{"id":263,"date":"2011-03-25T09:25:26","date_gmt":"2011-03-25T08:25:26","guid":{"rendered":"http:\/\/peter-burg.de\/?page_id=263"},"modified":"2015-05-17T15:48:56","modified_gmt":"2015-05-17T13:48:56","slug":"la-formation-d-un-jesuite","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/la-formation-d-un-jesuite","title":{"rendered":"La formation d&#8217;un j\u00e9suite"},"content":{"rendered":"<p>6. La formation d\u2019un j\u00e9suite<\/p>\n<p>&lt;101&gt; Chapitre V<\/p>\n<p>La mont\u00e9e vers le Sacerdoce et l\u2019Apostolat<\/p>\n<p>Les deux ans pass\u00e9s au service de Mars, constituaient dans ma formation un interm\u00e8de impr\u00e9vu, remplac\u00e9 en temps de paix du fait\u00a0 par deux ans de caserne, nullement d\u00e9sir\u00e9s d\u2019ailleurs et qu\u2019on faisait parfois des imprudences pour \u00e9viter aux jeunes scolastiques, les deux ans, tout en ayant naturellement une valeur formatrice \u2013 connaissance plus directe du monde, de la psychologie humaine, des classes sociales, d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9 plus abandonn\u00e9 \u00e0 elle m\u00eame et oblig\u00e9 \u00e0 de f\u00e9condes initiatives personnelles et apostoliques \u2013 ne me furent cependant pas compt\u00e9s officiellement. Je dus me soumettre aux quinze ann\u00e9es compl\u00e8tes, y compris le noviciat d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crit et durant deux ans, que dure la formation d\u2019un J\u00e9suite. \u2013 On trouvera cela long. \u2013 De jeunes scolastiques moins sp\u00e9culatifs ou plus actifs le trouvent aussi et rongent parfois leur frein. La tutelle scolaire si prolong\u00e9e pourrait avoir l\u2019inconv\u00e9nient de trop confirmer la personnalit\u00e9, de couler dans le fameux monde, de d\u00e9velopper peut-\u00eatre un esprit de corps excessif et un conformisme doctrinal ne laissant rien \u00e0 l\u2019initiative. On pourrait dire aussi que la vie r\u00e9elle, normalement forme plus que la vie d\u2019\u00e9tudes, qu\u2019on ne donne sa vraie mesure que contraint par la n\u00e9cessit\u00e9, qu\u2019il y a donc l\u00e0 une perte de temps, de force des souffrances accumul\u00e9es inutilement, un luxe c\u00e9r\u00e9bral un peu scandaleux, un raffinement intellectuel excessif, peut-\u00eatre une ambition secr\u00e8te de domination intellectuelle.<\/p>\n<p>Je ne r\u00e9pondrai pas ici \u00e0 ces objections, qui ne sont pas donn\u00e9es de tout fondement. Il vaudra mieux d\u00e9crire consciencieusement le chemin parcouru, avant de critiquer sa dur\u00e9e et l\u2019itin\u00e9raire. La valeur des deux ann\u00e9es de noviciat a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie. Celles des treize autres le sera peut-\u00eatre aussi, sine ira et studio. Voici le sch\u00e9ma: deux ann\u00e9es de philologie classique, consacr\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9paration de la licence \u00e8s lettres, trois ann\u00e9es de philosophie, trois ann\u00e9es de r\u00e9gence, quatre ann\u00e9es de th\u00e9ologie, une derni\u00e8re ann\u00e9es de noviciat, couronnement de la formation. J\u2019ajoute que c\u2019est le chemin normal. Des vocations tardives voient ces ann\u00e9es raccourcies, mais on ne le fait pas volontiers. Parfois aussi, il y a quatre ou cinq ans de r\u00e9gence. Mais c\u2019est exceptionnel. Les 15 ans sont donc la norme. Comme on entre g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 17 ans, apr\u00e8s le second bachot, cela porte \u00e0 32 ans\u00a0 l\u2019entr\u00e9e dans la vie r\u00e9elle, \u00e0 34 ou 35 pour ceux qui ont eu \u00e0 faire du service militaire. &lt;102&gt; Les maisons de formation des congr\u00e9gations religieuses \u00e9taient encore \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, depuis les lois de Combes[1]. Elles rentreront peu \u00e0 peu, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain. Je dus donc aller faire mon \u00ab\u00a0juv\u00e9nat\u00a0\u00bb d\u2019abord en Belgique, \u00e0 Florenville[2], non loin de la c\u00e9l\u00e8bre abbaye de Maredsous, en Angleterre ensuite non loin de Canterbury[3]. \u2013 Des deux cot\u00e9s de belles propri\u00e9t\u00e9s bien expos\u00e9es, bois\u00e9es \u00e0 la campagne, formaient un cadre tr\u00e8s propice aux \u00e9tudes. \u2013 Des biblioth\u00e8ques classiques tr\u00e8s compl\u00e8tes permettaient de faire d\u2019excellentes \u00e9tudes. Les professeurs de latin, de grec, de fran\u00e7ais \u00e9taient des valeurs, ayant \u00e0 peu pr\u00e8s tous un nom soit comme philologues, soit comme critiques litt\u00e9raires. Le c\u00e9l\u00e8bre P. Longhaye[4], auteur de la th\u00e9orie des belles lettres, venait de quitter la maison, mais son esprit y r\u00e9gnait, la rigidit\u00e9 de l\u2019hyperclassicisme au moins.<\/p>\n<p>Le but de ces deux ann\u00e9es \u00e9tait en partie utilitariste, pr\u00e9parer pour les nombreux coll\u00e8ges de l\u2019ordre des professeurs \u00e0 la fois capables et pourvus des dipl\u00f4mes n\u00e9cessaires. \u2013 Mais ce but \u00e9tait secondaire, parce que tous y passaient. \u2013 Il y avait d\u2019autre buts. D\u2019abord pr\u00e9parer aux hautes \u00e9tudes eccl\u00e9siastiques qui devaient suivre et durer sept ans. L\u2019enseignement \u00e9tant en latin, on faisait apprendre le latin. Mais surtout, un grand nombre de textes philosophiques et surtout th\u00e9ologiques, \u00e9tant \u00e9crits en latin et en grec, et le recours \u00e0 ces sources \u00e9tant indispensables, et depuis Petau[5] \u00e9tant jug\u00e9s tels dans la Compagnie, il est traditionnel d\u2019y donner une solide formation philologique. Point de th\u00e9ologie positive sans cela. Et sans th\u00e9ologie positive, il n\u2019y a pas de th\u00e9ologie du tout, mais une philosophie d\u00e9cor\u00e9e du nom de th\u00e9ologie, mais usurpant ce nom. &#8211; Il est caract\u00e9ristique que la plupart des grands th\u00e9ologiens J\u00e9suites, ceux d\u2019autrefois et ceux d\u2019aujourd\u2019hui, ont commenc\u00e9 par \u00eatre professeur de philologie classique. &#8211; Il y a un autre but \u00e0 ces deux ann\u00e9es, plus universel encore, donner aux futurs pr\u00eatres, pr\u00e9dicateurs, le sens de la forme, au sens complet du mot, c\u2019est \u00e0 dire de la logique, de l\u2019harmonie dans la composition, de la correction, d&#8217;\u00e9l\u00e9gance et\u00a0 d&#8217;originalit\u00e9 dans le style, de la couleur et de la force, et acqu\u00e9rir cela de fa\u00e7on assez profonde pour que cela devienne une seconde nature, une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, l\u2019expression m\u00eame de l\u2019homme qui on est, &lt;103&gt; autrement dit, en faisant de l\u2019humanisme profond et pas seulement plaqu\u00e9. Naturellement tous n\u2019arrivaient pas \u00e9galement \u00e0 r\u00e9aliser ces fins. Tel eut plus de succ\u00e8s \u00e0 la licence et tel devint un humaniste plus fin. Dans l\u2019ensemble les r\u00e9sultats soit tangibles, consacr\u00e9s par les dipl\u00f4mes, soit humains, \u00e9taient suffisants et souvent brillants. Il vaut mieux dire les m\u00e9thodes employ\u00e9es. C\u2019\u00e9taient essentiellement des m\u00e9thodes actives, demandant un effort personnel et favorisant, avec l\u2019assimilation profonde, le d\u00e9veloppement de la personnalit\u00e9. \u2013 Ainsi pour le latin. \u2013 Notre professeur, le P. Louis Laurand[6], \u00e9tait un philologue d\u2019une r\u00e9putation mondiale, auteur d\u2019un manuel des \u00e9tudes grecques et latines t\u00e9moignant d\u2019une immense \u00e9rudition et cependant d\u2019une r\u00e9daction \u00e9l\u00e9gante et sobre. Ses classes \u00e9taient int\u00e9ressantes, \u00e9rudites, vivantes. Il citait de m\u00e9moire des pages enti\u00e8res de Ciceron et de Virgile. Il nous pr\u00e9parait consciencieusement \u00e0 la licence, mais surtout, il cherchait \u00e0 nous donner le go\u00fbt du latin lui-m\u00eame et des auteurs. Ce philologue ne se noyait pas dans l\u2019\u00e9rudition. Il ne voyait dans sa science qu\u2019un moyen, une clef devant ouvrir le coffret aux tr\u00e9sors, les textes eux-m\u00eames. Il nous faisait lire les autres en classe et en particulier. En plus des auteurs vus ensemble, chacun de nous devait en lire un dans sa chambre et rendre compte tous les quinze jours de cette lecture. Je me rappelle \u00eatre all\u00e9 au pr\u00e8s du professeur parler du De Oratore de Ciceron que je lisais. Je pr\u00e9sentai des r\u00e9flexions et des difficult\u00e9s sur tel chapitre. Imm\u00e9diatement il me le cita de m\u00e9moire, trancha les probl\u00e8mes sans ouvrir le livre\u00a0 et discuta \u00e0 perte de vue avec moi. Il en \u00e9tait ainsi avec tous \u00e0 propos de n\u2019importe quel auteur classique. On comprend que pareil exemple nous ait stimul\u00e9s. Nous lisions vraiment du latin avec passion. Et cette lecture imm\u00e9diate en nous faisant sucer de la moelle de lion formait nos esprits et notre go\u00fbt et fit de nous des latins robustes, amants de la clart\u00e9, de la logique, du nombre et de la vigueur synth\u00e9tique. Pr\u00e9cieux service.<\/p>\n<p>Nous faisions aussi, non seulement des th\u00e8mes latins, mais des narrations et des dissertations latines. Parfois nous entendions un sermon latin au r\u00e9fectoire. Deux fois, par an, pour la r\u00e9novation des v\u0153ux &lt;104&gt; nous taquinions la m\u00eame muse que Virgile et Horace, nous faisions des vers latins. Les strophes saphiques ou alca\u00efques avaient nos pr\u00e9f\u00e9rences. Les distiques impeccables et ruisselants de po\u00e9sie s\u2019\u00e9talaient sur des cahiers illustr\u00e9s par un artiste. Tout cela nous faisait traiter le latin en langue vivante. Je ne dis pas que tout le monde y ait mordu avec un \u00e9gal plaisir. Tel ancien soldat avait un go\u00fbt m\u00e9diocre pour ces \u00e9tudes gratuites. Quand on a command\u00e9 une batterie ou une compagnie d\u2019infanterie, c\u2019est un peu amer de scander des vers ou de chercher de correctes c\u00e9sures. Mais dans l\u2019ensemble nous profitions bien de tout cela.<\/p>\n<p>Par dessus le march\u00e9, trois \u00e0 quatre fois la semaine, aux r\u00e9cr\u00e9ations du soir nous parlions latin exclusivement. C\u2019\u00e9tait bien un peu p\u00e9nible et il arriva plus souvent qu\u2019il n\u2019eut fallu que nous imitions les auditeurs dont parle l\u2019En\u00e9\u00efde: conticuere omnes&#8230; Cependant nous racontions dans la langue de Virgile les faits les plus actuels et parfois les plus dr\u00f4les. J\u2019en donnerai un exemple \u00e9tonnant, dont je garantie l\u2019authenticit\u00e9. C\u2019est un jeune juv\u00e9niste, lieutenant pendant la guerre et devenu depuis un pr\u00e9dicateur ga\u00eet\u00e9, \u00e0 la parole vivante, pittoresque, savoureuse, volontiers humoristiques. Il nous raconta donc en un latin constell\u00e9, il faut le dire, de fran\u00e7ais et, parfois plus macaronique que cic\u00e9ronien, qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 au service de la patrie en plein noviciat, comme \u00e7\u2019avait \u00e9t\u00e9 mon cas, il avait emport\u00e9 aux camps non seulement toute sa jeune ferveur, mais aussi tout ce qui pouvait l\u2019alimenter, en particulier sa discipline, cet instrument de p\u00e9nitence dont il a \u00e9t\u00e9 question plus haut. \u00ab\u00a0Naturellement, racontait-il en pouffant de rire \u00e0 l&#8217;avance, je ne pouvais pas me flageller \u00e0 la caserne, en pleine chambr\u00e9e. Alors je profitais de mes sorties du dimanche pour me retirer dans quelque bosquet, \u00e0 la campagne et y faire mon petit Saint Antoine. Il faut vous dire que je me flagellais sur \u00ab\u00a0les \u00e9paules de la province de Paris\u00a0\u00bb, c.\u00e0.d. des parties plus charnues et plus sensibles du corps. Or un dimanche, excitis\u00a0 femoralibus \u2013 je me rappelle ces &lt;105&gt; mots latins, je me livrai consciencieusement \u00e0 mon travail p\u00e9nitentiel lorsque j\u2019entendis fuser non loin de moi un rire \u00e9clatant et inextinguible. Une jeune fille, qui se promenait par l\u00e0, venait d\u2019apercevoir mon man\u00e8ge \u00e9trange, m\u00e9di\u00e9val, vraiment extraordinaire au 20\u00b0 si\u00e8cle. Et encore, si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un moine du d\u00e9sert, mais un jeune soldat bleu-horizon, \u00e0 la frimousse espi\u00e8gle, qui torture ainsi son arri\u00e8re-train, c\u2019\u00e9tait vraiment \u00e0 mourir de rire. Je rougis jusqu\u2019aux oreilles, remontai pr\u00e9cipitamment \u00ab\u00a0mea femoralia\u00a0\u00bb et cachai mon instrument de supplice\u00a0\u00bb. On voudra bien croire que racont\u00e9 en latin cette histoire digne de Rabelais valait mille et dix mille. Je ne l\u2019ai jamais oubli\u00e9e.