{"id":258,"date":"2011-03-25T09:13:03","date_gmt":"2011-03-25T08:13:03","guid":{"rendered":"http:\/\/peter-burg.de\/?page_id=258"},"modified":"2015-05-17T15:31:14","modified_gmt":"2015-05-17T13:31:14","slug":"au-service-de-l-allemagne","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/au-service-de-l-allemagne","title":{"rendered":"Au service de l&#8217;Allemagne"},"content":{"rendered":"<p>5. Au service de l\u2019Allemagne dans la Premi\u00e8re Guerre Mondiale<\/p>\n<p>&lt;75&gt;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chapitre IV<\/p>\n<p>Premi\u00e8re Guerre<\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 Aix-la-Chapelle apr\u00e8s un voyage vou\u00e9 enti\u00e8rement \u00e0 la m\u00e9ditation, aux r\u00e9solutions viriles, aux plans de campagne spirituelle, je me pr\u00e9sentai \u00e0 la r\u00e9sidence de mes confr\u00e8res allemands, qui m\u2019accueillirent fraternellement. La qualit\u00e9 de mon allemand laissait fort \u00e0 d\u00e9sirer et je venais d\u2019une province fran\u00e7aise. Ces circonstances ne les emp\u00each\u00e8rent pas de me traiter comme un des leurs propres scolastiques, de m\u2019offrir g\u00eete et couvert et de m\u2019inviter \u00e0 venir tous les dimanches de la garnison voisine, si j\u2019obtenais la permission. Les P\u00e8res \u00e9taient tr\u00e8s aim\u00e9s dans cette ville de Charlemagne rest\u00e9e tr\u00e8s catholique. Ils \u00e9taient alors tout \u00e0 la joie et \u00e0 la confiance, parce que l\u2019empereur Guillaume venait de supprimer la loi d\u2019exception vot\u00e9e contre les J\u00e9suites et qui leur d\u00e9fendait de former communaut\u00e9 dans le pays. La suppression de cette loi n\u2019avait pas plu \u00e0 tout le monde. Beaucoup de Protestants avaient, \u00e0 son occasion, protest\u00e9 une fois de plus, au moins in petto, car la critique ouverte n\u2019\u00e9tait pas tol\u00e9r\u00e9e alors. Les P\u00e8res me conseill\u00e8rent donc de d\u00e9clarer ouvertement \u00e0 la caserne que j\u2019\u00e9tais J\u00e9suite. Arriv\u00e9 \u00e0 Eschweiler avec un contingent de jeunes paysans et ouvriers rh\u00e9nans de la classe 17, je m\u2019ex\u00e9cutai et comme profession donnai celle de \u00ab\u00a0J\u00e9suite\u00a0\u00bb. Le sous-officier Bartz, qui commandait l\u2019escouade \u00e0 laquelle j\u2019\u00e9tais attribu\u00e9, n\u2019en crut pas ses oreilles. C\u2019\u00e9tait un Pom\u00e9ranien sanguin, soldat de carri\u00e8re, brutal, protestant peu cultiv\u00e9 au demeurant, partageant les pr\u00e9juges classiques de ses coreligionnaires sur les fils de Loyola, s\u2019\u00e9tonnant m\u00eame d\u2019en voir un sans pieds de bouc devant lui. Pendant les six semaines que je restai sous ses ordres, je devins sa b\u00eate noire, sans jeu de mot. Il assouvit sur moi la haine absurde que toute sa vie il avait nourrie contre des gens qu\u2019il ne connaissait qu\u2019\u00e0 travers des pamphlets. Il ne perdit pas une occasion de me brimer, de me \u00ab\u00a0schw\u00e4nzen\u00a0\u00bb comme il disait avec sarcasme.<\/p>\n<p>Il est vrai que les motifs ne lui en manquaient pas. J\u2019\u00e9tais un fort mauvais soldat, distrait, maladroit, perdu dans des r\u00eaveries mystiques au milieu de l\u2019exercice, saluant gauchement ou oubliant de le faire, ne r\u00e9ussissant gu\u00e8re le \u00ab\u00a0portez armes\u00a0\u00bb qu\u2019il nous faisait exercer ind\u00e9finiment et auquel il attachait une importance grotesque. J\u2019ai v\u00e9cu alors un v\u00e9ritable martyre, dans le genre de celui que d\u00e9crit Ehrmann dans le livre de Barr\u00e8s[1] \u00ab\u00a0Au service de l\u2019Allemagne\u00a0\u00bb[2]. Tout ce qui est dit dans ce roman sur la morgue et la brutalit\u00e9 des sous-officiers prussiens, sur le caporalisme niais auquel on soumet les recrues, je l\u2019ai v\u00e9cu et j\u2019en garde un souvenir amer. J\u2019\u00e9tais de toutes les corv\u00e9es et de toutes les gardes, je me vis refuser la &lt;76&gt; permission d\u2019aller\u00a0 \u00e0 la messe le matin. Pendant les exercices, l\u2019odieux sergent, pour me punir de mes distractions, me for\u00e7ait \u00e0 m\u2019allonger et \u00e0 me relever vingt, trente, cinquante fois \u00e0 la suite, me faisait courir comme une b\u00eate au cirque, accompagnant tout cela de commentaires aussi niais que m\u00e9chants. Et j\u2019\u00e9tais int\u00e9rieurement heureux de ce martyre, qui comblait tous mes v\u0153ux secrets et que j\u2019offrais \u00e0 Dieu avec une reconnaissance \u00e9perdue. Car, je maintenais int\u00e9rieurement toute ma tension spirituelle et faisait, dans le temps libre, mes exercices comme au noviciat.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai gard\u00e9 aucun souvenir des camarades d\u2019alors. &#8211;\u00a0 Je n\u2019eus pas le temps de me faire des amis ou d\u2019exercer un apostolat quelconque. \u2013 J\u2019\u00e9tais par trop d\u00e9pays\u00e9 \u00e0 tout point de vue. Mon peu de familiarit\u00e9 avec la langue me paralysait aussi. Je dus faire l\u2019impression d\u2019un quaker partisan de l\u2019objection de conscience, perdu dans ses r\u00eaves pieux, poisson hors de l\u2019eau, curiosit\u00e9 psychologique inspirant compassion plut\u00f4t qu\u2019admiration. \u2013 Un de mes confr\u00e8res, Lorrain, mobilis\u00e9 comme moi dans une ville voisine, sous-officier estim\u00e9 vint me voir, causa\u00a0 avec le terrible Bartz et obtint quelques\u00a0 adoucissements pour moi. \u2013 Je n\u2019eus gu\u00e8re le temps d\u2019en profiter. Au bout de six semaines nous fumes exp\u00e9di\u00e9s en France, du cot\u00e9 de La F\u00e8re, destin\u00e9s \u00e0 renforcer quelque r\u00e9giment se battant dans la Somme. Notre