17] Auguste-Marie-Emile Laure (1881-1957).<\/p>\n<p>[18] 1940.<\/p>\n<p>[19] Literatur\u00a0: 60. RAF.<\/p>\n<p>[20] 1797-1863.<\/p>\n<p>[21] 2. Linie??<\/p>\n<p>[22] H. Vialle, <strong><em>\u00ab\u00a0Combats de la casemate d\u2019Oberroedern-Nord, juin 1940\u00a0\u00bb<\/em><\/strong>.<\/p>\n<p>[23] Mgr Vuillard.<\/p>\n<p>[24] Lucien Valdor.<\/p>\n<p>[25] Bernard Leib (1893-1977), Provinzial 1935-1942.<\/p>\n<p>[26] Joseph Ross\u00e9, 1892-1951, Professor, Redakteur, Abgeordneter.<\/p>\n<p>[27] Friedrich Muckermann, 1883-1946.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>7. Aumonier titulaire au service de la France (Alsace, la ligne Maginot) &lt;151&gt; Chapitre VII Ma seconde guerre. Il y a longtemps que m\u2019\u00e9tant officiellement fait naturaliser fran\u00e7ais, sans la moindre difficult\u00e9, \u00e0 titre d\u2019ancien soldat fran\u00e7ais\u00a0 et non \u00e0 titre de Sarrois et de descendant d\u2019anc\u00eatres fran\u00e7ais, j\u2019avais re\u00e7u un nouveau livret militaire, celui [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":220,"menu_order":7,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-268","page","type-page","status-publish","hentry"],"aioseo_notices":[],"aioseo_head":"\n\t\t<!-- All in One SEO 5.0.2 - aioseo.com -->\n\t<meta name=\"description\" content=\"Pierre Lorson dans le Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale.\" \/>\n\t<meta name=\"robots\" content=\"max-image-preview:large\" \/>\n\t<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/aumonier-titulaire\" \/>\n\t<meta name=\"generator\" content=\"All in One SEO (AIOSEO) 5.0.2\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:site_name\" content=\"Peter Burg Werke -\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:title\" content=\"Aumonier titulaire - 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