<\/p>\n<p>Naturellement nous n\u2019avions pas toujours des r\u00e9cits aussi hauts en couleur. Mais nos conversations latines se tenaient et nous familiarisaient de plus en plus avec cette langue, devenue vivante pour nous.<\/p>\n<p>Pour faire ici une petite parenth\u00e8se et me soulager en exprimant une marotte, je dirai que nos conversations latines prouvent que l\u2019on pourrait ressusciter cette langue sur un plus grand pied et en faire une langue auxiliaire internationale. On parle beaucoup d\u2019une unification du monde, qu\u2019on voudrait rendre plus r\u00e9ellement fraternel. On voudrait supprimer les barri\u00e8res douani\u00e8res et autres et en m\u00eame temps les causes de conflits et de guerres futures. C\u2019est fort bien. Il me semble que le r\u00eave de P\u00e9guy[7] sur la cit\u00e9 harmonieuse ne se r\u00e9alisera que lorsque les hommes parleront une m\u00eame langue. A c\u00f4t\u00e9 de leur langue maternelle, qu\u2019il ne faut pas supprimer. Il ne s\u2019agit pas d\u2019uniformiser, mais d\u2019unifier le monde. La bigarrure des langues nationales, des litt\u00e9ratures nationales, des psychologie et des m\u0153urs qui en d\u00e9coulent est un charme et une richesse. Mais il faudrait au plus une langue commune pour nous unir, nous communiquer nos tr\u00e9sors, faciliter nos \u00e9changes spirituels. On a voulu cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces des langues internationales. L\u2019ido\u00a0 et surtout l\u2019esp\u00e9ranto ont leurs partisans.- Je n\u2019aime l\u2019artificiel dans aucune domaine. Je sais &lt;106&gt; bien que ces langues sont respir\u00e9s par celles qui existent ou ont exist\u00e9, que le latin en particulier les marque assez fortement. Mais elles n\u2019ont pas de monuments \u00e9crits remarquables, elles n\u2019ont pas de racines ni de pass\u00e9. Elles n\u2019\u00e9veillent rien en nous. Elles sont le produit de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et non de la vie. Ceci suffit pour les disqualifier \u00e0 mes yeux. Prendre une des langues modernes parl\u00e9es dans le monde et l\u2019imposer dans tous les pays? Mais laquelle prendre? Le fran\u00e7ais et l\u2019italien seraient les plus indiqu\u00e9s, mais nous ne sommes plus assez estim\u00e9s et aim\u00e9s dans le reste du monde pour qu\u2019on veuille adopter notre langue et a fortiori l\u2019italien. \u2013 L\u2019anglais? C\u2019est la langue du fait, la plus universelle aujourd\u2019hui. \u2013 Mais les anglo-saxons ont des ennemis si r\u00e9solus dans le monde que ce n\u2019est pas un moyen d\u2019apaiser et d\u2019unir. Et puis l\u2019anglais aujourd\u2019hui est l\u2019expression d\u2019une civilisation trop mat\u00e9rialiste et trop utilitaire, encore qu\u2019elle poss\u00e8de d\u2019incomparables monuments \u00e9crits. Une langue slave? Trop difficile. L\u2019allemand? Trop difficile et aujourd\u2019hui disqualifi\u00e9 pour longtemps malgr\u00e9 sa grande beaut\u00e9. \u2013 Du reste, prendre une langue vivante avantagerait trop une civilisation, un peuple aux d\u00e9pens des autres. Ce serait l\u2019occasion de jalousies, de rivalit\u00e9s, au lieu d\u2019unir. Elle priverait aussi ces peuples du b\u00e9n\u00e9fice du bilinguisme, que je crois tr\u00e8s consid\u00e9rable et dont je peux parler en toute connaissance de cause.<\/p>\n<p>Il reste donc une langue morte, riche, litt\u00e9raire, humaine \u00e0 ressusciter et \u00e0 imposer \u00e0 tout le monde. Il est clair qu\u2019on ne va pas choisir l\u2019assyrien ni l\u2019h\u00e9breu, trop particulier, ni le grec, trop difficile pour la masse, non en lui-m\u00eame, mais parce qu\u2019il est moins m\u00eal\u00e9 \u00e0 nos habitudes de pens\u00e9e. \u2013 Il reste donc le latin. \u2013 Il est beau, il est clair, il est riche en textes splendides. Il impr\u00e8gne notre civilisation. Il a parmi nous des filles robustes et pimpantes, le fran\u00e7ais, l\u2019italien, l\u2019espagnol, le portugais, le roumain, le ladin, parl\u00e9es par des centaines de mille hommes.\u00a0 \u2013 Il est relativement facile. Il peut se parler encore, je l\u2019ai d\u00e9montr\u00e9 plus haut.<\/p>\n<p>Naturellement on peut faire des objections. Les protestants diront que c\u2019est l\u00e0 &lt;107&gt; favoriser l\u2019Eglise romaine, dont le latin est la langue liturgique. Les nations non latines diront que c\u2019est donner de l\u2019avance aux peuples latins qui apprendront plus facilement que les autres. Les esp\u00e9rantistes diront que le latin est trop difficile, trop synth\u00e9tique. D\u2019autres opposeront des difficult\u00e9s pratiques, les alt\u00e9rations que subira le latin fatalement dans les diff\u00e9rents pays, comme autrefois, les diff\u00e9rences de prononciation qui feront qu\u2019on ne se comprendra pas quand m\u00eame. &#8211; Je ne crois pas ces obstacles infranchissables. Il faudrait naturellement imposer des grammaires et des prononciations communes, \u00e9tablir une commission de contr\u00f4le dans les diff\u00e9rents pays, publier des livres qui seraient lus partout, tenir des congr\u00e8s o\u00f9 l\u2019on parlerait latin. Il y aurait une \u00e9mulation entre peuples et je ne crois pas que l\u2019avance des peuples latins serait consid\u00e9rable. Dans des scolasticats, les fran\u00e7ais sont souvent ceux qui savent le moins de latin et parmi les manuels \u00e9crits dans cette langue, les manuels d\u2019auteurs fran\u00e7ais brillent g\u00e9n\u00e9ralement par la pauvret\u00e9 de leur latin de cuisine, d\u00e9calqu\u00e9 sur la langue maternelle. Du reste, il ne serait pas n\u00e9cessaire de prendre comme type le latin de Ciceron, mais celui de Corn\u00e9lius Nepos, par exemple, que nos \u00e9l\u00e8ves de sixi\u00e8me comprennent d\u00e9j\u00e0. Porter de l\u2019eau sur le fleuve romain, est-ce un si grand mal? Ne faut-il pas travailler aussi \u00e0 l\u2019unification de la Chr\u00e9tient\u00e9? Or celle-ci ne se fera jamais sans l\u2019Eglise romaine comme lieu du rassemblement chr\u00e9tien. &#8211; Du reste, on peut riposter, que les peuples protestants pourront d\u2019autant mieux combattre le romanisme qu\u2019elles le conna\u00eetront mieux. Le latin les y aidera. &#8211;\u00a0 Mais j\u2019arr\u00eate ici ces consid\u00e9rations. \u2013 Elles appara\u00eetront chim\u00e9riques \u00e0 plusieurs. \u2013 Je ne crois pas qu\u2019elles le soient. \u2013 Les possibilit\u00e9s internationales apr\u00e8s cette guerre sont \u00e9normes. Il faudrait qu\u2019au trait\u00e9 de paix, on soit vraiment constructif. D\u00e9sarmer l\u2019Allemagne pour toujours et cr\u00e9er une police internationale est indispensable. Cela ne suffit pas. Il faut du positif. La mesure que je propose c\u2019est au supr\u00eame degr\u00e9. Il faudrait la r\u00e9aliser.<\/p>\n<p>Je reviens au juv\u00e9nat. La m\u00e9thode \u00e0 la fois scientifique et pragmatique que nous employions pour le latin, nous l\u2019employions pour le grec et le fran\u00e7ais. Lectures, exercices, d\u00e9clamations, s\u00e9ances th\u00e9\u00e2trales, versification nous faisaient passer dans la chair et le sang la moelle des auteurs et prendre &lt;108&gt; de solides habitudes. Je n\u2019y insisterai pas davantage. La licence \u00e8s-lettres qui terminait pour beaucoup ces deux ans, n\u2019\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9e comme un couronnement ni comme une cons\u00e9cration, simplement comme un stimulant et une pr\u00e9caution pour les coll\u00e8ges, o\u00f9 l\u2019on pourrait un jour exiger les grades. \u2013 Le couronnement, c\u2019\u00e9tait l\u2019humanisme lui-m\u00eame, connu, aim\u00e9, assimil\u00e9, devenu une seconde nature.-<\/p>\n<p>Naturellement il y avait d\u2019autres aspects au juv\u00e9nat. La vie spirituelle y \u00e9tait plus libre, mais aussi fervente qu\u2019au noviciat. Les exercices spirituels subsistaient: une heure de m\u00e9ditation le matin, messe et action de gr\u00e2ce quotidiennes, deux examens de conscience d\u2019un quart d\u2019heure midi et soir, un quart d\u2019heure de lecture spirituelle, un autre de pr\u00e9paration de m\u00e9ditation, quelques visites au Saint-Sacrement. \u2013 C\u2019est la ration journali\u00e8re de tout J\u00e9suite. \u2013 Avec cela direction spirituelle, combat spirituel, p\u00e9nitence, vie commune, fid\u00e9lit\u00e9 aux r\u00e8gles, tout cela continue. G\u00e9n\u00e9ralement on constate au juv\u00e9nat, apr\u00e8s un noviciat fervent, en vase clos, ou le mirage est fr\u00e9quent, o\u00f9 l\u2019on prend d\u00e9j\u00e0 ses d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on tue, enfan\u00e7on, le vieil homme, on constate, dis-je, dans une vie plus libre et plus naturelle, que les d\u00e9fauts n\u2019\u00e9taient que couverts de fleurs et qu\u2019ils reparaissent avec vigueur. On redevient substantiellement soi-m\u00eame, comme la femme de Lafontaine, ancienne chatte, qui se met \u00e0 croquer une souris, ayant gard\u00e9 ses instincts f\u00e9lins. On fait alors l\u2019adaptation. Le travail spirituel devient plus r\u00e9el, plus profond. Quelques uns se dissipent un peu au d\u00e9but, comme des coll\u00e9giens en vacances ou transplant\u00e9s dans l\u2019universit\u00e9. Il y a alors parfois un peu de d\u00e9s\u00e9quilibre. On titube un peu, mais on fait bient\u00f4t l\u2019adaptation. Th\u00e8se, antith\u00e8se, synth\u00e8se, on \u00e9prouve aussi parfois, apr\u00e8s un certain je\u00fbne intellectuel au noviciat, une fringale extraordinaire de l\u2019esprit. Ce fut mon cas \u00e0 moi. Il y avait plus de deux ans que j\u2019avais quitt\u00e9 le noviciat. Les ann\u00e9es de guerre dans l\u2019arm\u00e9e allemande puis fran\u00e7aise, m\u2019avaient \u00ab\u00a0abruti\u00a0\u00bb plut\u00f4t qu\u2019affin\u00e9. Je n\u2019\u00e9tais pas assez form\u00e9 encore pour me suffire intellectuellement. Du reste, je n\u2019avais gu\u00e8re trouv\u00e9 d\u2019aliment substantiel pour la curiosit\u00e9 qui me restait. Je connus au juv\u00e9nat une sorte de boulimie intellectuelle vraiment morbide, qui me faisait d\u00e9vorer des monceaux de livres avec une voracit\u00e9 emp\u00eachant la v\u00e9ritable assimilation. Heureusement que la biblioth\u00e8que, comme toujours dans la Compagnie &lt;109&gt; \u00e9tait bien pourvue. Non seulement les auteurs classiques y figuraient au complet, mais des orateurs, des historiens, des apologistes, des P\u00e8res de l\u2019Eglise, des \u00e9crivains spirituels. Je me jetai sur tout cela et d\u00e9vorai jour et nuit. \u2013 J\u2019\u00e9tais litt\u00e9ralement hypnotis\u00e9 par les livres. \u2013 C\u2019\u00e9tait, je le vois maintenant, une forme de psychasth\u00e9nie, fait \u00e0 la fois d\u2019impulsions tyranniques et d\u2019aboulie devant la tentation. Je ne sais si cette forme de n\u00e9vrose est fr\u00e9quente. Elle avait l\u2019inconv\u00e9nient de me fatiguer consid\u00e9rablement. Je ne r\u00e9ussis que plus tard \u00e0 la dominer. Si elle m\u2019affaiblit au point de vue nerveux et peut-\u00eatre moral, \u00e0 cause de la diversit\u00e9 trop grande des aliments intellectuels que je prenais, de la h\u00e2te f\u00e9brile avec laquelle je les d\u00e9vorai, de l\u2019indiscipline personnelle au point de vue de leur choix et de l\u2019impression trop forte que plusieurs firent sur moi, ce prurit de la lecture n\u00e9anmoins meuble mon esprit, l\u2019ouvrit \u00e0 toutes sortes de probl\u00e8mes et enrichit consid\u00e9rablement mon \u00ab\u00a0subconscient\u00a0\u00bb comme[8] disait le P. de Grand\u2019Maison[9]. &#8211;\u00a0 Je me souviens avec un plaisir plus persistant de mes lectures de Bossuet, Joseph de Maistre, Louis Veuillot[10], alliant tous trois les qualit\u00e9s du style les plus rares, \u00e0 la vigueur de la pens\u00e9e et au sens chr\u00e9tien le plus authentique.<\/p>\n<p>Il va sans dire qu\u2019au juv\u00e9nat un contrepoids est \u00e9tabli \u00e0 la tension intellectuelle. Nous n\u2019\u00e9tions pas pour rien au pays du sport. Nous jouions avec passion au football dans une grande prairie, chassions les lapins et les \u00e9cureuils dans l\u2019immense parc qui en \u00e9tait infest\u00e9, nous allions en \u00e9t\u00e9 prendre des bains de mer et en tous temps, m\u00eame le plus incl\u00e9ment, nous faisions, deux fois la semaine, de grandes promenades dans la campagne anglaise. Notre vivacit\u00e9 et notre bavardage \u2013 nous discutions \u00e0 perte de vue \u2013 qui contrastaient violemment avec le flegme et la taciturnit\u00e9 des Anglais, nous avaient fait remarquer de la population. Je crois qu\u2019on trouvait notre terme trop peu grave pour des clergymen, m\u00eame jeunes. En revanche nous trouvions les autochtones un peu compass\u00e9s, \u00ab\u00a0self-conscious\u00a0\u00bb et hautains, et ne voulions pas d\u00e9pouiller notre nature fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Je dirai encore qu\u2019\u00e9tant en Angleterre, nous avons, accessoirement, mais pour ma part s\u00e9rieusement, appris la\u00a0 langue du pays, que je lis toujours volontiers, si je la parle tr\u00e8s imparfaitement.