instruction \u00e9tait des plus sommaires. Elle fut compl\u00e9t\u00e9 dans un d\u00e9p\u00f4t de recrues qui se trouvait derri\u00e8re le front et faisait partie d\u2019un corps d\u2019arm\u00e9e dont j\u2019ai oubli\u00e9 le num\u00e9ro. J\u2019\u00e9tais heureux d\u2019\u00eatre en France et de pouvoir parler fran\u00e7ais avec les civils qui me g\u00e2taient. Cela ne dura pas. Notre corps d\u2019arm\u00e9e, d\u00e9cim\u00e9 dans la Somme, partit pour la Russie. C\u2019\u00e9tait pendant le terrible hiver de 1917. Le voyage fut effroyable. Nous \u00e9tions parqu\u00e9s dans des wagons \u00e0 bestiaux, ayant peu de paille et une nourriture maigre que l\u2019on distribuait aux gares de triage. Beaucoup d\u2019entre nous, refroidis, eurent de l\u2019ent\u00e9rite et l\u2019on devine les sc\u00e8nes que cela provoquait dans un train qui roulait, roulait jour et nuit \u00e0 travers la France, \u00e0 travers la Belgique, \u00e0 travers l\u2019Allemagne, \u00e0 travers la Russie. Il faudrait la plume de Rabelais[3] pour d\u00e9crire l\u2019angoisse, l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et le soulagement de ces pauvres malades. Pour ma part, ayant n\u00e9glig\u00e9 d&#8217;\u00f4ter mes bottes durant le trajet qui dura plus de dix jours, je constatai\u00a0 en arrivant \u00e0 Chelm en Wollynie, que mes jambes \u00e9taient terriblement enfl\u00e9s. Leur volume avait augment\u00e9 de moiti\u00e9. &lt;77&gt; Le m\u00e9decin qui vit ces jambes monstrueuses me fit hospitaliser dans cette charmante ville de Chelm, dont les \u00e9glises \u00e0 coupoles me sont rest\u00e9es dans les yeux. A l\u2019h\u00f4pital\u00a0 je trouvai comme aum\u00f4nier un confr\u00e8re bavarois, ancien missionnaire des Indes. Le m\u00e9decin catholique qui me soigna, bavarois catholique lui aussi, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de flirter avec une infirmi\u00e8re que tout le monde d\u00e9signait, m\u2019appela \u00ab\u00a0Bischof\u00a0\u00bb, \u00e9v\u00eaque, chaque fois qu\u2019il me voyait. Mes genoux, fortement cuirass\u00e9es, lui avaient en effet r\u00e9v\u00e9l\u00e9 du premier coup ma pi\u00e9t\u00e9. Les heures d\u2019agenouillement m\u2019avaient marqu\u00e9. Bien que ma maladie fut b\u00e9nigne et que mes jambes au bout de peu de jours eussent retrouv\u00e9 leur volume normal, ce bon m\u00e9decin me garda six semaines dans son h\u00f4pital. C\u2019\u00e9tait en d\u00e9cembre 1916 et janvier 1917. \u2013<\/p>\n<p>Je profitais de mes loisirs pour faire la seconde grande retraite que mes conovices faisaient \u00e0 ce moment en Belgique. Il y avait une belle chapelle dans l\u2019h\u00f4pital. J\u2019y voyais le dimanche des Polonais baiser trente \u00e0 quarante fois le sol pendant la gr\u00e2ce messe. Je les entendais aussi chanter avec une ardeur grave, une nostalgie secr\u00e8te, une foi \u00e0 transporter les montagnes. Ils priaient pour retrouver leur patrie unie comme au temps de Sobieski[4]. C\u2019est dans cette chapelle que je faisais quatre fois par jour ma m\u00e9ditation.- D\u00e9cid\u00e9ment je n\u2019\u00e9tais pas encore soldat.- Ma pens\u00e9e \u00e9tait surtout concentr\u00e9e sur le pass\u00e9 du noviciat, dont je revivais tout naturellement et avec d\u00e9lices les impressions et sur l\u2019\u00e9ternel, dans[5] lequel je me baignais. Ce qui se passait autour de moi me touchait peu. Dans un carnet de ce temps l\u00e0, o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais mes pens\u00e9es en latin, pour qu\u2019elles\u00a0 fussent herm\u00e9tiques \u00e0 mes camarades, je retrouve des t\u00e9moignages de cette vie intemporelle, inactuelle que j\u2019ai v\u00e9cu alors en pleine guerre et en pleine Russie. J\u2019y trouve cependant l\u2019\u00e9cho de quelques conversations apostoliques que j\u2019eus avec des camarades et aussi de mon \u00e9c\u0153urement devant\u00a0 d\u2019autres conversations qui offensaient mes oreilles pies. \u2013 Mais dans l\u2019ensemble je vivais seul avec Dieu et c\u2019\u00e9tait d\u00e9licieux. A la visite du matin, le m\u00e9decin-chef regardait distraitement mes jambes, caressait avec un \u00e9tonnement toujours renouvel\u00e9 la carapace de mes genoux d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9v\u00eaque\u00a0\u00bb et me disait de rester encore quelques jours. Je f\u00eatai donc No\u00ebl 1917[6] \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Chelm. C\u2019est pendant cette f\u00eate que se r\u00e9veille puissamment mon atavisme \u00ab\u00a0sarrois\u00a0\u00bb. Mes parents m\u2019avaient naturellement envoy\u00e9 un colis avec une petite branche de sapin, mes camarades avaient allum\u00e9 dans la grande salle &lt;78&gt; de l\u2019h\u00f4pital un arbre de No\u00ebl charg\u00e9 de verroterie \u00e9tincelante et de neige artificielle. Nous chant\u00e2mes ensemble les vieux No\u00ebls allemands qui dormaient dans notre m\u00e9moire, surtout le \u00ab\u00a0Stille Nacht\u00a0\u00bb, si suave, si intimement religieux, mais surtout si charg\u00e9 d\u2019\u00e9motions familiales et nationales. \u2013 Ce fut la vieille Allemagne romantique qui me reprit pour quelques heures et ber\u00e7a doucement l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, faisant endormir sous sa musique magique toutes mes pens\u00e9es et tous mes vouloirs, ou plut\u00f4t les for\u00e7ant \u00e0 orchestrer sa musique \u00e0 elle au lieu de dominer dans mon \u00e2me. &#8211; Il y eut cependant une fausse note dans ce concert. Au cours d\u2019une s\u00e9ance dramatique r\u00e9unissant malades, infirmi\u00e8res et m\u00e9decins, une chanson fut chant\u00e9e, dont la derni\u00e8re strophe, parfaitement inconvenant\u00e9 et que malheureusement je n\u2019ai jamais oubli\u00e9e, fit monter le rouge aux fronts des Religieuses qui \u00e9taient dans la salle et les fit sortir avec indignation, g\u00e2tant aussi leur joie \u00e0 elle et celle de beaucoup d\u2019autres. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je touchai du doigt le manque de finesse propre aux Allemands. &#8211; Ce ne sera pas la derni\u00e8re.-<\/p>\n<p>Le temps vint o\u00f9 je dus quitter ce nid chaud de l\u2019h\u00f4pital pour rejoindre mon unit\u00e9. Ce ne fut pas facile. Je m\u2019\u00e9garais sans mauvaise volont\u00e9 dans cette immense Russie. \u2013 Mon voyage dura bien quinze jours. Je me souviens d\u2019une petite fille de Bialystock \u00e0 qui je demandai si elle \u00e9tait Polonaise. Elle me r\u00e9pondit avec une v\u00e9ritable indignation qu\u2019elle \u00e9tait Juive et non Polonaise. Elle refusait de s\u2019assimiler, cette petite Isra\u00e9lite, comme les 4 millions de ses compatriotes que je verrai plus tard \u00e0 Cracovie, \u00e0 Varsovie, \u00e0 Lodz. \u2013 Je me souviens aussi des \u00e9glises \u00e0 coupoles dor\u00e9es de Vilna, d\u2019une rue des J\u00e9suites que j\u2019y remarquai et surtout du fameux p\u00e8lerinage de l\u2019Ostra Brama, notre Porte. L\u2019image v\u00e9n\u00e9r\u00e9e se trouvait en effet dans la partie sup\u00e9rieure d\u2019une vieille porte de la ville. Toute la journ\u00e9e, malgr\u00e9 le froid qui \u00e9tait tr\u00e8s vif, plusieurs dizaines de personnes priaient debout ou \u00e0 genoux devant la Madone. Polonais et Lithuaniens, malgr\u00e9 leur \u00e2pre et s\u00e9culaire rivalit\u00e9, se retrouvent aux pieds de Notre-Dame, lui demandant, les uns que la vieille cit\u00e9 reste polonaise, les autres qu\u2019elle redevienne lithuanienne. Peut-\u00eatre avant longtemps quelqu\u2019un les mettra d\u2019accord, \u00ab\u00a0en les croquant l\u2019une et l\u2019autre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&lt;79&gt; Je me rappelle aussi, au cours de ce voyage circulaire, mon passage \u00e0 Brest-Litowsk, o\u00f9 quelques mois plus tard devait se signer la paix entre Allemands et Russes. De la ville il ne restait que la magnifique \u00e9glise bleue, \u00e0 cinq coupoles, la gare et&#8230; une maison sp\u00e9ciale que les Allemands y avaient install\u00e9e pour les soldats de passage. Justement, tandis que j\u2019attendais mon train, un soldat aux allures louches me pr\u00e9senta des cartes postales obsc\u00e8nes, repr\u00e9sentant les beaut\u00e9s qui achalandaient la maison. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois je pris contact avec le vice hideux. \u2013 Avec indignation je d\u00e9clarai au triste sire que j\u2019allais le d\u00e9noncer s\u2019il ne quittait la gare imm\u00e9diatement. \u2013 Il plia bagage et sortit.<\/p>\n<p>Le d\u00e9p\u00f4t de recrues auquel je devais me rendre se trouvait \u00e0 Schtun, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Kowel, en Volynie. C\u2019\u00e9tait un pauvre village paysan, dont les maisons \u00e9taient an bois et en terre battue. \u2013 Les habitants menaient une vie tr\u00e8s pr\u00e9caire. Les lits y \u00e9taient inconnus, comme \u00e0 Nazareth. Le soir la famille replie des nattes et des couvertures, les \u00e9tend sur l\u2019immense po\u00eale en briques qui est un four plut\u00f4t qu\u2019un po\u00eale et y prend son repos. Les poules se prom\u00e8nent librement dans cette unique pi\u00e8ce de la maison. J\u2019ai remarqu\u00e9 une forme originale de berceau. &#8211; Du plafond \u00e9tait suspendue une poutre mobile, au bout de laquelle \u00e9tait fix\u00e9e une caisse. Le b\u00e9b\u00e9 couchait dans celle ci. C\u2019\u00e9tait proprement une balan\u00e7oire, qui faisait tout \u00e0 fait l\u2019affaire de ces petits Orientaux. La nourriture de ces pauvres gens \u00e9tait \u00e0 l\u2019avenant. \u2013 Nous avions faim de notre c\u00f4t\u00e9 et ne trouvions rien aupr\u00e8s d\u2019eux.<\/p>\n<p>Le pire \u00e9tait le froid. Il faisait plus de trente degr\u00e9s en dessous de z\u00e9ro. Evidemment il nous fallait r\u00e9guli\u00e8rement casser la glace du puits le matin. Enrhum\u00e9, il m\u2019est arriv\u00e9 de voir gel\u00e9 mon mouchoir quand je voulais le mettre en poche apr\u00e8s m\u2019en \u00eatre servi. \u2013 Et nous faisions des exercices de tir, des man\u0153uvres de jour et de nuit dans ce froid. J\u2019en grelotte rien qu\u2019\u00e0 y penser. Nos mains collaient litt\u00e9ralement \u00e0 nos fusils dans la neige durcie o\u00f9 nous devions nous coucher pour tirer. Le lieutenant qui nous commandait \u00e9tait un vieux rengag\u00e9, un peu ivrogne, tout \u00e0 fait abruti, dans le genre du sergent Bartz, de sinistre m\u00e9moire. Il n\u2019avait aucun \u00e9gard pour nous et malgr\u00e9 le froid ne nous faisait gr\u00e2ce de rien. Autant que je me rappelle, mes camarades \u00e9taient sans enthousiasme. L\u2019adjudant de compagnie qui se l\u2019\u00e9tait coul\u00e9 douce en France mais ignorait le fran\u00e7ais, voulait utiliser mes connaissances pour \u00e9crire \u00e0 son ancienne dulcin\u00e9e. Il eut finalement du remords &lt;80&gt; et me dispensa lui-m\u00eame de ce r\u00f4le \u00e9quivoque. Le trait le plus naus\u00e9abond que je me rappelle est le suivant. Un jeune Polonais, cependant catholique pratiquant, qui voulait d\u00e9valiser une vieille femme russe, se voyant implor\u00e9 par elle ne renon\u00e7a \u00e0 son projet que lorsqu\u2019elle lui eut montr\u00e9 ses pauvres dessous comme r\u00e9compense de sa bonne action! Il s\u2019en vanta dans la suite avec beaucoup de d\u00e9plaisance en un declin \u00e9c\u0153urant et cynique.