<\/p>\n<p>J\u2019ai soulign\u00e9 ce qui est essentiel au juv\u00e9nat, son humanisme, du reste centr\u00e9 sur l\u2019humanit\u00e9 de J\u00e9sus-Christ, qui reste toujours le centre de perspective &lt;110&gt; du J\u00e9suite. Je ne signalerai pas les circonstances particuli\u00e8res de mon juv\u00e9nat \u00e0 moi, rendu plus int\u00e9ressant du fait que nous \u00e9tions en grande partie d\u2019anciens soldats ou officiers de la grande guerre, d\u2019une maturit\u00e9 plus grande que la moyenne des juv\u00e9nistes habituels. Sans doute, par \u00e9gard pour ces anciens fils de Mars, mitigea-t-on un peu le r\u00e8glement et multiplia-t-on les \u00e9tudes libres et les devoirs libres. Nous n\u2019abusions pas de la situation, si quelques-uns rongeaient un peu leur frein.<\/p>\n<p>Au bout de deux ans le juv\u00e9nat est fini, consacr\u00e9 ou non par la licence officielle, que la majorit\u00e9 obtiennent. Puis c\u2019est la philosophie. J\u2019ai suivi ce programme, repassais la Manche en septembre 1920 et arrivai au vieux scolasticat pr\u00e8s du Puy[11], illustr\u00e9 autrefois par les Schrader[12], Gautrelet[13], Rami\u00e8re[14], de Scoraille[15]. Nous \u00e9tions install\u00e9s m\u00e9diocrement, mais heureux de notre jeunesse, de la beaut\u00e9 du pays et de la ville du Puy, du Recteur rien moins que classique, le P. de Sinety[16], plein de verve, de fantaisie, dans ses cours de psychologie exp\u00e9rimentale autant que dans son gouvernement. Mais je ne veux retenir ici que ce qui est typique, pour comprendre le devenir d\u2019un J\u00e9suite.<\/p>\n<p>Je noterai d\u2019abord la mati\u00e8re, puis l\u2019esprit de ces trois ann\u00e9es d\u2019enseignement philosophique, s\u2019ajoutant \u00e0 l\u2019ann\u00e9e de philosophie universitaire fait par la plupart des \u00e9l\u00e8ves. C\u2019est la philosophie scolastique qui est naturellement la base de cet enseignement, logique formelle et mat\u00e9rielle avec ontologie en premi\u00e8re ann\u00e9e, psychologie et cosmologie en seconde, th\u00e9odic\u00e9e et morale en troisi\u00e8me ann\u00e9e. Les sciences \u00e9tant le grand honneur dans la Compagnie, qui, de tous temps a donn\u00e9 \u00e0 l\u2019Eglise des savants, des astronomes, des math\u00e9maticiens, on ajoute des \u00e9tudes de math\u00e9matiques, de physique, chimie, biologie et psychologie exp\u00e9rimentale aux disciplines proprement philosophiques. En troisi\u00e8me ann\u00e9e, il y a aussi, tous les jours une heure d\u2019histoire de la philosophie.<\/p>\n<p>On le voit, ce programme s\u2019inspire de ce \u00ab\u00a0totalitarisme\u00a0\u00bb intellectuel, dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 et qui inspire d\u00e9j\u00e0 les \u00e9tudes litt\u00e9raires du juv\u00e9nat. Sans vouloir faire du J\u00e9suite un homme capable de parler de \u00ab\u00a0omni rescibili\u00a0\u00bb, la Compagnie, n\u00e9e au moment de la renaissance o\u00f9 v\u00e9cut un Pic de la Mirandole[17] et o\u00f9 l\u2019on avait un app\u00e9tit intellectuel si fervent et si universel, ne voudrait tenir ses enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cart d&#8217;ancienne science notable. Elle avait autrefois, comme id\u00e9al de les rendre capable d\u2019enseigner, \u00e0 la fin de leurs \u00e9tudes, les belles-lettres, les sciences sacr\u00e9es au complet, la philosophie, aussi, bien que d\u2019\u00eatre pr\u00e9dicateurs et missionnaires. &lt;111&gt; Peut-\u00eatre cette ambition universelle, au temps de sp\u00e9cialisation qui est la n\u00f4tre, est-elle excessive et impossible \u00e0 satisfaire. Peut-\u00eatre emp\u00eache-t-elle aussi la Compagnie d\u2019avoir, malgr\u00e9 sa r\u00e9putation contraire, autant de sp\u00e9cialistes qu\u2019elle pourrait et devrait en avoir, si tous ses fils ne passaient pas leurs meilleurs ann\u00e9es \u00e0 \u00e9tudier trop de sciences diverses pour devenir des pionniers dans l\u2019une d\u2019elles. Il est vrai, que plusieurs, d\u00e8s le juv\u00e9nat ou la philosophie, secr\u00e8tement ou officiellement, paissent des pointes dans telle direction, tout en faisant de leurs mieux des \u00e9tudes communes. Avec le feu sacr\u00e9, la pers\u00e9v\u00e9rance, de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9, on peut, au cours de 15 ans d\u2019\u00e9tudes litt\u00e9raires, philosophiques, scientifiques, th\u00e9ologiques et spirituelles, grappiller assez d\u2019heures de travail pour jeter les fondements solides d\u2019une vraie sp\u00e9cialit\u00e9, qu\u2019il suffira de compl\u00e9ter par quelques ann\u00e9es de travail plus technique.<\/p>\n<p>Il faut avouer qu\u2019il faut un courage exceptionnel pour cela, manquant \u00e0 plusieurs qui ne donneraient jamais leur pleine mesure, parce qu\u2019ils sont rest\u00e9s\u00a0 trop longtemps occup\u00e9s \u00e0 des \u00e9tudes diverses. Du reste, il faut dire, que, contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pense, l\u2019id\u00e9al intellectuel est celui d\u2019une tr\u00e8s forte culture g\u00e9n\u00e9rale, plut\u00f4t que celui de la sp\u00e9cialit\u00e9, et cela en vue de l\u2019action apostolique avant tout, que cette action soit p\u00e9dagogique ou missionnaire.<\/p>\n<p>Mais il faut avouer aussi qu\u2019aux esprits les plus rigoureux, cette formation g\u00e9n\u00e9rale donne, quand ils peuvent se sp\u00e9cialiser quand m\u00eame une sup\u00e9riorit\u00e9 incontestable, une vraie ma\u00eetrise, souvent pour le fond et la forme, un \u00e9quilibre et une sagesse, des rapprochements \u00e9clairants, qui manquent \u00e0 ceux qui se sont sp\u00e9cialis\u00e9s trop vite ou trop exclusivement et manquant pour cela d\u2019\u00e9tendue et d\u2019horizon.<\/p>\n<p>J\u2019ajoute encore que, malgr\u00e9 tout, dans ces sciences multiples, on en prend et en laisse. J\u2019avoue qu\u2019\u00e9tant personnellement \u00e0 peu pr\u00e8s totalement rebelle aux sciences exactes, j\u2019ai suivi, en philosophie un cours plus \u00e9l\u00e9mentaire de math\u00e9matiques et de physique, quand d\u2019autres confr\u00e8res abordaient dans ce domaine des r\u00e9gions vraiment sublimes. L\u2019important, c\u2019\u00e9tait la philosophie, o\u00f9 chacun devait donner toute sa mesure. J\u2019ai dit plus haut la mati\u00e8re des cours. Il convient de caract\u00e9riser les m\u00e9thodes employ\u00e9es dans son enseignement et l\u2019esprit qui l\u2019animait.<\/p>\n<p>Les m\u00e9thodes \u00e9taient franchement archa\u00efques et ne diff\u00e9raient gu\u00e8re de celles du treizi\u00e8me ou du seizi\u00e8me si\u00e8cle. Nos professeurs, dont plusieurs sont illustres \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, faisaient leurs cours en latin. Ce n\u2019\u00e9tait pas un latin ciceronien, mais simple, entrelard\u00e9 de fran\u00e7ais assez souvent, du reste. Pour plusieurs, au d\u00e9but, l\u2019usage &lt;112&gt; de cette langue morte \u00e9tait un obstacle, qui voilait les probl\u00e8mes pos\u00e9es et plus encore, les solutions donn\u00e9es. Je dis au d\u00e9but, car petit \u00e0 petit, pour les plus dou\u00e9s en tous cas, le latin scolastique, pr\u00e9cis, nerveux, technique \u00e9tait ou devenait au contraire un excellent instrument de pens\u00e9e, de r\u00e9flexion, de mise au point. Le cours d\u2019histoire, de la philosophie, de psychologie exp\u00e9rimentale et naturellement tous les cours de sciences se faisaient en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Mais la langue latine ne sentait pas seule son moyen-\u00e2ge. La m\u00e9thode d\u2019enseignement aussi le faisait. Nos professeurs avaient tous un cours personnel, polycopi\u00e9, qui nous \u00e9tait remis au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il sortait des presses de la maison. Plusieurs de ces cours ont \u00e9t\u00e9, suivant la coutume, publi\u00e9s dans la suite, quand le point de maturation \u00e9tait arriv\u00e9. Ils s\u2019astreignaient tous \u00e0 la m\u00e9thode scolastique, disposant les mati\u00e8res par th\u00e8ses, suivant le m\u00eame sch\u00e9ma toujours: Status questionis, opiniones, demonstratio, scholia, corollaria. C\u2019\u00e9tait clair et net[18]. Les th\u00e8ses s\u2019alignaient comme des soldats \u00e0 la revue, bien astiqu\u00e9s, reluisantes de logique. Au d\u00e9but cette armature rebutait aussi, la forme rigoureusement syllogistique dans laquelle les arguments \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s, lassait. Puis petit \u00e0 petit on s\u2019habituait \u00e0 cette pr\u00e9sentation et elle finit par devenir un besoin. Sans aucun doute elle d\u00e9veloppait en nous la clart\u00e9, la logique, la dialectique, l\u2019exigence d\u2019esprit aussi. Cette derni\u00e8re au point de vue formel plut\u00f4t que mat\u00e9riel, parfois. \u2013 Car, \u00e0 distance, je vois tout de m\u00eame des inconv\u00e9nients \u00e0 ce syst\u00e8me. \u2013 Non seulement, la mise en syllogismes latins de certains syst\u00e8mes combattus par nous, infiniment complexes et vivants, aboutissait \u00e0 de v\u00e9ritables caricatures, \u00e0 des sch\u00e9mas exsangues, mais je crois que professeurs et \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient parfois dup\u00e9s de la forme, aux d\u00e9pens de la mati\u00e8re. De beaux syllogismes bien sonores et impeccables, \u00e9taient plus d\u2019une fois pauvres de substance intellectuelle et parfois subtilement vicieux, mais passaient quand m\u00eame, \u00e0 la faveur du latin et \u00e0 la faveur de leur uniforme impeccable. Je pense au mot \u00ab\u00a0rosse\u00a0\u00bb d\u2019Henri Bremond comparant tel philosophe scolastique \u00e0 un \u00ab\u00a0abus, rempli de g\u00e9latine\u00a0\u00bb. Il exag\u00e9rait, assur\u00e9ment, comme moi-m\u00eame. Mais il y avait un peu de cela chez certains de mes professeurs et de mes condisciples. Les probl\u00e8mes \u00e9taient parfois escamot\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 la dialectique, plut\u00f4t que r\u00e9solues de fa\u00e7on valable. Mais ceci n\u2019arrivait qu\u2019exceptionnellement.<\/p>\n<p>Il y aurait eu un autre inconv\u00e9nient dans cette armature scolastique, si elle n\u2019avait \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9 chez nous par des \u00e9tudes litt\u00e9raires. Elle risque de tuer la fantaisie et le sens de la vie concr\u00e8te. L\u2019uniformit\u00e9 des syllogismes et des th\u00e8ses tuait en nous et dans le professeur le go\u00fbt des dispositions originales, personnelles et aussi celui de l\u2019illustration color\u00e9e, litt\u00e9raire. Bref, elle muselait l\u2019imagination litt\u00e9raire\u00a0 et cela n\u2019est pas &lt;113&gt; sans inconv\u00e9nient. Il est vrai que celle-ci prenait parfois sa revanche et se glissait subtilement au c\u0153ur de la dialectique, qu\u2019elle asservissait, qu\u2019elle narguait, construisant avec elle des palais a\u00e9riens, des nephelococcygies[19] ou coucou-ville les nu\u00e9es, o\u00f9 elle \u00e9tait parfaitement \u00ab\u00a0at home\u00a0\u00bb&#8230; Le cot\u00e9 abstrait de ces \u00e9tudes, r\u00e9duisant m\u00eame en syllogismes, le syst\u00e8me si vivant d\u2019un Bergson et les probl\u00e8mes tout concrets de la vie, aurait pu nous rendre, en a rendu quelques uns, petit \u00e0 petit, injustes pour le concret, le vivant, le singulier, qui est cependant le seul existant. Pour de futurs directeurs de conscience et professeurs de lettres, cela n\u2019eut pas \u00e9t\u00e9 sans inconv\u00e9nient&#8230; Car, dans la vie r\u00e9elle, il faut voir le c\u00f4t\u00e9 existentiel \u00e0 c\u00f4t\u00e9 l\u2019essentiel \u2013 autrement on se trompe lourdement et l\u2019on trompe les autres&#8230; Mais ces inconv\u00e9nients \u00e9taient combattus soit par quelques-uns de nos professeurs qui en avaient parfaitement conscience et avaient gard\u00e9 le sens de l\u2019individuel, de l\u2019infrasp\u00e9cifique, du vivant soit par des \u00e9tudes concr\u00e8tes que nous faisions ou que nous ferions \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la scolastique&#8230; La m\u00e9thode qu\u2019on nous faisait subir \u00e9tait encore archa\u00efque par les disputes scolastiques qui subsistaient dans notre maison et qui plaisaient aux jeunes plus qu\u2019aux vieux soldats, dont j\u2019\u00e9tais. On conna\u00eet ces tournois dialectiques, o\u00f9 deux \u00e9l\u00e8ves se jettent \u00e0 la t\u00eate des syllogismes, subsum\u00e9s \u00e0 perte de vue, latins, bien s\u00fbrs, et claquant comme des fouets ou plut\u00f4t tournoyant comme des fleurets ou des \u00e9p\u00e9es. Toutes les semaines, il y avait un de ces cercles, pour chaque mati\u00e8re. L\u2019un de nous \u00e9tait attaquant, l\u2019autre d\u00e9fendant. C\u2019\u00e9tait parfois passionnant, plus souvent ennuyeux et m\u00e9diocre.<\/p>\n<p>Nous ne croyions pas assez a la dialectique et disions volontiers, pour excuser notre nonchalance ou notre incr\u00e9dulit\u00e9: non in dialectica placuit domino salvum facere populum suum. Deux, trois fois par an, il y avait des assises plus solennelles, o\u00f9 la joute durait plus longtemps et se d\u00e9roulait devant toute la maison et m\u00eame des invit\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur. On appelait cela une \u00ab\u00a0menstruale\u00a0\u00bb. J\u2019eus l\u2019honneur de d\u00e9fendre, dans un des ces tournois solennels, des th\u00e8ses de cosmologie. Ce fut assez m\u00e9diocre. Mes attaquants, un br\u00e9silien subtil et un espagnol fougueux, me malmen\u00e8rent si fort, que mes professeurs durent venir \u00e0 mon aide. J\u2019\u00e9tais un de ceux qui \u00ab\u00a0ne croyaient\u00a0\u00bb pas \u00e0 ces exercices v\u00e9tustes. J\u2019avais tort en partie, mais c\u2019\u00e9tait plus fort que moi.<\/p>\n<p>Enfin la m\u00e9thode employ\u00e9e \u00e9tait encore vieille, parce qu\u2019elle gardait aux probl\u00e8mes philosophiques expos\u00e9s l\u2019importance qu\u2019on leur attribuait autrefois, au 13\u00b0 ou au 16\u00b0 si\u00e8cle, et qui n\u2019est plus le m\u00eame aujourd\u2019hui. Je ne parle pas du fond des choses. Il y a la philosophia perennis, c\u2019est entendre, la philosophie qui est le d\u00e9veloppement valable du sens commun&#8230; Mais ce d\u00e9veloppement, au cours des \u00e2ges, a \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9 par le temps, par la pol\u00e9mique pass\u00e9e, par la th\u00e9ologie. Alors pourquoi donner \u00e0 certains probl\u00e8mes qui n\u2019int\u00e9ressent personne aujourd\u2019hui et qui, &lt;114&gt; philosophiquement parlant, sont d\u00e9pourvus d\u2019int\u00e9r\u00eat, tant d\u2019importance. Cela alourdit le tas de paille, aux d\u00e9pens du grain. Nos professeurs \u00e9taient \u00e0 cet \u00e9gard trop tributaires des autres manuels et de l\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral de la philosophie scolastique dans l\u2019Eglise. Tel d\u2019entre eux essayait bien de s\u2019en affranchir. Il \u00e9tait mal vu et re\u00e7ut sur les doigts. Veut-on un exemple! Saint Thomas qui \u00e9tait th\u00e9ologien avant tout, et qui dans sa somme m\u00eale philosophie et th\u00e9ologie a toute une \u00ab\u00a0pneumatologie\u00a0\u00bb ou un trait\u00e9 des anges, partiellement philosophique, ou il disserte longuement sur les formes s\u00e9par\u00e9es, que nous ne connaissons cependant que par la r\u00e9v\u00e9lation. Il sait beaucoup de choses sur leur psychologie, surtout leur mode de connaissance. Eh bien! soit, si cela int\u00e9ressait son \u00e9poque. Mais j\u2019estime que la philosophie n\u2019a rien \u00e0 voir l\u00e0 dedans et que consacrer en psychologie rationnelle un certain nombre de th\u00e8ses, comme c\u2019est le cas, \u00e0 la connaissance ang\u00e9lique, c\u2019est un \u00e9garement et une perte de temps. Or de ces th\u00e8ses inutiles ou disproportionn\u00e9es, conditionn\u00e9es par le seul pass\u00e9 et pr\u00e9parant mal \u00e0 la vie r\u00e9elle d\u2019aujourd\u2019hui, il y en avait encore trop dans nos cours. Je sais que dans d\u2019autres \u00e9coles il y en a beaucoup plus. Car, chez nous, on \u00e9tait encore assez raisonnable. Cela m\u2019am\u00e8ne \u00e0 l\u2019esprit dans lequel \u00e9tait fait l\u2019enseignement.<\/p>\n<p>Cet esprit corrige ce que la m\u00e9thode scolastique elle-m\u00eame avait de r\u00e9tr\u00e9cissant et d\u2019inhumain. Pour le fond des choses, c\u2019\u00e9tait un \u00e9clectisme loyal et intelligent. Pour la direction des \u00e9l\u00e8ves, c\u2019\u00e9tait un lib\u00e9ralisme large et confiant\u2026<\/p>\n<p>Eclectisme \u2013 quelques-uns, pr\u00e9f\u00e9rant la prison syst\u00e9matique, font la moue devant ce mot. C\u2019est cependant la seule attitude vraiment philosophique. Tout syst\u00e8me est conditionn\u00e9 et donc limit\u00e9 par celui qui l\u2019a pens\u00e9 d\u2019abord, que ce soit un Platon, un Aristote, ou Saint Thomas ou un Duns Scot. Il est donc d\u00e9raisonnable de s\u2019attacher \u00e0 priori et absolument au produit d\u2019un cerveau quel qu\u2019il soit, car la v\u00e9rit\u00e9 humaine n\u2019existe que dans les cerveaux humains et donc se trouve limit\u00e9e par eux. Cela vaut absolument, m\u00eame pour les plus hauts esprits. C\u2019est donc aimer peu la v\u00e9rit\u00e9 que de ne vouloir la voir que r\u00e9fract\u00e9e dans un cerveau unique quelque puissant qu\u2019il soit. C\u2019est l\u2019aimer davantage de chercher son reflet dans autant de cerveaux que possible, d\u2019une mani\u00e8re critique, naturellement loyale, hautement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et objective. C\u2019est ce que fait l\u2019\u00e9clectisme. C\u2019est ce que faisaient nos professeurs. L\u2019un ou l\u2019autre \u00e9tait thomistes sans affectation, mais \u00e0 peu pr\u00e8s sur tous les points. La plupart l\u2019\u00e9taient \u00e0 la mani\u00e8re de Suarez, moins par amour pour le syst\u00e8me de celui-ci que l\u2019on critiquait aussi, que par amour pour son attitude d\u2019esprit fondamentale: thomisme critique et personnel, alli\u00e9 \u00e0 un sage progressisme. Quelques uns de nos professeurs connaissaient et utilisaient &lt;115&gt; loyalement la philosophie moderne, qui n\u2019\u00e9tait pas honni parmi eux. L\u2019un d\u2019entre eux \u00e9tait un de nos meilleurs platonisants[20], un autre a consacr\u00e9 une forte \u00e9tude \u00e0 la philosophie de Maurice Blondel[21]. Et tout cela avec sympathie. On voit l\u2019atmosph\u00e8re que cela produit. Rien d\u2019\u00e9triqu\u00e9, de fanatique, d\u2019idol\u00e2trique. Le pur culte de la v\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 qu\u2019elle se trouve.<\/p>\n<p>Il y avait bien des \u00e9l\u00e8ves qui r\u00eavaient d\u2019un thomisme plus int\u00e9gral, plus litt\u00e9ral et plus fervent. C\u2019\u00e9taient d\u2019ailleurs des \u00e9l\u00e8ves intelligents qui ont pu faire leur chemin et qui, aujourd\u2019hui, enseignent dans la m\u00eame maison, en toute libert\u00e9, le syst\u00e8me qui a leurs pr\u00e9f\u00e9rences. Personnellement, j\u2019\u00e9tais furieusement \u00e9clectique, lisais beaucoup dans les syst\u00e8mes les plus divers, ne me souciant pas tellement d\u2019architecture id\u00e9ologique, mais d\u2019autant plus de vie, de beaut\u00e9 et de force suggestive.<\/p>\n<p>Car nos professeurs et la direction de la maison nous laissaient beaucoup de libert\u00e9. Dans les exercices publics, bien entendus, nous devions d\u00e9fendre leurs positions. Mais en particulier, nous pouvions lire, dans tous les sens. Les scolastiques avaient une biblioth\u00e8que excellente de 3 \u00e0 4000 volumes. La philosophie y comprenait des ouvrages de toutes les \u00e9coles scolastiques. Le thomisme et les \u00e9crivains dominicains y \u00e9taient largement repr\u00e9sent\u00e9s, si les J\u00e9suites pr\u00e9dominaient. Il y avait aussi des auteurs modernes.<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 de cette biblioth\u00e8que r\u00e9serv\u00e9e aux \u00e9l\u00e8ves, il y avait celle de la maison, beaucoup plus \u00e9tendue, \u00e0 laquelle nous pouvions puiser par l\u2019interm\u00e9diaire de nos professeurs. Etant biblioth\u00e9caire adjoint de cette grande biblioth\u00e8que[22], je profitais plus que d\u2019autres de cette permission. Je lus alors beaucoup les philosophes allemands. Je me passionnais particuli\u00e8rement pour Schopenhauer[23], Paulsen[24] et son parall\u00e9lisme psychologique, Eucken[25], le platonisant si profond\u00e9ment spiritualiste, la psychologie d\u2019Ebbinghaus[26]. Tous ces auteurs sont des artistes et des \u00e9crivains vivants en m\u00eame temps que des penseurs. C\u2019est \u00e0 eux qu\u2019allaient toujours mes pr\u00e9f\u00e9rences. J\u2019ai lu du Fichte aussi et m\u00eame traduit alors un de ses ouvrages, qui parut en librairie apr\u00e8s qu\u2019un P\u00e8re plus qualifi\u00e9 l\u2019e\u00fbt pourvu de notes savantes et all\u00e9g\u00e9 au point de vue style,[27] car j\u2019\u00e9tais encore malhabile dans l\u2019art d\u2019\u00e9crire alors.<\/p>\n<p>On trouvera dangereuse cette libert\u00e9 excessive. Qu\u2019on note, que nous avions 22, 23 ans, que nous avions d\u00e9j\u00e0 4 ans d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures derri\u00e8re nous, que nos professeurs \u00e9taient l\u00e0 pour nous contr\u00f4ler et nous aiguiller, que tous ne profitaient pas \u00e9galement de cette tol\u00e9rance. En tout cas, qu\u2019on ne vienne pas nous dire que les J\u00e9suites sont, intellectuellement, faits en s\u00e9rie, form\u00e9s dans le m\u00eame moule. Rien n\u2019est plus faux. La &lt;116&gt; largeur d\u2019esprit est traditionnelle dans la Compagnie. D\u2019aucuns la trouvent exag\u00e9r\u00e9e. Ils sont plus pr\u00e8s de la v\u00e9rit\u00e9 que ceux qui parlent de je ne sais quel fanatisme id\u00e9ologique propre aux J\u00e9suites.<\/p>\n<p>J\u2019avoue, du reste, que ces lectures divergentes et que je n\u2019ai pas toujours dig\u00e9r\u00e9es imm\u00e9diatement, en sillonnant mon esprit, y ont d\u00e9termin\u00e9 une crise intellectuelle et spirituelle qui \u00e9tait assez aigu\u00eb \u00e0 certains moments. Je me souviens avoir \u00e9crit, dans un journal polycopi\u00e9 que nous \u00e9ditions tous les deux mois et qui s\u2019appelait \u00ab le Furet \u00bb un article sur la \u00ab pubert\u00e9 intellectuelle \u00bb, qui fut remarqu\u00e9 dans la communaut\u00e9. Mais j\u2019affirme que cette crise, pour douloureuse qu\u2019elle f\u00fbt, a \u00e9t\u00e9 une crise de croissance.<\/p>\n<p>Et mon vagabondage philosophique ne m\u2019emp\u00eacha pas de passer au bout de trois ans mon examen \u00ab de universa philosophia\u00a0\u00bb, ou doctorat en philosophie scolastique avec, parait-il, d\u2019excellents, voire remarquables notes. Comme elles ne sont pas publiques, je ne les connais pas, apprenant seulement plus tard que j\u2019\u00e9tais re\u00e7u \u00e0 mon examen. Cependant le Recteur de la maison, indiscr\u00e8tement, fit allusion \u00e0 mon examen et dit ces mots qui firent sensation: Primus et proximus longo intervallo&#8230; Je mentionnerai encore, avant de continuer, les exercices d\u2019\u00e9loquence sacr\u00e9e que nous faisions au r\u00e9fectoire, tous les dimanches, au Noviciat, au Juv\u00e9nat et en philosophie. Tour \u00e0 tour nous devions d\u00e9clarer un texte de grand orateur et donner un petit sermon de notre lieu. A vrai dire, chacun ne passait gu\u00e8re qu\u2019une fois par an et pour cela ces exercices \u00e9taient peu efficaces dans l\u2019ensemble. Ce qui l\u2019\u00e9tait davantage, en philosophie, c\u2019\u00e9taient les sermons r\u00e9els et les instructions r\u00e9elles que nous donnions le dimanche dans les villages sans pr\u00eatres autour du Puy, dans les assembl\u00e9es, pr\u00e9sid\u00e9es habituellement par la \u00ab\u00a0b\u00e9ate\u00a0\u00bb. J\u2019allai pendant trois ans dans un de ces hameaux, pr\u00eacher chaque dimanche de mon mieux, \u00e0 des enfants et de bonnes femmes, rarement des hommes. Ecrivant soigneusement mes instructions je gagnai beaucoup, par ces exercices, en aisance dans la composition et la diction. Fabricando fit faber. \u2013 Je l\u2019exp\u00e9rimentais. \u2013 Je ne vois pas pourquoi on s\u2019obstine \u00e0 tenir nos grands s\u00e9minaristes loin de ces activit\u00e9s modestes, qui leur rendraient les plus grands services.<\/p>\n<p>Mon brillant examen, au bout de trois ans de philosophie, me valut \u00eatre nomm\u00e9, pour le temps de r\u00e9gence, professeur de seconde ou d\u2019humanistes, suivant le beau mot qu\u2019on devrait garder, au coll\u00e8ge St. Ignace dans une grande ville du Nord[28]. Je sus dans la suite, que le pr\u00e9fet du coll\u00e8ge d\u2019Amiens \u00e0 qui le P. Provincial m\u2019avait offert pour les m\u00eames fonctions avait fait la moue et refus\u00e9 de confier une classe si importante \u00e0 un Sarrois, ayant servi dans l\u2019arm\u00e9e allemande et dont le fran\u00e7ais n\u2019\u00e9tait pas la langue maternelle. Le Recteur de St. Ignace, mon ancien ma\u00eetre des novices[29], avait confiance en moi, mais surtout en son chef et en Dieu. Il ne s\u2019en repentit pas, autant que je sache.