<\/p>\n<p>Vers le mois de mars[7], je fis partie d\u2019un contingent partant en ligne. Je fus incorpor\u00e9 au 69e r\u00e9giment d\u2019infanterie. Il se trouvait alors devant cette ville de Lontsk[8], que les Russes viennent de reprendre aux allemands au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris. En y allant nous pass\u00e2mes par Kowel, petite ville remplie de Juifs. J\u2019y vis nombre d\u2019officiers autrichiens. Beaucoup y avaient fait venir leurs femmes, ce qui inspirait aux Allemands un grand m\u00e9pris. J\u2019ai gard\u00e9 un vif souvenir de cette ville crasseuse, sentant l\u2019ail que les Juifs y mettent dans tous leurs aliments, en particulier dans des saucisses qu\u2019ils nous vendaient, mais que je n\u2019arrivais pas \u00e0 manger.<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrivai en tranch\u00e9e, la guerre avec les russes \u00e9tait pratiquement termin\u00e9e. Des pourparlers \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9s qui devaient aboutir \u00e0 la paix de Brest-Litowsk. C\u2019\u00e9tait le printemps, succ\u00e9dant au plus terrible hiver connu l\u00e0-bas depuis longtemps. Aussi \u00e9tait-ce une inondation dans nos tranch\u00e9es. Plusieurs soldats se noy\u00e8rent dans les trous d\u2019obus en revenant le soir avec la soupe. L\u2019ennemi \u00e9tait calme et confiant. Nous \u00e9changions avec lui de l\u2019eau de vie abominable qu\u2019on nous donnait et que nous appelions \u00ab\u00a0Spiritus\u00a0\u00bb, essence de p\u00e9trole, contre lequel les Russes nous donnaient du savon, dont ils faisaient peu d\u2019usage. Ils adoraient cette vodka et la buvaient comme de la chartreuse. \u2013 Cette fraternisation avec des ennemis vaincus ne plaisait pas \u00e0 tous les officiers. Un jour que j\u2019\u00e9tais aux cr\u00e9neaux l\u2019un de ceux-ci me for\u00e7a \u00e0 tirer sur un Russe qui se montrait en face. Je le fis \u00e0 contre-c\u0153ur et mal, je l\u2019esp\u00e8re. Ce fut, je crois, mon seul coup de fusil pendant toute la guerre. J\u2019en eus longtemps un v\u00e9ritable remords.<\/p>\n<p>Peu de temps apr\u00e8s la paix de Brest-Litowsk[9] \u00e9tait sign\u00e9e et les arm\u00e9es allemandes se ru\u00e8rent sur la France, dont elles croyaient qu\u2019elles ne feraient qu\u2019une bouch\u00e9e. Notre division fut d\u2019abord envoy\u00e9e dans un secteur tranquille alors de l&#8217;Argonne. Je le connaissais par une chanson c\u00e9l\u00e8bre dans l\u2019arm\u00e9e allemande. La for\u00eat y \u00e9tait \u00e9voqu\u00e9e &lt;81&gt; comme t\u00e9moin de combats sanglants. Quand nous y arriv\u00e2mes, le secteur \u00e9tait calme mais lugubre. Les tron\u00e7ons d\u2019arbres se dressaient partout comme des potences, le sol \u00e9tait v\u00e9ritablement cribl\u00e9 de trous d\u2019obus. Le spectacle \u00e9tait inhumain au possible. Je me rappelle l\u2019\u00e9motion poignante que j\u2019eus un jour en voyant quelques fleurs printani\u00e8res jaillir tout de m\u00eame de ce sol visit\u00e9 par la mort. Le contraste, je me rappelle, m\u2019\u00e9mut presque jusqu\u2019aux larmes et me fit faire des r\u00e9flexions int\u00e9rieures \u00e0 perte de vue. Dans ce secteur si calme, un malheur faillit m\u2019arriver. D\u2019une sape \u00e0 l\u2019autre nous \u00e9changions aussi parfois quelques mots, entre Fran\u00e7ais et Allemands. \u2013 Je m\u2019entendis inviter \u00e0 passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. \u2013 L\u2019envie ne m\u2019en manquait pas, mais j\u2019avais peur des repr\u00e9sailles contre les miens et je n\u2019\u00e9tais pas encore assez aguerri pour tenter une aventure pareille. Mais cette fraternisation pratiqu\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but m\u2019avait fait prendre peu au s\u00e9rieux la guerre et je fus, une nuit, pris en flagrant d\u00e9lit de sommeil par l\u2019officier de ronde, pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette t\u00eate de sape qui \u00e9tait \u00e0 trente m\u00e8tres des tranch\u00e9es fran\u00e7aises. Par comble de malheur je tournais le dos \u00e0 celle-ci. &#8211; Mon affaire \u00e9tait tr\u00e8s mauvaise. \u2013 Heureusement, l\u2019officier ne voulait point la pousser et se contenta de me laver s\u00e9rieusement la t\u00eate. Il y avait de quoi.<\/p>\n<p>Nous fumes bient\u00f4t relev\u00e9s dans ce secteur trop paisible et vers le mois de mai 1917 nous arrivions dans l\u2019Aisne, pas loin de Notre-Dame de Liesse. Deux bataillons du r\u00e9giment allaient en ligne tout de suite au chemin des Dames, du c\u00f4t\u00e9 de Craonne et contribu\u00e8rent \u00e0 faire \u00e9chouer l\u2019offensive du g\u00e9n\u00e9ral Nivelle[10] qui fut un \u00e9chec si lamentable. Nous autres, nous entendions gronder terriblement le canon et faisions d\u00e9j\u00e0 int\u00e9rieurement le sacrifice de notre vie. Le dimanche de la Pentec\u00f4te j\u2019eus une grande joie. Gr\u00e2ce \u00e0 un indult que le P\u00e8re G\u00e9n\u00e9ral[11] avait accord\u00e9 aux novices qui avaient fait un an de noviciat canonique et l\u2019autre en tout ou en partie aux arm\u00e9es, je pus ce jour-l\u00e0 prononcer mes v\u0153ux entre les mains d\u2019un de mes confr\u00e8res aum\u00f4nier militaire. Je lui servis la messe dans un hangar de ballon captif et \u00e0 la communion, sans qu\u2019aucun des soldats assistant &lt;82&gt; \u00e0 la messe s\u2019en doutait, je pronon\u00e7ais mes v\u0153ux de pauvret\u00e9, de chastet\u00e9 et d\u2019ob\u00e9issance qui m\u2019agr\u00e9geaient du m\u00eame coup \u00e0 la Compagnie de J\u00e9sus d\u00e9finitivement. Car ces v\u0153ux \u00e9taient perp\u00e9tuels. Dans la plupart des ordres ou congr\u00e9gations les