<\/p>\n<p>&lt;117&gt; Cependant, je connus au d\u00e9but du professorat des moments d\u2019ennui. En philosophie, on m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 orient\u00e9 vers les langues orientales et l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, pour laquelle j\u2019\u00e9prouvais de vifs attraits. J\u2019avais commenc\u00e9 l\u2019h\u00e9breu. On m\u2019avait fait esp\u00e9rer qu\u2019au lieu d\u2019aller enseigner au coll\u00e8ge, j\u2019irais apprendre les langues bibliques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Beyrouth. Ce projet m\u2019enchantait. Je fus donc un peu d\u00e9\u00e7u, en allant au coll\u00e8ge. Pas au point d\u2019en perdre mon \u00e9quilibre cependant. Ce qui m\u2019\u00e9prouva davantage, c\u2019\u00e9tait d\u2019\u00eatre priv\u00e9 de lecture, de culture personnelle. Je ne me sentais pas encore assez riche pour donner \u00e0 longueur de journ\u00e9e, au lieu de me nourrir moi-m\u00eame. Je souffris profond\u00e9ment de nostalgie intellectuelle, ce qui \u00e9tonna beaucoup mon Recteur. Mes scolastiques passaient g\u00e9n\u00e9ralement par une crise oppos\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce qui renfor\u00e7ait mon malaise, c\u2019\u00e9tait l\u2019aspect m\u00e9canique, automatique, qu\u2019il y a n\u00e9cessairement dans un grand coll\u00e8ge d\u2019un milliers d\u2019\u00e9l\u00e8ves, m\u00eame dans l\u2019enseignement. Les n\u00e9cessit\u00e9s d\u2019un programme orient\u00e9 vers un baccalaur\u00e9at encyclop\u00e9diste et inintelligent, le morcellement in\u00e9vitable de l\u2019enseignement, la \u00ab\u00a0cuisine\u00a0\u00bb scolaire, faite des notes de devoirs et le\u00e7ons, des compositions, des copies \u00e0 corriger, des le\u00e7ons \u00e0 faire r\u00e9citer, de la surveillance \u00e0 exercer, des r\u00e9primandes \u00e0 faire, tout cela, d\u00e9pourvu d\u2019esprit, de fantaisie, de vie profonde, m\u2019\u00e9crasait, m\u2019ennuyait et m\u2019irritait au d\u00e9but. Tout cela, du reste \u00e9tait n\u00e9cessaire, tant \u00e0 cause du temp\u00e9rament des \u00e9l\u00e8ves, de leur nombre que du programme officiel auquel on ne pouvait se soustraire sans trahir la confiance des parents. Et, malgr\u00e9 tout cela, on peut \u00eatre vivant, personnel, suggestif, vraiment \u00e9ducateur. Seulement on ne le comprend pas, on ne peut pas le comprendre au d\u00e9but. Le r\u00e8glement appara\u00eet comme un carcan tuant toute initiative. Plus tard on y coule parfaitement et sans contrainte sa vie profonde, comme on coule sa vie personnelle la plus profonde dans les moules liturgiques. Il faut un peu de temps, de la bonne volont\u00e9, une sagesse, de la maturit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>J\u2019apportais aussi quelques id\u00e9es p\u00e9dagogiques, peu originales, qui \u00e9taient simplement l\u2019effet de ma jeunesse et de mon temp\u00e9rament. Entre les deux \u00e9ducateurs des Adelphes de T\u00e9rence[30], l\u2019oncle Micion et l\u2019oncle D\u00e9m\u00e9a, le s\u00e9v\u00e8re et l\u2019indulgent, j\u2019optais naturellement pour celui ci, persuad\u00e9 qu\u2019il obtient davantage. Entre le pr\u00e9cepteur Bossuet, qui ass\u00e8ne les v\u00e9rit\u00e9s, dogmatique imp\u00e9nitent, et le pr\u00e9cepteur F\u00e9nelon, qui les insinue avec souplesse, je n\u2019h\u00e9sitais pas non plus. Le cygne ondoyant de Cambrai m\u2019enchantait davantage. Entre l\u2019\u00e9cole ancienne, faite de contrainte, d\u2019autorit\u00e9 et l\u2019\u00e9cole nouvelle fond\u00e9e sur la libre initiative et la spontan\u00e9it\u00e9, mon choix \u00e9tait fait dans le m\u00eame sens. J\u2019avais conscience d\u2019\u00eatre un peu fraudeur en cela, car les traditions p\u00e9dagogiques de la Cie. \u00e9taient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne tardai pas \u00e0 les faire miennes, au moins partiellement. Au d\u00e9but je mis en pratique mes petites id\u00e9es, ne punissant jamais, mettant une aimable fantaisie dans mes pr\u00e9lections fran\u00e7aises et latines, \u00e9voquant et regrettant les parties de p\u00e8che dans la Loire \u00e0 propos d\u2019une fable de La Fontaine[31], bref &lt;118&gt; me comportant en fr\u00e8re aim\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019en ma\u00eetre. C\u2019\u00e9tait une erreur. Mes \u00e9l\u00e8ves en abus\u00e8rent. Non seulement leur travail se rel\u00e2cha, mais quelques mauvais sujets se dissip\u00e8rent, firent du mauvais esprit et, me croyant na\u00eff et faible, all\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 envoyer des boulettes de papier sur le bas de mon bureau, qui en \u00e9tait couvert. Le P. Pr\u00e9fet le sut et fut constern\u00e9. Il craignait le grand chahut\u00a0 et me croyait d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0coul\u00e9\u00a0\u00bb. Je donnai un vigoureux coup de barre, imposais quelques sanctions qui eurent la chance de tomber juste, et surtout essayai d\u2019enthousiasmer mes \u00e9l\u00e8ves, surtout pour le grec. Je r\u00e9ussi \u00e0 les reprendre en main, \u00e0 garder leur confiance, \u00e0 me faire aimer d\u2019eux. D\u00e9sormais je m\u00ealais sagement contrainte et libert\u00e9, force et bont\u00e9 et je pus aller d\u2019autant plus loin dans les concessions que j\u2019avais su davantage me faire respecter et craindre. Une fois de plus le proc\u00e8ssus classique avait eu lieu: th\u00e8se, antith\u00e8se, synth\u00e8se. Et je compris que mon exp\u00e9rience personnelle co\u00efncidait avec celle, beaucoup plus riche, mais de m\u00eame ordre, de la Compagnie&#8230; Ce qui ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019y a pas souvent des exc\u00e8s d\u2019autorit\u00e9 et de contrainte de la part de tel ou tel J\u00e9suite ou Sup\u00e9rieur. Mais je ne crois pas que l\u2019ordre en tant que tel tomb\u00e2t dans ce travers. Les personnalit\u00e9s y sont trop accus\u00e9es et il s\u2019y trouve des traditions d\u2019initiative et de dynamisme personnel trop tenaces pour cela, quoiqu\u2019on en ai pu dire. Mais nous reviendrons sur ce sujet.<\/p>\n<p>En tout cas, apr\u00e8s cette petite exp\u00e9rience, je fis de mon mieux \u00ab\u00a0ma r\u00e9gence\u00a0\u00bb pendant trois ans. On comprend bien que ce temps, dans la Compagnie, fait partie de la formation. Naturellement, on rend service aux nombreux coll\u00e8ges, l\u2019\u00e9ducation \u00e9tant un des but sp\u00e9cifiques de l\u2019Institut. Il faut donc de nombreux surveillants et professeurs. Et les jeunes scolastiques, plus fortement que des P\u00e8res form\u00e9s, acceptent les corv\u00e9es en partie mat\u00e9rielles\u00a0 et peu sacerdotales de ce double m\u00e9tier. Je sentirai moi-m\u00eame plus tard combien il est p\u00e9nible d\u2019\u00eatre marchand de grec et de latin, quand on est pr\u00eatre et qu\u2019on pourrait \u00eatre confesseur, directeur spirituel, pr\u00e9dicateur, missionnaire, \u00e9crivain spirituel. \u2013 Mais n\u2019anticipons pas. \u2013 N\u00e9anmoins ces trois ans, au m\u00eame titre que le noviciat, le juv\u00e9nat, la philosophie, sont con\u00e7ues en premier lieu comme un compl\u00e9ment de formation. \u2013 Pour conna\u00eetre et orienter les sujet d\u2019abord. Il y a des intelligences scolaires, r\u00e9ceptrices, assimilatrices qui font merveille sur les bancs et fiasco dans la vie. Il y a des esprits plus pratiques ou plus intuitifs, incapables de se plier \u00e0 une discipline scolaire, qui \u00e9chouent sur les bancs de l\u2019\u00e9cole et font merveille dans la vie. Mais ces esprits ne se r\u00e9v\u00e8lent que dans l\u2019action, dans les responsabilit\u00e9s. Il faut donc pour les conna\u00eetre, leur en confier. C\u2019est un des buts de la r\u00e9gence. De jeunes scolastiques, objets de faire marcher une division ou une classe, de fa\u00e7onner des esprits et des caract\u00e8res, de lutter contre la sati\u00e9t\u00e9, la paresse, le mauvais esprit, le \u00ab\u00a0cafard\u00a0\u00bb, d\u2019organiser des jeux, des promenades, des s\u00e9ances r\u00e9cr\u00e9atives, des concours, de pr\u00e9parer des classes, de corriger des copies et tout cela en int\u00e9ressant, en formant et en faisant r\u00e9ussir aux examens, les scolastiques, observ\u00e9s par leur P. Recteur ou leur P\u00e8re Pr\u00e9fet, se &lt;119&gt; r\u00e9v\u00e8lent dans ce qu\u2019ils ont de meilleur et de pire. Apr\u00e8s cela, on pourra les orienter \u00e0 bon escient et le P. Provincial, qui re\u00e7oit les renseignements ne manque pas de s\u2019en servir.<\/p>\n<p>Mais davantage encore, la r\u00e9gence a pour but de d\u00e9velopper r\u00e9ellement le sujet. La surveillance et le professorat \u2013 le m\u00eame scolastique g\u00e9n\u00e9ralement est astreint \u00e0 ces deux formes d\u2019activit\u00e9s dans une proportion variable \u2013 m\u00fbrissent et \u00ab\u00a0d\u00e9brouillent\u00a0\u00bb les \u00e9l\u00e8ves. L\u2019\u00e9tudiant, quelque actif et personnel qu\u2019il soit, peut rester trop sp\u00e9culatif, irr\u00e9el, id\u00e9aliste. Il peut se tromper fonci\u00e8rement sur la proportion des choses. Ils risquerait de devenir un oiseau bleu, un romantique, un c\u00e9r\u00e9bral, s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas, avant la fin de ses longues \u00e9tudes, jet\u00e9 dans la vie r\u00e9elle et les habitudes seraient prises pour longtemps, si ce n\u2019est pour toujours. Les difficult\u00e9s \u00e0 vaincre dans la t\u00e2che difficile d\u2019\u00e9ducateur font faire d\u2019utiles adaptations, font descendre sur terre, d\u00e9veloppent les dons d\u2019expression, la psychologie, la doigt\u00e9, la sociabilit\u00e9, font vaincre la timidit\u00e9. Tout cela, il est utile de l\u2019acqu\u00e9rir avant d\u2019\u00eatre d\u00e9finitivement lanc\u00e9 dans la carri\u00e8re. En somme, la r\u00e9gence est un stage pratique, comme celui de l\u2019\u00e9l\u00e8ve en pharmacie ou de l\u2019interne de h\u00f4pitaux: un stage qui est suivi de cinq ans d\u2019\u00e9tudes encore.<\/p>\n<p>Je vois un autre avantage \u00e0 la r\u00e9gence. Elle donne des joies solides, qui coupent heureusement la longueur des \u00e9tudes. Tous, en effet, n\u2019y mordent pas \u00e9galement. A plusieurs, plus actifs, plus \u00e2g\u00e9s, plus m\u00fbrs, ou moins dou\u00e9es, la tutelle scolaire p\u00e8se. A ceux-l\u00e0 la r\u00e9gence apporte un d\u00e9rivatif heureux. Elle est une oasis dans le d\u00e9sert, une occasion aussi de prendre confiance en eux-m\u00eames, de voir qu\u2019ils peuvent faire quelque chose, enfin un bain de r\u00e9alit\u00e9, de jeunesse, de vie ardente, une descente sur terre apr\u00e8s d\u2019interminables randonn\u00e9es a\u00e9riennes. Ces joies solides, parfois enivrantes de l\u2019action, r\u00e9concilient quelques scolastiques d\u00e9courag\u00e9s avec la vie et leur vocation. C\u2019est appr\u00e9ciable et, pour retrouver ces joies, ils franchiront all\u00e8grement, s\u2019ils sont vaillants, la derni\u00e8re \u00e9tape \u00e0 travers le d\u00e9sert. S\u2019ils ne le sont pas, ils tra\u00eeneront alors et maugr\u00e9eront comme les Isra\u00e9lites\u00a0 conduits par Moise et soupireront apr\u00e8s les oignons d\u2019Egypte.<\/p>\n<p>Enfin il y a un s\u00e9rieux avantage au point de vue spirituel. Pendant les sept premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie religieuse, le jeune J\u00e9suite, toujours en communaut\u00e9, port\u00e9 par une ambiance fervente, doucement sollicit\u00e9 par la cloche retentissant au d\u00e9but de chaque exercice, vivant en vase clos et fa\u00e7onn\u00e9 par un milieu vraiment homog\u00e8ne, peut se tromper s\u00e9rieusement sur lui-m\u00eame, croire disparus des d\u00e9fauts qui ne sont qu\u2019assoupis faute d\u2019occasion pour s\u2019exercer, prendre pour des vertus des habitudes extrins\u00e8ques, fruits d\u2019un dressage d\u00e9licat plut\u00f4t que des dispositions profondes. Il peut lui arriver de se tisser inconsciemment lui-m\u00eame une aur\u00e9ole autour du front. En r\u00e9gence, devant la r\u00e9action &lt;120&gt; et la critique des \u00e9l\u00e8ves, la difficult\u00e9 de sa t\u00e2che, les humiliations in\u00e9vitables, les remarques de ses sup\u00e9rieurs, il sentira tous les jours ses limites et ce sera un excellent bain d\u2019humilit\u00e9, cette reine des vertus. La multiplicit\u00e9 de ses t\u00e2ches l\u2019obligera aussi \u00e0 lutter pour garder sa vie int\u00e9rieure et \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 ses obligations religieuses. Excellente \u00e9cole, qui l\u2019habituera \u00e0 trouver Dieu partout.<\/p>\n<p>Tous ces avantages, je les ai vivement appr\u00e9ci\u00e9s. J\u2019ai dit qu\u2019au d\u00e9but, je souffrais de la r\u00e9gence et soupirais apr\u00e8s les heureuses \u00e9tudes. Bient\u00f4t je pris go\u00fbt \u00e0 ma t\u00e2che et enseignai\u00a0 avec passion le latin, le grec, le fran\u00e7ais et la religion. Il ne me parait pas utile de m\u2019\u00e9tendre longuement sur ma m\u00e9thode p\u00e9dagogique, qui n\u2019avait rien de sp\u00e9cial. On conna\u00eet celle de la Cie. D\u2019apr\u00e8s ses meilleurs traditions, j\u2019ai tout fait pour mettre mes \u00e9l\u00e8ves en face des textes, ne consid\u00e9rant la langue que comme une clef ouvrant l\u2019acc\u00e8s de ces tr\u00e9sors. &#8211; J\u2019ai obtenu d\u2019excellents r\u00e9sultats par la lecture contr\u00f4l\u00e9e, la plume \u00e0 la main, \u00e0 la mani\u00e8re de Montaigne[32]. &#8211;\u00a0 J\u2019ai eu de grandes joies dans cette classe de seconde, o\u00f9 l\u2019on r\u00e9v\u00e8le aux \u00e9l\u00e8ves encore enthousiastes, le monde de la beaut\u00e9 litt\u00e9raire qui les \u00e9blouit, o\u00f9 l\u2019on peut fl\u00e2ner, muser \u00e0 loisirs sans \u00eatre talonn\u00e9 par le sinistre bachot. J\u2019en ai profit\u00e9. Tout ce que Bremond die \u00e0 ce sujet dans l\u2019enfant et la vie[33], j\u2019ai essay\u00e9 de le mettre en pratique. Et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9veill\u00e9 dans les \u00e9l\u00e8ves, je n\u2019eus plus jamais de difficult\u00e9 au point de vue discipline.<\/p>\n<p>En tout cas, j\u2019acquis\u00a0 par ces trois ann\u00e9es de professorat, la joie et le sens de la beaut\u00e9 litt\u00e9raire, de la langue et du style. J\u2019ai emmagasin\u00e9 des rythmes, des phrases, des images et des sentiments qui m\u2019ont prodigieusement enrichis; j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 la facilit\u00e9 d\u2019\u00e9locution et pr\u00e9par\u00e9 le futur pr\u00e9dicateur; sans compter que je me suis attach\u00e9 pour la vie des \u00e9l\u00e8ves qui deviendront des valeurs dans la suite.<\/p>\n<p>J\u2019aurais beaucoup \u00e0 dire sur ces trois ann\u00e9es heureuses. Mais je le r\u00e9p\u00e8te, ces m\u00e9moires sont consacr\u00e9s au type plus qu\u2019\u00e0 l\u2019individu. Et il s\u2019agit ici de la formation du J\u00e9suite. Je raconterai cependant un trait qui fera sourire le lecteur et le repesera. La seconde ann\u00e9e, j\u2019eus une classe moyennement dou\u00e9e, mais d\u2019enfants charmants, dociles, affectueux, travailleurs, ouverts. J\u2019en fus litt\u00e9ralement et collectivement amoureux et, aux vacances, pendant plusieurs jours, j\u2019\u00e9tais litt\u00e9ralement malade, au point que l\u2019on dut une fois me faire changer d\u2019air et de milieu pour que, en passant devant ma classe, la plaie du c\u0153ur ne se rouvrit pas continuellement&#8230; Or, il y avait dans cette classe un jeune \u00e9l\u00e8ve blond, aux cheveux d\u2019argent, \u00e0 la voix de cristal, \u00e0 l\u2019\u00e2me fra\u00eeche, spontan\u00e9e, pure. Il \u00e9tait intelligent et travailleur, du reste. Or j\u2019avais un faible pour lui. Je ne sais pas trop si c\u2019\u00e9tait visible. Je ne pense pas en avoir \u00e9t\u00e9 injuste pour les autres. En r\u00e9alit\u00e9, je le confesse maintenant, j\u2019\u00e9tais, inconsciemment et innocemment, amoureux de ce qu\u2019il avait de f\u00e9minin dans ce petit. Revanche du v\u0153u de chastet\u00e9! Qu\u2019on veuille bien croire que je respectais parfaitement cet enfant, autrement je n\u2019en parlerais pas et qu\u2019aucune pens\u00e9e vilaine ne me vint jamais \u00e0 son sujet. Mais le c\u0153ur et la sensibilit\u00e9 \u00e9taient assez pris. Or, quelques ann\u00e9es plus tard, je le rencontrai, ayant pr\u00e8s de 2 m\u00e8tres de haut, barbu, ayant une grosse voix et des allures de carabin \u2013 il \u00e9tait \u00e9tudiant en m\u00e9decine. J\u2019eus exactement l\u2019impression que pourrait avoir un jeune mari\u00e9 si un jour il avait pouss\u00e9 subitement \u00e0 sa &lt;121&gt; femme des moustaches, enfin qu\u2019elle f\u00fbt devenue un homme. Je fus atterr\u00e9 au point que je ne pus lui parler et lui tournai le dos.-\u00a0 C\u2019est que je n\u2019avais de lui que l\u2019image de l\u2019\u00e9ph\u00e8be de quinze ans, frais comme la source et beau comme l\u2019aurore. Quelle chute, qui me montra bien que, sans le savoir, j\u2019avais aim\u00e9 la femme dans l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre, dans l\u2019amour de ma classe, y avait-il quelque chose du m\u00eame genre, un succ\u00e9dan\u00e9, une sublimation, un d\u00e9rivatif de l\u2019amour conjugal, auquel j\u2019avais renonc\u00e9 et qui ne me pr\u00e9occupait pas le moins du monde. Peut-\u00eatre en \u00e9tait-il de m\u00eame pour les petites pr\u00e9f\u00e9rences des autres professeurs, qui avaient parfois des \u00ab\u00a0chouchous\u00a0\u00bb. Sans aller jusqu\u2019\u00e0 adapter la th\u00e9orie du panlibidinisme \u00e0 la Freud, on peut avoir l\u2019esprit assez libre pour admettre que l\u2019instinct g\u00e9n\u00e9sique volontairement comprim\u00e9 trouve des \u00e9quivalences et des revanches qui peuvent \u00eatre parfaitement innocentes et qui sont peut-\u00eatre n\u00e9cessaires pour emp\u00eacher des n\u00e9vroses.<\/p>\n<p>En tout cas, j\u2019affirme qu\u2019il n\u2019y a pas eu le moindre scandale \u00e0 ce sujet au coll\u00e8ge durant mon professorat. Il m\u2019est donc impossible de faire ici des confidences dans le genre de celles qui foisonnent dans le journal d\u2019Andr\u00e9 Gide. Il faut dire aussi que des pr\u00e9cautions \u00e9taient prises \u00e0 cet \u00e9gard, dont je ne comprenais pas la port\u00e9e alors. Les professeurs ne recevaient pas les \u00e9l\u00e8ves dans leurs chambres, mais dans les corridors ou les cours o\u00f9 ils se promenaient avec eux en devisant de Virgile ou de Sophocle, ou bien dans leurs classes, dont la porte devait rester ouverte durant l\u2019entrevue. Seuls les directeurs spirituels recevaient chez eux. Car chaque division avait un directeur spirituel, ne s\u2019occupant que des \u00e2mes des enfants, les confessant, les aidant \u00e0 corriger leurs d\u00e9fauts, dirigeant les associations de pi\u00e9t\u00e9 et les troupes scoutes. On devine que l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e9tait suivi de tr\u00e8s pr\u00e8s: le surveillant, le professeur, le directeur spirituel, ne le l\u00e2chent pas d\u2019une semelle. Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le d\u00e9faut principal des coll\u00e8ges des J\u00e9suites. Trop de contr\u00f4le, trop de ma\u00eetres, pas assez d\u2019initiative, de libert\u00e9, de spontan\u00e9it\u00e9 chez les \u00e9l\u00e8ves. C\u2019\u00e9tait mon avis, et j\u2019essayais d\u2019y suppl\u00e9er de mon mieux dans ma classe, en y introduisant autant de fantaisie, d\u2019impr\u00e9vu, de libert\u00e9 que c\u2019\u00e9tait bonnement possible et sage, soit par des excursus et des parenth\u00e8ses de toute sorte, soit, en laissant choisir souvent les sujets de devoirs ou en les remplacent par des lectures. Mais je reviendrai plus loin sur ce sujet, puisque je suis rentr\u00e9 au coll\u00e8ge apr\u00e8s ma pr\u00eatrise.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s trois ans de professorat, qui m\u2019ont beaucoup profit\u00e9, j\u2019ai repris mes \u00e9tudes, en Belgique, dans l\u2019exil,[34] puisque nous \u00e9tions toujours officiellement exclus de la communaut\u00e9 fran\u00e7aise, comme religieux, dans un pays qui se pique de libert\u00e9. Cette fois, ce fut la th\u00e9ologie, pendant quatre ans. Par \u00e9tudes th\u00e9ologiques, on entend l\u2019apolog\u00e9tique, la morale, l\u2019Ecriture-Sainte, l\u2019histoire de l\u2019Eglise avec les sciences auxiliaires, enfin l\u2019\u00e9tude du dogme proprement dit.<\/p>\n<p>Ce cycle est assez connu pour que je n\u2019ai pas besoin de le d\u00e9crire longuement. C\u2019est le programme de l\u2019Universit\u00e9 Gr\u00e9gorienne. Je signalerai cependant qu\u2019il y a un grand et un &lt;122&gt; petit cours, ce dernier pour les \u00e9l\u00e8ves plus \u00e2g\u00e9s, plus fatigu\u00e9s ou d\u2019intelligence moins scolaire ou moins sp\u00e9culative. Ceux-ci ont un peu moins de cours; on y parle moins exclusivement latin; on y introduit davantage de consid\u00e9rations pratiques ou pastorales. D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale ce petit cours est aliment\u00e9 par ceux qui n\u2019ont pas eu une note suffisante \u00e0 leur examen final de philosophie et par ceux qui, \u00ab\u00a0coll\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019examen annuel de th\u00e9ologie, y \u00ab\u00a0descendent\u00a0\u00bb du grand cours, parfois avec un r\u00e9el soulagement, parfois aussi la mort dans l\u2019\u00e2me. Pour les uns c\u2019est une lib\u00e9ration, presqu\u2019une faveur, pour d\u2019autres un grand sacrifice et une dure humiliation&#8230;<\/p>\n<p>Au grand cours, que je suivais, nous avions beaucoup de classes et d\u2019exercices scolaires, dans le genre de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits plus haut \u00e0 propos de l\u2019enseignement philosophique. Je n\u2019y reviens pas. La m\u00e9thode d\u2019enseignement et l\u2019esprit de l\u2019\u00e9ducation qu\u2019on nous donnait \u00e9taient les m\u00eames, avec des nuances venant et de notre \u00e2ge et de la mati\u00e8re. Nous faisions conscieusemment de la th\u00e9ologie, de la morale, du droit canon, de l\u2019Ecriture-Sainte, de l\u2019histoire eccl\u00e9siastique. Liturgie et pastorale manquaient ou plut\u00f4t \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s pour le troisi\u00e8me an. Ce qui me parut remarquable de nouveau dans cet enseignement, ce fut le r\u00e9alisme et l\u2019\u00e9quilibre. La th\u00e9ologie est un m\u00e9lange, un dosage d\u2019humain et de divin, de foi et de philosophie, de donn\u00e9es positives et de sp\u00e9culation. Il est facile d\u2019exag\u00e9rer l\u2019un ou l\u2019autre \u00e9l\u00e9ment et les th\u00e9ologiens r\u00e9ussissent rarement le parfait \u00e9quilibre. Les uns, m\u00e9taphysiciens robustes et logiciens subtils, se contentent d\u2019un fondement scripturaire ou patristique pr\u00e9caire et \u00e9l\u00e8vent l\u00e0-dessus un palais a\u00e9rien et tout humain de th\u00e9ories, de distinction, qu\u2019ils ont parfois la malhonn\u00eatet\u00e9\u00a0 inconsciente de pr\u00e9senter comme r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, quand ce sont de purs produits humains souvent li\u00e9s \u00e0 des syst\u00e8mes ou des \u00e9coles \u00e9ph\u00e9m\u00e8res ou du moins contestables. Les autres, contempteurs de la raison raisonnante, creusent ind\u00e9finiment le fondement biblique et traditionnel, en extraient sans cesse des pierres nouvelles, mais ne songent pas \u00e0 en b\u00e2tir un \u00e9difice. Ce sont des extracteurs de moellons et non pas des architectes. Leurs pierres sont divines, mais elles gisent les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. Nous avons tout de m\u00eame besoin d\u2019une maison intellectuelle et d\u2019une hi\u00e9rarchie dans nos pens\u00e9es. Ce sont-l\u00e0 les exc\u00e8s de la th\u00e9ologie positive et de la sp\u00e9culative. Dans l\u2019ensemble on faisait le part aux deux avec sagesse, avec cependant, je dois le dire, un tour[35] de faveur pour la th\u00e9ologie biblique et historique. La sp\u00e9culation relevait aussi d\u2019un thomisme critique et libre comme celui dont avaient us\u00e9 nos professeurs de philosophie.<\/p>\n<p>J\u2019ai parl\u00e9 de r\u00e9alisme. Cet aspect des choses apparaissait surtout dans l\u2019enseignement de la morale. N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Pascal, elle faisait une grande part \u00e0 la casuistique, c.