premiers v\u0153ux sont temporaires et n\u2019engagent que pour un, deux ou trois ans. On les renouvelle alors p\u00e9riodiquement jusqu\u2019\u00e0 la profession solennelle plus tardive. Par un privil\u00e8ge consid\u00e9r\u00e9 comme une grande faveur, les premiers v\u0153ux des jeunes J\u00e9suites sont perp\u00e9tuels. \u2013 J\u2019aspirais depuis longtemps, depuis le 19 mars \u00e0 cette immolation mystique. Je fis mon offrande avec une grande g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, r\u00e9sign\u00e9 d\u2019avance \u00e0 ne pas rester longtemps dans cette compagnie militante qui m\u2019accueillait dans son sein. \u2013 J\u2019aurais m\u00eame \u00e9t\u00e9 heureux de mourir bient\u00f4t apr\u00e8s cette Pentec\u00f4te, car je croyais avec St. Thomas que la profession religieuse a la valeur du martyre aux yeux de Dieu, qu\u2019elle efface en cons\u00e9quence toutes les fautes pass\u00e9es et introduit, en cas de mort imm\u00e9diate, d\u2019embl\u00e9e au paradis. On disait bien que mourir pour la patrie avait la m\u00eame efficacit\u00e9, mais pour quelle patrie serai-je mort, moi, qui croyais fonci\u00e8rement injuste la guerre \u00e0 laquelle je participais. Qu\u2019on mesure tout de m\u00eame l\u2019originalit\u00e9 de ma\u00a0 situation. \u2013 Je faisais mes v\u0153ux, en latin, il est vrai, mais comme scolastique d\u2019une province fran\u00e7aise, entre les mains d\u2019un aum\u00f4nier militaire allemand[12], moi-m\u00eame porteur de l\u2019uniforme feldgrau et des fameuses bottes. Des obus fran\u00e7ais \u00e9clataient non loin de l\u00e0, tir\u00e9s peut-\u00eatre par des confr\u00e8res auxquels j\u2019\u00e9tais li\u00e9 par l\u2019esprit et le c\u0153ur. \u2013 Je ne pensais gu\u00e8re \u00e0 tout cela. J\u2019offrais avec une ferveur sans m\u00e9lange\u00a0 mes vingt ans, ma libert\u00e9, mes quelques biens, mon droit d\u2019aimer \u00e0 Dieu pour toujours et j\u2019offrais ma vie en m\u00eame temps. En ce matin de Pentec\u00f4te toutes les pens\u00e9es, toutes les \u00e9motions, tous les vouloirs que j\u2019avais eus au noviciat voltig\u00e8rent autour de moi comme des colombes, venant renforcer et orchestrer la musique grave de mon \u00e2me.<\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s mon bataillon alla en ligne. Nous march\u00e2mes toute la nuit. Je me rappelle que j\u2019y fus merveilleusement &lt;83&gt; exalt\u00e9. Je me croyais sinc\u00e8rement \u00e0 la veille de ma mort et j\u2019en exultais de joie sur cette route longue, o\u00f9 des odeurs fortes de cadavres nous prenaient souvent \u00e0 la gorge. Au petit matin, nous arriv\u00e2mes \u00e0 destination sur le fameux chemin des dames, sur une c\u00f4te c\u00e9l\u00e8bre que les Allemands appelaient Winterberg, mont de l\u2019hiver. L\u2019offensive fran\u00e7aise \u00e9tait bris\u00e9e, mais le secteur \u00e9tait fort mauvais encore. \u2013 Les duels d\u2019artillerie \u00e9taient fr\u00e9quents. \u2013 Les tranch\u00e9es n\u2019existaient plus. Nous habitions dans les trous d\u2019obus sous quelques planches camoufl\u00e9es. \u2013 La nuit nous faisions des patrouilles estim\u00e9es dangereuses. \u2013 Le plus terrible \u00e9tait ce tir de barrage que les Allemands appelaient Trommelfeuer et qui an\u00e9antissaient le syst\u00e8me nerveux. Les corv\u00e9es d\u2019eau et de soupe \u00e9taient redoutables aussi dans un terrain parsem\u00e9 de trous d\u2019obus et sans cesse arros\u00e9e par l\u2019artillerie adverse. C\u2019est durant une de ces corv\u00e9es que je fus l\u2019objet d\u2019une attention d\u00e9licate de la Providence. J\u2019\u00e9tais all\u00e9 en plein jour chercher de l\u2019eau avec deux seaux dans un village en ruines, dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom, dans la vall\u00e9e de l\u2019Ailette. Apr\u00e8s avoir rempli jusqu\u2019aux bords mes r\u00e9cipients je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 repartir, lorsque sur la place l\u2019id\u00e9e me vint d\u2019entrer dans une des maisons pour chercher quelques livres fran\u00e7ais qui pourraient s\u2019y trouver. Mais j\u2019avais \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 de loin. A peine fus-je dans la place qu\u2019une raffale de shrapnells \u00e9clata sur la place que je venais de quitter. Je n\u2019y fit pas attention, feuilletant d\u00e9j\u00e0 avec joie les Pens\u00e9es de Pascal[13], que j\u2019avais trouv\u00e9es dans la pauvre maison d\u00e9labr\u00e9e. Je les pris sous les bras et sortis. Mes deux seaux \u00e9taient vides et cribl\u00e9s de mitraille. Ma curiosit\u00e9 intellectuelle, providentiellement, m\u2019avait sauv\u00e9 du m\u00eame sort.<\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s une circulaire passa qui demandait le nom des soldats sachant le fran\u00e7ais. Je donnai le mien et fut appel\u00e9 bient\u00f4t au P.C. du bataillon, ray\u00e9 des cadres du r\u00e9giment et envoy\u00e9 \u00e0 Laon dans une formation du T.P.S., t\u00e9l\u00e9graphie par sol. Nous logions dans un des b\u00e2timents annexes de la pr\u00e9fecture. Nous faisions partie d\u2019un service qu\u2019on appelait les Stations Arendt, d\u2019apr\u00e8s le nom de l\u2019inventeur d\u2019un &lt;84&gt; appareil qui permettait d\u2019\u00e9couter les conversations t\u00e9l\u00e9phoniques et les envois t\u00e9l\u00e9graphiques amis et ennemis et de contr\u00f4ler de la sorte l\u2019activit\u00e9 d\u2019un secteur. De petits appareils pourvus de quatre lampes, reli\u00e9s au sol par une prise de terre aussi proche que possible de l\u2019ennemi, purement r\u00e9cepteurs, devenaient ainsi le syst\u00e8me nerveux de tout un secteur. Ces postes \u00e9taient