\u00e0.d. aux applications vivantes des principes. Le but de la morale est de pr\u00e9parer des confesseurs et des directeurs de conscience. Il est entendu que la vie est ondoyante et diverse et qu\u2019on ne peut jamais &lt;123&gt; se flatter de pr\u00e9voir et de r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019avance toutes les situations qu\u2019on aura \u00e0 juger et tous les probl\u00e8mes concrets qu\u2019on aura \u00e0 r\u00e9soudre. Tenant compte de ce fait on peut s\u2019en tenir, dans l\u2019enseignement de la morale, aux seuls principes, qu\u2019on expose longuement, confiant qu\u2019on les appliquera d\u2019autant mieux aux cas concrets qu\u2019on s\u2019y sera appesanti davantage et laissant de c\u00f4t\u00e9 la mystique. Ce n\u2019\u00e9tait pas la m\u00e9thode de notre professeur. Il pensait, apr\u00e8s avoir loyalement expos\u00e9 les principes, que s\u2019en tenir \u00e0 ceux risque de former des confesseurs plus th\u00e9oriciens que vivants, et qu\u2019on assimile mieux les principes eux-m\u00eames en les voyant appliqu\u00e9s, enrob\u00e9s dans des faits. Il estimait aussi qu\u2019il faut d\u00e9j\u00e0 donner aux \u00e9tudiants, futurs confesseurs, des habitudes, des r\u00e9flexes, un temp\u00e9rament de confesseur vivant et concret. Voil\u00e0 pourquoi il nous exposait et nous r\u00e9solvait un grand nombre de cas de conscience, dont quelques-uns \u00e9taient chim\u00e9riques, mais dont la plupart \u00e9taient v\u00e9cus, modernes, actuels. Voil\u00e0 pourquoi l\u2019\u00e9tude des cas de conscience \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 l\u2019honneur dans la maison et que tous les jours, apr\u00e8s la r\u00e9cr\u00e9ation de midi, nous \u00e9tions autoris\u00e9s \u00e0 nous promener dans un grand parc pour faire, deux \u00e0 deux, des cas de conscience correspondant au cours \u00e9tudi\u00e9. On apprendra aussi avec int\u00e9r\u00eat que St. Ignace a voulu que dans chaque maison de son ordre, toute la communaut\u00e9 de ses pr\u00eatres form\u00e9s se r\u00e9unit tous les quinze jours pour \u00e9tudier ensemble quelques cas de conscience, pour ne pas se rouiller. Cette pr\u00e9occupation de la vie concr\u00e8te, ce r\u00e9alisme, d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 plusieurs fois au cours de ces m\u00e9moires, sont certainement un trait caract\u00e9ristique et essentiel de la Compagnie. L\u2019\u00e9quilibre et la sagesse proverbiale du J\u00e9suite moyen viennent en grande partie de l\u00e0.<\/p>\n<p>Je ne m\u2019attarderai pas davantage sur les \u00e9tudes th\u00e9ologiques. Je signalerai loyalement qu\u2019un certain nombre de mes camarades, d\u00e9passant les trente ans, ayant comme moi-m\u00eame, \u00e9t\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019une classe importante ou bien ayant command\u00e9 pendant la guerre, rongeaient un peu leur frein en th\u00e9ologie. La tutelle scolaire leur pesait et l\u2019inactivit\u00e9 leur \u00e9tait un supplice. Voil\u00e0 pourquoi on permettait \u00e0 beaucoup de faire un peu de minist\u00e8re dans les environs, de diriger des centres, de faire le cat\u00e9chisme, de pr\u00eacher m\u00eame. Gr\u00e2ce au privil\u00e8ge de la Compagnie. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 une soupape de s\u00fbret\u00e9 nullement inutile. Les \u00e9tudes souffraient parfois de cette activit\u00e9 pour l\u2019un ou l\u2019autre. Le P. Recteur[36] freinaient et faisait les gros yeux de temps en temps et l\u2019\u00e9quilibre se r\u00e9tablissait.<\/p>\n<p>J\u2019ai dirig\u00e9 ainsi une section jociste[37] au d\u00e9but de ce beau mouvement et j\u2019ai pr\u00each\u00e9 \u00e0 droite et \u00e0 gauche, avant m\u00eame mon ordination. Ce fait m\u2019oblige \u00e0 confier au lecteur une petite aventure humiliante qui m\u2019arriva. Il faut savoir que l\u2019\u00e9v\u00eaque du dioc\u00e8se[38] n\u2019aimait &lt;124&gt; pas beaucoup que nous usions du privil\u00e8ge qui nous permettait de pr\u00eacher avant le diaconat. Or, un jour je le fis devant lui, en plein air, \u00e0 Soignies, le pan\u00e9gyrique de Saint Vincent Madelgaire[39]. Je fis de mon mieux malgr\u00e9 la nuit blanche pass\u00e9e avant le sermon. Son Excellence fut enchant\u00e9e et me demanda si j\u2019\u00e9tais professeur de th\u00e9ologie. Je me r\u00e9criai.\u00a0 Elle continua ces questions indiscr\u00e8tes: au moins \u00eates-vous pr\u00eatre? \u2013 Pas encore? \u2013 Ses yeux se renfrognent: diacre alors? Je n\u2019eus pas le courage de dire non et mentis \u00e0 mon \u00e9v\u00eaque. \u2013 C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 je devais \u00eatre ordonn\u00e9 sous-diacre. Quand le moment en fut venu, pour ne pas d\u00e9voiler mon mensonge, je fus ordonn\u00e9 dans un autre dioc\u00e8se&#8230;[40]<\/p>\n<p>Et ce fut, \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e l\u2019ordination sacerdotale. Nous \u00e9tions ordonn\u00e9s \u00e0 la fin de la troisi\u00e8me ann\u00e9e de th\u00e9ologie. Ces m\u00e9moires \u00e9tant typiques et non personnelles, je ne dirai rien de mes impressions de n\u00e9onupte. Il est clair qu\u2019ayant 32 ans d\u2019\u00e2ge et 15 ans d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures derri\u00e8re nous, nous avons pu mesurer mieux que des s\u00e9minaristes de 23 ans la hauteur et la profondeur du sacerdoce. Je dis ma premi\u00e8re messe \u00e0 l\u2019infirmerie devant un vieux ami, ancien coll\u00e8gue de la r\u00e9gence, qui mourait \u00e0 53 ans et qui, po\u00e8te et litt\u00e9rateur, jovial et bon vivant, mourait difficilement, bien qu\u2019il e\u00fbt fait un po\u00e8me admirable sur la mort joyeuse. Il quitta la terre quelques jours apr\u00e8s, pendant mon court s\u00e9jour \u00e0 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt;\u00a0 o\u00f9 je chantai ma premi\u00e8re messe solennelle. Ce fut un grand \u00e9v\u00e9nement dans le village. Les guirlandes, les fausses portes, les arbres fleuris de roses en papier, rien ne manqua. Toute la paroisse prit part \u00e0 ma joie et \u00e0 celle de ma ch\u00e8re famille. Pour celle-ci ce fut vraiment une apoth\u00e9ose, dont je me r\u00e9jouis pour elle plus que pour moi. A c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, qui avait v\u00e9cu de longues ann\u00e9es pour ce beau jour, l\u2019une des plus heureuses, ce fut la derni\u00e8re de mes sept s\u0153urs, \u00e9tait une d\u00e9licieuse fillette d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es[41]. Toute de blanc v\u00eatu, elle ne me quitta pas d\u2019une semelle, \u00e9tant, suivant une coutume symbolique, ma fianc\u00e9e, c.\u00e0.d. l\u2019Eglise. Je ne dirai rien de plus, ajoutant simplement que pour rendre compte de la valeur religieuse de cette journ\u00e9e, pour la paroisse, pour la famille et pour moi-m\u00eame, il faudrait multiplier par dix ou par cent ce que j\u2019ai dit plus haut au sujet du culte dominical \u00e0 Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; . Quiconque n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 au m\u00eame diapason, ne le comprendra jamais. J\u2019ajoute encore que le soir toutes les soci\u00e9t\u00e9s de musique du village vinrent me chanter une s\u00e9r\u00e9nade et que je dus ajouter un toast fait \u00e0 midi, un discours en plein air o\u00f9 j\u2019exaltai avec sinc\u00e9rit\u00e9 le lied allemand. J\u2019\u00e9voquai les chants que j\u2019avais entendu en France, en Angleterre, en Russie, en Belgique, en Hollande, mais je donnai la palme aux vieux lieds qui avaient berc\u00e9 ma jeunesse. Je le fis dans une langue allemande m\u00e9diocre, mais on me comprit. Dans ce domaine musical et po\u00e9tique, comme dans le domaine religieux, je n\u2019avais pas de peine \u00e0 me mettre au diapason de ces Sarrois germanis\u00e9s dans leur sensibilit\u00e9 plus que dans leur esprit et leur c\u0153ur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cet interm\u00e8de familial et paroissial, je repris mes \u00e9tudes th\u00e9ologiques. Naturellement elles \u00e9taient coup\u00e9es aux grandes f\u00eates pour quelques fugues apostoliques dans les villages environnants. Cette &lt;125&gt; derni\u00e8re ann\u00e9e \u00e9taient tr\u00e8s utilement con\u00e7ue comme une initiation \u00e0 la vie pastorale. Rentr\u00e9s au bercail, nous pouvions rendre compte \u00e0 nos ma\u00eetres, comme les ap\u00f4tres, apr\u00e8s leur premi\u00e8re randonn\u00e9e en Palestine, de nos succ\u00e8s et de nos \u00e9checs, de nos m\u00e9thodes aussi et de les perfectionner avec leurs conseils. J\u2019ai la conviction intime qu\u2019il serait heureux de faire la m\u00eame chose dans\u00a0 nos grands s\u00e9minaires, mais en ajoutant une ann\u00e9e d\u2019\u00e9tudes, qui pourrait \u00eatre consacr\u00e9e \u00e0 la pastorale et \u00e0 la spiritualit\u00e9, qui serait une sorte de \u00ab\u00a0troisi\u00e8me an\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est cette troisi\u00e8me ann\u00e9e de noviciat, que je fis, \u00e0 33 ans, apr\u00e8s la fin de ma th\u00e9ologie.[42] Redevenir novice \u00e0 cette \u00e2ge, il faut l\u2019avouer, n\u2019est pas du go\u00fbt de tout le monde. Cependant, on pr\u00e9sente g\u00e9n\u00e9ralement cette institution comme le chef d\u2019oeuvre de St. Ignace. On peut en effet la consid\u00e9rer, au moins objectivement, comme un couronnement de tout l\u2019\u00e9difice de la formation J\u00e9suitique. Ce qu\u2019on y fait? Comme au premier noviciat, d\u00e9crit plus haut, de la spiritualit\u00e9 th\u00e9orique et pratique, uniquement de la spiritualit\u00e9; une retraite de 30 jours au d\u00e9but et une autre de huit \u00e0 la fin, des exp\u00e9rimentes de cuisine et d\u2019h\u00f4pital et de minist\u00e8re apostolique, des lectures spirituelles et des conf\u00e9rences spirituelles, des exercices liturgiques. Les conf\u00e9rences sont consacr\u00e9es particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9tude des constitutions de St. Ignace et \u00e0 des questions de pastorale. La pratique ici encore l\u2019emporte sur la th\u00e9orie. Il s\u2019agit moins d\u2019\u00e9tudier que de vivre la spiritualit\u00e9. N\u00e9anmoins la biblioth\u00e8que est plus fournie, plus riche et l\u2019on est plus large dans les permissions. On vous traite en grand gar\u00e7on, sans supprimer pour autant la tutelle qui fait partie de la formation&#8230;<\/p>\n<p>Alors o\u00f9 est l\u2019originalit\u00e9 dans cette institution? Dans la hardiesse et le d\u00e9sint\u00e9ressement qu\u2019il y a renoncer une ann\u00e9e de plus \u00e0 l\u2019utilisation de jeunes P\u00e8res pleinement form\u00e9s; dans le fait m\u00eame de mod\u00e9rer leur ardeur, de les envoyer un an au d\u00e9sert de J\u00e9richo pour y penser, dans toute leur maturit\u00e9, leur pass\u00e9 et leur avenir, leur nature et leur gr\u00e2ce pour y pleurer leurs p\u00e9ch\u00e9s et rendre gr\u00e2ce pour les bienfaits re\u00e7us, pour pr\u00e9parer lucidement, en toute connaissance de cause et en toute humilit\u00e9, leur vie de demain, personnelle et sociale, spirituelle et professionnelle, pour pr\u00e9voir la mati\u00e8re et la mani\u00e8re de leur combat spirituel et de leur assimilation au Christ, pour mettre au point leurs m\u00e9thodes d\u2019enseignement, de pr\u00e9dication, de direction. Car on a assez v\u00e9cu et travaill\u00e9 pour se conna\u00eetre, surtout si l\u2019on fait, comme[43] beaucoup, le troisi\u00e8me an, apr\u00e8s des ann\u00e9es de minist\u00e8re actif. C\u2019est donc un travail de mise au point, de strat\u00e9gie spirituelle et apostolique, comparable \u00e0 celui des officiers \u00e0 l\u2019\u00e9cole de guerre, o\u00f9 ils vont apr\u00e8s avoir exerc\u00e9 des commandements d\u00e9j\u00e0. Ce travail, dirig\u00e9 par un Instructeur choisi pour l\u2019universalit\u00e9 et la profondeur de son exp\u00e9rience,[44] est certainement du plus haut, encore qu\u2019il soit dur pour des temp\u00e9raments actifs, mais justement la gr\u00e2ce du sacrifice, du renoncement la f\u00e9conde surnaturellement. Du reste, les minis&lt;126&gt;t\u00e8res du Car\u00eame et du dimanche, les conf\u00e9renciers nombreux qui viennent de l\u2019ext\u00e9rieur, parler de leurs travaux aux P\u00e8res tertiaires, les cong\u00e9s, les excursions et les promenades, le sport auquel on se livre comme de jeunes coll\u00e9giens, les r\u00e9cr\u00e9ations o\u00f9 ces hommes m\u00eames \u00e9changent leur exp\u00e9rience d\u00e9j\u00e0 riche et leurs projets \u00e9blouissants comme l\u2019aurore, tout cela cr\u00e9e au troisi\u00e8me an une atmosph\u00e8re qui n\u2019a rien de morose. N\u00e9anmoins, on fait volontiers, \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e, la retraite finale, la derni\u00e8re des derni\u00e8res comme \u00ab\u00a0Scolastique\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p>C\u2019est pendant cette retraite, que l\u2019on re\u00e7oit souvent son \u00ab\u00a0status\u00a0\u00bb ou son poste, son emploi pour l\u2019ann\u00e9e suivante et parfois pour la vie. Ce fut mon cas et ce fut une \u00ab\u00a0tuile\u00a0\u00bb terrible. Cette distribution des \u00ab\u00a0emplois\u00a0\u00bb est, contrairement \u00e0 l\u2019opinion commune, un des vrais points faibles de la Compagnie. C\u2019est la revanche de son universalit\u00e9. Ayant des \u0153uvres tr\u00e8s vari\u00e9es, des coll\u00e8ges, des universit\u00e9s, des missions lointaines, des revues, des maisons de retraite, des pr\u00e9dicateurs dans tous les genre, elle est constamment \u00e0 cours de sujets. N\u2019ayant pas le courage de renoncer \u00e0 des \u0153uvres ou des maisons, elle improvise sans cesse les hommes, bouscule ses programmes, change ses orientations, afin de boucher des trous, de rem\u00e9dier \u00e0 des situations critiques, de r\u00e9parer des br\u00e8ches. C\u2019est l\u2019improvisation, je ne dis pas sur toute la ligne, mais dans une large mesure. L\u2019inconv\u00e9nient est moins grand chez elle qu\u2019il ne le serait ailleurs, parce que la formation longue et soign\u00e9e et multiforme donn\u00e9e \u00e0 ses fils, leur conf\u00e8re en effet une certaine universalit\u00e9, disons au moins une polyvalence, leur permettant de remplir successivement, parfois simultan\u00e9ment, des fonctions disparates. Mais j\u2019ai la conviction intime qu\u2019il y a l\u00e0 d\u2019abord une infid\u00e9lit\u00e9 au Cr\u00e9ateur, qui, en donnant \u00e0 l\u2019un 3 et \u00e0 l\u2019autre cinq talents, des dispositions pr\u00e9cises, parfois une vraie vocation, a nettement signifi\u00e9 aux Sup\u00e9rieurs l\u2019emploi qu\u2019ils devaient faire d\u2019un sujet. Malheureusement ce sont les circonstances, plus que le Cr\u00e9ateur, qui commandent et le r\u00e9sultat est un g\u00e2chage effroyable de mat\u00e9riel humain. C\u2019est entendu. On ne s\u2019en aper\u00e7oit gu\u00e8re \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, pour la raison dite plus haut. Mais on le sait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et beaucoup en souffrent non parce qu\u2019ils ont une ambition d\u00e9mesur\u00e9e, mais parce qu\u2019ils aiment Dieu, le Cr\u00e9ateur et sa Gloire. Il y a l\u00e0 peut-\u00eatre une antinomie irr\u00e9ductible entre l\u2019universalit\u00e9 de la Compagnie, venant de sa devise m\u00eame ad majorem dei gloriam, et des directives de St. Ignace et les sp\u00e9cialisations rendues n\u00e9cessaires par l\u2019\u00e9volution du monde. Je crois que St. Ignace aujourd\u2019hui dirait \u00e0 ses fils d\u2019embrasser moins afin de mieux \u00e9treindre. Je sais que tout le monde n\u2019est pas de mon avis. Je sais aussi qu\u2019il y a encore assez de sp\u00e9cialistes \u00e9minents dans la Compagnie pour que ces mis\u00e8res intimes soient cach\u00e9es aux yeux de la foule. Mais je suis s\u00fbr qu\u2019elle pourrait et devrait en avoir cinq fois plus. Je sais aussi que l\u2019ob\u00e9issance vaut mieux que des victimes et que c\u2019est aussi m\u00e9ritoire de passer sa vie \u00e0 bricoler, quand on pourrait faire des grandes choses, que &lt;127&gt; de renoncer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment et radicalement \u00e0 tout d\u00e9veloppement personnel et \u00e0 toute activit\u00e9 apostolique en s\u2019enfermant dans une trappe ou en allant au d\u00e9sert. C\u2019est entendu. Servi inutiles sumus. L\u2019on est toujours s\u00fbr de faire la volont\u00e9 de Dieu en ob\u00e9issant \u00e0 des sup\u00e9rieurs l\u00e9gitimes. Mais on voudrait \u00eatre s\u00fbr aussi que les sup\u00e9rieurs aussi et l\u2019Ordre tout entier dans l\u2019ensemble de ses chefs fait aussi cette volont\u00e9, bref, que l\u2019id\u00e9al de Dieu soit r\u00e9alis\u00e9 en tout. On n\u2019a pas toujours cette satisfaction.<\/p>\n<p>Je ne l\u2019ai pas eu&#8230;[45] Au cours du troisi\u00e8me an, pendant la grande retraite, j\u2019avais fait comme tout le monde une \u00e9lection pour savoir si je demanderais les missions lointaines. Pendant toute ma jeunesse religieuse je n\u2019avais r\u00eav\u00e9 que de la Chine. La mystique missionnaire qui m\u2019avait saisi si puissamment \u00e0 l\u2019\u00e9cole apostolique, agissait toujours. Les sup\u00e9rieurs majeurs \u00e0 tel moment de ma vie, m\u2019avaient nettement laiss\u00e9 entendre que je ne devais pas songer aux missions, mais \u00e0 une carri\u00e8re intellectuelle en Europe. On m\u2019avait donn\u00e9 des pr\u00e9cisions et j\u2019avais engag\u00e9 mon esprit et mon c\u0153ur dans une direction nette. Je ne crus donc pas devoir demander les missions. Et j\u2019attendais une nomination conforme aux directives que l\u2019on m\u2019avait donn\u00e9s&#8230; Au lieu de cela, je fus nomm\u00e9 professeur dans le coll\u00e8ge o\u00f9 j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 enseign\u00e9.[46] Ce fut une grande d\u00e9ception, qui m\u2019emp\u00eacha\u00a0 plusieurs nuits de dormir&#8230; Je me ressaisis et rejoignis mon poste, que je remplis consciencieusement pendant deux ans, tout en faisant du minist\u00e8re apostolique dans la ville. Mais n\u2019anticipons pas.<\/p>\n<p>J\u2019avais donc 34 ans. J\u2019\u00e9tais entr\u00e9 \u00e0 17 ans dans la Compagnie. La moiti\u00e9 de ma vie d\u2019alors avait donc \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 des \u00e9tudes sup\u00e9rieures. J\u2019\u00e9tais docteur en philosophie et docteur en th\u00e9ologie, suivant la terminologie du Coll\u00e8ge romain. Je savais les langues anciennes et quelques langues modernes. Un de mes camarades d\u2019enfance, originaire de Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; , me traitera plus tard de \u00ab\u00a0prominente Pers\u00f6nlichkeit\u00a0\u00bb. J\u2019avais au cours de mes \u00e9tudes, publi\u00e9 quelques articles de litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re dans de grandes revues.[47] J\u2019\u00e9tais pr\u00eat enfin pour l\u2019activit\u00e9 apostolique, dont j\u2019avais un app\u00e9tit violent.<\/p>\n<p>Mais tout de m\u00eame, n\u2019est-il pas admirable, l\u2019ordre religieux qui forme ainsi ses sujets, si longuement, si patiemment, si totalement, pour la Gloire de Dieu? Verra-t-on une volont\u00e9 de puissance, de domination spirituelle, de domination des \u00e2mes dans cette pr\u00e9paration. Je ne puis m\u2019emp\u00eacher d\u2019en sourire. Au cours de mes 17 ann\u00e9es de formation, il ne fut jamais question de \u00ab\u00a0monita secreta\u00a0\u00bb, ni de m\u00e9thode t\u00e9n\u00e9breuse pour circonvenir les \u00e2mes, capter les testaments, s\u2019introduire dans les conseils des grands. J\u2019ajoute que ma famille n\u2019eut pas \u00e0 d\u00e9bourser un centime. Ce but de ces longs efforts, c\u2019\u00e9tait &lt;128&gt; la Gloire de Dieu, le bien spirituel des \u00e2mes et du monde. Aucun calcul int\u00e9ress\u00e9 en tout cela. C\u2019est simplement une application du \u00ab\u00a0Euntes docete omnes gentes\u00a0\u00bb, un cas particulier de la catholicit\u00e9 toujours jeune et dynamique de l\u2019Eglise&#8230; Si l\u2019on pense que des milliers de jeunes gens profitent tous les ans de ces m\u00eames \u00e9tudes et de cette m\u00eame et\u00a0 minutieuse pr\u00e9paration, l\u2019on devra reconna\u00eetre l\u2019exceptionnelle vitalit\u00e9 de l\u2019Eglise et de la Compagnie.<\/p>\n<p>Il conviendrait aussi, devant ce fait souvent multipli\u00e9, de mettre de c\u00f4t\u00e9\u00a0 certains clich\u00e9s sur l\u2019aristocratisme de la Compagnie et sur le monopole\u00a0 qu\u2019aurait la r\u00e9publique \u00e9galitaire de faire participer le peuple \u00e0 l\u2019instruction. C\u2019est une b\u00eatise. Depuis longtemps l\u2019Eglise tire la meilleure partie de son clerg\u00e9 s\u00e9culier et r\u00e9gulier du peuple et elle poss\u00e8de des centaines d\u2019\u00e9coles pour leur donner l\u2019instruction. En tout cas, personnellement je dois \u00e0 la Compagnie toute ma formation et le d\u00e9sir de m\u2019acquitter des dettes contract\u00e9es \u00e0 son endroit est un sentiment puissant pour moi et me pousse sans cesser \u00e0 donner mon maximum. Qu\u2019on veuille bien voir dans ce livre sinc\u00e8re, nullement flagorneur, aussi objectif que possible, ce m\u00eame d\u00e9sir de t\u00e9moigner ma reconnaissance \u00e0 l\u2019Alma Mater qui m\u2019a nourri si longuement de son lait g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p>&lt;129&gt;<\/p>\n<h3>Chapitre VI<\/h3>\n<h3>Minist\u00e8res spirituels&#8230;<\/h3>\n<p><em>&lt;122-150 vacat&gt;<\/em><\/p>\n<p><a title=\"Milit\u00e4rpfarrer im Dienst von Frankreich\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/aumonier-titulaire\">7. Aumonier titulaire au service de la France<\/a><\/p>\n<p><a title=\"Kapitel-\u00dcbersicht der Autobiographie\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\" target=\"_blank\">Zum Inhaltsverzeichnis von Histoire d&#8217;une vie<\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p>[1] Emile Combes, 1835-1921.<\/p>\n<p>[2] Florennes<\/p>\n<p>[3] Bei Denee.<\/p>\n<p>[4] Georges Longhaye, 1839-1920.<\/p>\n<p>[5] Denis Petau (= Dionysius Petavius, Pseudonym Antonius Kerkoetius), 1583-1652.<\/p>\n<p>[6] 1873-1941.<\/p>\n<p>[7] Charles-Pierre P\u00e9guy, 1873-1914.<\/p>\n<p>[8] Originaltext: coe.<\/p>\n<p>[9] Leonce Loyseau de Grandmaison, 1868-1927.<\/p>\n<p>[10] Louis Veuillot, 1813-1883.<\/p>\n<p>[11] Vals-pr\u00e8s-Le Puy (Haute Loire, Auvergne).<\/p>\n<p>[12] Clemens Schrader, 1820-1875.<\/p>\n<p>[13] Fran\u00e7ois-Xavier Gautraulet, 1807-1886.<\/p>\n<p>[14] Henri Rami\u00e8re, 1821-1884.<\/p>\n<p>[15] Raoul de Scoraille, 1842-1921.<\/p>\n<p>[16] Robert de Sinety, 1892-1931.<\/p>\n<p>[17] Jean Pic de la Mirandole, 1463-1494.<\/p>\n<p>[18] Original: clerf net?<\/p>\n<p>[19] Altgriechisch: (poetisch) Wolkenkuckucksheim. Nehelo-kokkugia.<\/p>\n<p>[20] Joseph de Souilh\u00e9, 1885-1941.<\/p>\n<p>[21] Blaise Romeyer.<\/p>\n<p>[22] Heute in Lyon.<\/p>\n<p>[23] Arthur Schopenhauer (1788-1860).<\/p>\n<p>[24] Friedrich Paulsen (1846-1908).<\/p>\n<p>[25] Rudolf Eucken (1846-1929).<\/p>\n<p>[26] Hermann Ebbinghaus (1850-1909).<\/p>\n<p>[27] Auguste Valensin (1879-1953) bedankt sich in der 1926 erstmals erschienenen Ausgabe eines Fichtewerkes f\u00fcr die \u00dcbersetzungshilfe. Diese \u00dcbersetzung hat neuere Ausgaben gefunden, zuletzt 1999: Johann Gottlieb Fichte, Rapport clair comme le jour sur le caract\u00e8re propre de la philosophie nouvelle (1801), introduction, traduction et notes par Auguste Valensin et Pierre-Philippe Druet (Biblioth\u00e8que des textes philosophiques), Paris 1999. S. 12 dieser Neuausgabe steht der Verweis auf die Hilfe von Pierre Lorson. In Deutsch erschien Fichtes Werk als \u201cSonnenklarer Bericht\u201c.<\/p>\n<p>[28] Lille.<\/p>\n<p>[29] Gilbert Josson.<\/p>\n<p>[30] Publius Terentius Afer, 185-159 vor Chr.<\/p>\n<p>[31] Jean de La Fontaine, 1621-1695.<\/p>\n<p>[32] Montaigne, Michel Eyquem de (1533-1592).<\/p>\n<p>[33] Henri Br\u00e9mond, L\u2019Enfant et la vie, 1902.<\/p>\n<p>[34] Scolasticat d\u2019Enghien.<\/p>\n<p>[35] Andere Lesart: loin?<\/p>\n<p>[36] Gabriel Picard, 1919 \u2013 1924 recteur in Jersey, Maison Saint-Louis.<\/p>\n<p>[37] J.O.C. = Jeunesse Ouvri\u00e8re Chr\u00e9tienne, Christliche Arbeiterjugend.<\/p>\n<p>[38] Bistum Tournai in der Provinz Hainault; Bischof war Gaston-Antoine Rasneur (1874-1939).<\/p>\n<p>[39] Saint Madelgaire oder Saint Vincent de Soignies, 615-677.<\/p>\n<p>[40] Weihe zum Subdiakon nach Vermerk Pfarrer Ehses, Differten, auf Taufurkunde am 22.12.1928 in Lille; Priesterweihe am 25.08.1929; Profess am 15.08.1932. Der Bischof in Lille hie\u00df Achille Lienard (1884-1973); er wurde am 6. Oktober 1928 ernannt, war also bei Peters Weihe zum Subdiakon erst kurze Zeit im Amt.<\/p>\n<p>[41] Elisabeth Lorson verh. M\u00fcller, zwei Kinder, damals 13 Jahre alt (geb. 1916).<\/p>\n<p>[42] In St.-Acheul-lez-Amiens.<\/p>\n<p>[43] Coe.<\/p>\n<p>[44] Louis Poullier (1865-1940).<\/p>\n<p>[45] General der Provinz der Champagne war von 1928-1935 Xavier Thoyer, 1884-1970.<\/p>\n<p>[46] In Lille.<\/p>\n<p>[47] \u00c9tudes; La Revue catholique des id\u00e9es et des faits.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>6. La formation d\u2019un j\u00e9suite &lt;101&gt; Chapitre V La mont\u00e9e vers le Sacerdoce et l\u2019Apostolat Les deux ans pass\u00e9s au service de Mars, constituaient dans ma formation un interm\u00e8de impr\u00e9vu, remplac\u00e9 en temps de paix du fait\u00a0 par deux ans de caserne, nullement d\u00e9sir\u00e9s d\u2019ailleurs et qu\u2019on faisait parfois des imprudences pour \u00e9viter aux jeunes [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":220,"menu_order":6,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-263","page","type-page","status-publish","hentry"],"aioseo_notices":[],"aioseo_head":"\n\t\t<!-- All in One SEO 5.0.2 - aioseo.com -->\n\t<meta name=\"description\" content=\"Histoire d&#039;une vie: La formation d&#039;un j\u00e9suite.\" \/>\n\t<meta name=\"robots\" content=\"max-image-preview:large\" \/>\n\t<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/la-formation-d-un-jesuite\" \/>\n\t<meta name=\"generator\" content=\"All in One SEO (AIOSEO) 5.0.2\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:site_name\" content=\"Peter Burg Werke -\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:title\" content=\"La formation d\u2019un j\u00e9suite - 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