directement rattach\u00e9s \u00e0 l\u2019arm\u00e9e, ce qui leur donnait en ligne une grande ind\u00e9pendance. Car ils \u00e9taient install\u00e9s au milieu des fantassins \u00e0 la hauteur des P.C. de bataillon. \u2013 Les prises de terre \u00e9taient bien au de l\u00e0 des premi\u00e8res lignes. \u2013 Il s\u2019agissait donc de savoir le fran\u00e7ais, le morse et d\u2019\u00e9crire tout ce qu\u2019on entendait. \u2013 Tous les soirs un rapport \u00e9tait envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019arm\u00e9e et exploit\u00e9 par des sp\u00e9cialistes. Apr\u00e8s quelques semaines d\u2019entra\u00eenement \u00e0 Laon, je fus envoy\u00e9 dans le poste qui se trouvait dans une belle for\u00eat entre Pr\u00e9montr\u00e9 et Vauxaillon. Le secteur \u00e9tait calme. Nous \u00e9tions quatre \u00e0 cinq camarades command\u00e9s par un sous-officier juif qui avait beaucoup voyag\u00e9. \u2013 C\u2019\u00e9tait la belle vie.<\/p>\n<p>Le fait que tout le monde devait savoir le fran\u00e7ais faisait que la formation \u00e9tait d\u2019un niveau intellectuel plus \u00e9lev\u00e9 qu\u2019un r\u00e9giment ordinaire. Il y avait bien un certain nombre de coiffeurs internationaux, de gar\u00e7ons de caf\u00e9 ou des cuisiniers de paquebot qui ne savaient gu\u00e8re qu\u2019un fran\u00e7ais pratique qui n\u2019allait pas tr\u00e8s loin. Leurs rapports fourmillaient de fautes grossi\u00e8res. Mais il y avait des professeurs de philologie romane, dont quelques uns \u00e9taient tr\u00e8s distingu\u00e9s. Leur connaissance du fran\u00e7ais \u00e9tait livresque, mais riche et pr\u00e9cise. Je me rappelle avoir eu des conversations du plus haut int\u00e9r\u00eat avec l\u2019un d\u2019eux, qui pr\u00e9parait une th\u00e8se de doctorat sur nos chansons de geste.<\/p>\n<p>Mon fran\u00e7ais, naturellement, tranchait sur celui de mes camarades. Aussi \u00e9tais-je plus souvent \u00e0 l\u2019\u00e9coute que les autres. Je le faisais d\u2019autant plus volontiers que cela me reliait directement avec cette France qui avait pris tout mon c\u0153ur. Dans les premiers mois nous entendions assez souvent des conversations &lt;85&gt; t\u00e9l\u00e9phoniques. Elles nous paraissaient du reste sans int\u00e9r\u00eat. Parfois elles nous faisaient venir l\u2019eau \u00e0 la bouche, car nos vis-\u00e0-vis y parlaient de \u00ab\u00a0pinard\u00a0\u00bb mais aussi de poulets et de pain blanc, choses que nous ne connaissions plus depuis longtemps. Je me souviens que le 14 juillet 1917 nous intercept\u00e2mes un message qui annon\u00e7ait le menu du d\u00eener \u00e0 la popote des officiers. Ce d\u00fbt \u00eatre succulent. Je prenais un matin plaisir \u00e0 corser ce que j\u2019entendais, ajoutant de mon cru des d\u00e9tails savoureux qui devaient faire enrager les officiers qui les interpr\u00e9taient ou les traduisaient. Le but de notre travail \u00e9tait \u00e9videmment de suivre tout ce qui se passait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les rel\u00e8ves, les pr\u00e9parations de coups de main, l\u2019emploi d\u2019obus asphyxiants. Beaucoup de messages \u00e9tant chiffr\u00e9s, nous ne pouvions appr\u00e9cier nous-m\u00eames les services que nous rendions. Il parait qu\u2019ils \u00e9taient appr\u00e9ciables.<\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que la guerre avan\u00e7ait, les conversations t\u00e9l\u00e9phoniques entendus par nous, devenaient de plus en plus rares. On doublait partout les fils et alors les fuites \u00e9taient impossibles. Les t\u00e9l\u00e9grammes, chiffr\u00e9s ou non, \u00e9taient d\u2019autant plus nombreux et nous les transcrivions en principe tous, m\u00eame quand c\u2019\u00e9taient de purs exercices journaliers destin\u00e9s \u00e0 maintenir le contact simplement.<\/p>\n<p>Notre travail \u00e9tait facile dans l\u2019ensemble. Le plus p\u00e9nible \u00e9tait la r\u00e9paration des lignes conduisant aux prises de terre et le d\u00e9placement nocturne de celles-ci. Pour cela nous faisions des patrouilles en avant des premi\u00e8res lignes. Elles \u00e9taient dangereuses, mais je les adorais. Je d\u00e9couvris alors en moi un go\u00fbt tr\u00e8s prononc\u00e9 pour les aventures et un v\u00e9ritable go\u00fbt, peut-\u00eatre un peu romantique pour le danger. \u2013 Etait-ce un atavisme encore venant de mes anc\u00eatres forestiers ou soldats de Napol\u00e9on ou simplement vivacit\u00e9 du sang et amour des \u00e9motions fortes, je ne sais. En tout cas j\u2019\u00e9tais de toutes les patrouilles, ni par h\u00e9ro\u00efsme, ni par patriotisme, on voudra bien le croire, mais par amour du risque. Plusieurs de mes camarades avaient peur. Singuli\u00e8rement les intellectuels ayant v\u00e9cu dans le calme des biblioth\u00e8ques, ayant les nerfs plus fragiles ou croyant leurs vies plus pr\u00e9cieuses. J\u2019ai remarqu\u00e9 aussi chez plusieurs d\u2019entre eux un \u00e9go\u00efsme f\u00e9roce et primitif &lt;86&gt; qu\u2019aucun vernis de culture n\u2019arrivait \u00e0 masquer. Il se manifestait en particulier par une voracit\u00e9 sans limites et une absence de camaraderie dans ce domaine qui \u00e9tait \u00e9c\u0153urante. Je ne suis pas loin de penser, \u00e0 la suite de ces observations et d\u2019autres semblables faites plus tard, que non seulement la vie intellectuelle et scientifique n\u2019a pas par elle-m\u00eame de valeur morale et moralisante, mais qu\u2019en absorbant la meilleure partie des \u00e9nergies psychiques d\u2019un sujet, elle laisse d\u2019autant plus en friches son c\u0153ur, son \u00e2me, sa sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques mois pass\u00e9s pr\u00e8s de Pr\u00e9montr\u00e9, je fus envoy\u00e9 dans un poste semblable, mais beaucoup plus expos\u00e9, dans la vall\u00e9e de l\u2019Ailette, que je connaissais d\u00e9j\u00e0. \u2013 Nous \u00e9tions install\u00e9s fort m\u00e9diocrement dans un grand trou d\u2019obus et, vus du chemin des Dames, ne pouvions bouger de toute la journ\u00e9e. Le lieutenant qui commandait la section dont je faisais maintenant partie \u00e9tait Isra\u00e9lite et portait le nom printanier de Rosenfeldt, champ de roses. Il avait pass\u00e9 une grande partie de sa vie \u00e0 Anvers et parlait tr\u00e8s bien le fran\u00e7ais. Nous nous entretenions parfois dans cette langue. C\u2019\u00e9tait un homme de 45 ans, tr\u00e8s honn\u00eate et tr\u00e8s courageux. Il vint nous voir plusieurs fois en plein jour dans notre trou. Son P.C. se trouvait \u00e0 Notre-Dame de Liesse, o\u00f9 j\u2019allai au repos \u00e0 la premi\u00e8re rel\u00e8ve. \u2013 J\u2019en \u00e9tais fort heureux. \u2013 Le cur\u00e9 de ce c\u00e9l\u00e8bre p\u00e8lerinage \u00e9tait un de mes confr\u00e8res,[14] de la m\u00eame province que moi, qui me donna une chambre \u00e0 la cure, m\u2019admettait habituellement \u00e0 sa table, s\u2019occupa de ma vie spirituelle et intellectuelle, m\u2019introduisit dans quelques familles liessoises qui me g\u00e2t\u00e8rent, enfin me donna l\u2019illusion que j\u2019avais retrouv\u00e9 la communaut\u00e9 religieuse et fran\u00e7aise du noviciat.<\/p>\n<p>Du reste, gr\u00e2ce \u00e0 la complaisance du lieutenant, je pus le revoir r\u00e9ellement, deux ou trois fois, sous des pr\u00e9textes futiles, comme d\u2019aller chercher un ballon. Le noviciat \u00e9tait revenu dans les Ardennes belges, \u00e0 Florenville[15], pr\u00e8s de Givet, non loin de Maredsous. Ce n\u2019\u00e9tait pas si loin de Liesse. Pendant un de ces voyages, je m\u2019exposai gravement. M. le cur\u00e9 \u00e9tait en possession d\u2019une centaine de kilos de cuir qui avait alors &lt;87&gt; une grande valeur et que les Allemands recherchaient avidement. Les habitants de Liesse, comme tous les Fran\u00e7ais de ce temps, avaient beaucoup d\u2019or, recherch\u00e9 plus \u00e2prement encore par l\u2019envahisseur.<\/p>\n<p>Comme on parlait alors de l\u2019\u00e9vacuation de la ville, M. le cur\u00e9 eut l\u2019id\u00e9e de me confier et ce cuir et cet or pourque je le porte au noviciat, qui le cacherait. J\u2019acceptai imprudemment, mettant au milieu du paquet de cuir les nouvelles de la tour Eiffel que j\u2019avais prises pendant plusieurs jours sur mon appareil. Le tr\u00e9sor avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 dans mon sac, devenu terriblement lourd. J\u2019arrivai heureusement \u00e0 Givet, o\u00f9 je devais changer de train. Il n\u2019y avait qu\u2019une locomotive allant \u00e0 Florenville et elle se trouvait \u00e0 700 m\u00e8tres de le gare. Comme je ne pouvais porter en m\u00eame temps le cuir et l\u2019or, j\u2019optais d\u2019abord pour celui-ci et le portai au chauffeur qui consentait \u00e0 me prendre. \u2013 Je laissai mon gros paquet sous un wagon gar\u00e9. \u2013 Quand je revins, il \u00e9tait parti. \u2013 On me l\u2019avait vol\u00e9. Avec une imprudence juv\u00e9nile je t\u00e9l\u00e9phonai de tous c\u00f4t\u00e9s pour le retrouver. Ce fut en vain. \u2013 J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s mortifi\u00e9 de cette perte. Le tr\u00e9sor arriva \u00e0 bon port et fut restitu\u00e9 apr\u00e8s la guerre, \u00e0 la grande joie de ses possesseurs. Il va sans dire qu\u2019arriv\u00e9 au noviciat je d\u00e9pouillais imm\u00e9diatement l\u2019odieux uniforme que je portais pour rev\u00eatir la soutane. Mes confr\u00e8res, tr\u00e8s aimables pour moi, m\u2019interrogeaient avidement sur mes aventures, sur les batailles auxquelles j\u2019avais pris part. \u2013 N\u2019ayant pas grand\u2019chose \u00e0 leur dire, ne voulant pas trop les d\u00e9cevoir, j\u2019inventai consciencieusement des exploits ou me mis \u00e0 grossir d\u00e9mesur\u00e9ment de petits incidents, \u00e0 la mani\u00e8re de Tartarin[16]. Le malheur, c\u2019est que ces jeunes avaient meilleure m\u00e9moire que moi et que d\u2019une permission \u00e0 l\u2019autre ils demandaient des compl\u00e9ments \u00e0 des histoires que j\u2019avais absolument oubli\u00e9es. J\u2019avais sacrifi\u00e9 moi aussi, un peu par vanit\u00e9 certainement, \u00e0 cette fonction fabulatrice qui sommeille en chacun de nous et que j\u2019avais laiss\u00e9 dormir jusque-l\u00e0. On voudra bien croire que je l\u2019anesth\u00e9siai d\u00e9finitivement apr\u00e8s cela et qu\u2019en les m\u00e9moires en particulier elle ne joue pas le moindre r\u00f4le.<\/p>\n<p>&lt;88&gt; Je restai pr\u00e8s d\u2019un an \u00e0 Liesse et au chemin des Dames, alternant travail et repos. Je pus vivre une vie spirituelle r\u00e9guli\u00e8re et assez profonde, au front et \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Je me rappelle cependant que le printemps de 1918 \u00e9clatant au milieu d\u2019un paysage d\u00e9sol\u00e9 et squelettique exer\u00e7a sur moi \u00e0 certains moments une incantation v\u00e9ritablement magique. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 plus haut ce fait. En mai 1918 nous occupions un poste qui se trouvait dans un chemin creux en face du chemin des Dames. Nos antennes allaient dans la vall\u00e9e de l\u2019Ailette. Les bombardements \u00e9taient fr\u00e9quents. Aussi collines et vall\u00e9es \u00e9taient-elles d\u00e9nud\u00e9es. Cependant je d\u00e9couvris non loin de notre abri un vallon frais, arros\u00e9 par une source dont le clapotis argentin m\u2019ensorcelait litt\u00e9ralement. Du cresson poussait tout autour, des boutons d\u2019or et des marguerites \u00e9gayaient la prairie qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019eau. Quelques arbustes \u00e9taient rest\u00e9s vivants et s\u2019ornaient de feuilles tendres. Toute cette vie fr\u00e9missante dans un paysage de mort allumait puissamment mon sang, \u00e9chauffait mon imagination et me donnait des \u00e9motions qui se renouvelaient tous les matins quand je venais me laver \u00e0 cette fontaine. Je chantais et dansais parfois comme une Bacchante. \u2013 J\u2019emploie \u00e0 dessein cette comparaison. Car il y avait quelque chose de dionysiaque, de chtonique, d\u2019infrahumain dans cette ivresse printani\u00e8re. Dans cette nature sauvage, j\u2019\u00e9tais comme un faune et je m\u2019attendais \u00e0 voir mes jambes devenir velues comme celles de ces habitants des for\u00eats. Si mon imagination n\u2019eut pas \u00e9t\u00e9 plus chaste, j\u2019aurais instinctivement cherch\u00e9 quelque nymphe ou n\u00e9r\u00e9ide au fond de cette eau limpide. Mais j\u2019y \u00e9tais seul comme Narcisse. &#8211;<\/p>\n<p>Je r\u00e9ussis souvent cependant \u00e0 remplacer Dionysos par Apollon, Belph\u00e9gor par Minerve et \u00e0 m\u2019\u00e9lever, gr\u00e2ce \u00e0 la musique de cette source pure, \u00e0 de belles consid\u00e9rations spirituelles. Au lieu de m\u2019identifier obscur\u00e9ment \u00e0 cette vie jaillissante par je ne sais quel panth\u00e9isme sentimental et naturiste, je voyais les mains divines tisser ces fleurs pour me les offrir et verser comme dans une coupe cette eau de cristal pour me d\u00e9salt\u00e9rer.<\/p>\n<p>Cette spiritualisation de la nature m\u2019\u00e9tait d\u2019autant plus facile que je &lt;89&gt; vivais avec un grand s\u00e9minariste westphalien qui \u00e9tait une tr\u00e8s belle \u00e2me, qui \u00e0 Liesse et au front continuait ses \u00e9tudes th\u00e9ologiques\u00a0 et avec lequel j\u2019avais naturellement des conversations spirituelles \u00e0 perte de vue. Avec lui nous agitions souvent le probl\u00e8me de la guerre en g\u00e9n\u00e9ral et de celle \u00e0 laquelle nous participions nous-m\u00eames. Les moralistes que nous consultions disent qu\u2019il est d\u00e9fendu de prendre part \u00e0 une guerre injuste, activement du moins et que tuer un soi-disant ennemi dans ce cas \u00e9quivaut \u00e0 un assassinat formel. Mon ami \u00e9tait moins convaincu que moi de la responsabilit\u00e9 allemande de la guerre. \u2013 Pour moi, elle ne faisait pas de doute, j\u2019ai dit plus haut pourquoi. \u2013 Il devenait temps de tirer les conclusions pratiques de mes convictions. \u2013 La part que je prenais \u00e0 la guerre \u00e9tait minime, il est vrai. \u2013 Je n\u2019avais \u00e0 manier aucune arme. Les renseignements capt\u00e9es par nos appareils \u00e9taient maigres et souvent truqu\u00e9s par moi. \u2013 D\u2019autre part, ma famille en Sarre aurait \u00e0 souffrir d\u2019une d\u00e9sertion en r\u00e8gle connue comme telle et qu\u2019elle-m\u00eame sans doute n\u2019aurait pas comprise. \u2013 J\u2019aimais trop les miens pour les exposer \u00e0 des repr\u00e9sailles. \u2013 J\u2019aimais aussi trop mes confr\u00e8res de la Compagnie, pour leur cr\u00e9er des difficult\u00e9s et notre solidarit\u00e9 connue et r\u00e9elle les y exposait. \u2013 Je r\u00e9solus donc d\u2019attendre l\u2019occasion d\u2019\u00eatre fait prisonnier, quitte \u00e0 le faire na\u00eetre moi-m\u00eame ou du moins \u00e0 l\u2019exploiter r\u00e9solument quand elle s\u2019offrirait. \u2013 C\u2019est avec ces pens\u00e9es que je faisais les patrouilles la nuit. \u2013 H\u00e9las! l\u2019occasion tant souhait\u00e9e ne se pr\u00e9senta pas. Les semaines et les mois s\u2019\u00e9coulaient calmes et paisibles en le secteur autrefois si agit\u00e9. \u2013 Aucun Fran\u00e7ais ne se montrait qui aurait pu m\u2019amener avec lui. \u2013<\/p>\n<p>Cependant vers la fin de mai nous assistions \u00e0 d\u2019\u00e9vidents pr\u00e9paratifs d\u2019offensive dans notre secteur. Des canons de tout calibre surgissaient de tous c\u00f4t\u00e9s. \u2013 On en pla\u00e7ait jusque dans la vall\u00e9e de l\u2019Ailette, sans la moindre prudence. Le 30 mai[17] de cette ann\u00e9e, j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9coute. Vers 2 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi j\u2019\u00e9cris distraitement un message t\u00e9l\u00e9graphique d\u2019exercice. Il commence de mani\u00e8re classique Ka Ka Ra \u2013 et puis \u2013 le croirait-on \u2013 suit un texte naus\u00e9abond, cynique extrait de Germinal ou de quelque autre roman de Zola. J\u2019&lt;90&gt;\u00e9tais indign\u00e9. Non pas seulement parce que mon coll\u00e8gue d\u2019en face ne respectait pas la puret\u00e9 des ondes qu\u2019il salissait ainsi, mais \u00e0 cause de l\u2019inconscience que je devinais l\u00e0-bas. Visiblement les \u00e9normes pr\u00e9paratifs qui se faisaient de notre c\u00f4t\u00e9 \u00e9taient parfaitement ignor\u00e9s l\u00e0-bas. \u2013 Au lieu d\u2019envoyer des patrouilles de reconnaissance, on se saoulait de pornographie et sans doute de \u00ab\u00a0pinard\u00a0\u00bb. J\u2019enrageais, sans rien pouvoir faire. \u2013<\/p>\n<p>Dix heures apr\u00e8s l\u2019artillerie allemande d\u00e9clencha sur un front de trente kilom\u00e8tres un tir de destruction effroyable qui dura toute la nuit. Notre chemin creux s\u2019\u00e9tait rempli de troupes de choc. \u2013 Ces soldats \u00e9taient plus graves que nous, parce qu\u2019ils allaient affronter la mort. \u2013 Au petit matin ils s\u2019\u00e9lanc\u00e8rent. \u2013 Ils ne s\u2019arr\u00eateraient plus avant plusieurs jours. &#8211; Ils ne rencontraient aucune r\u00e9sistance. Les braves territoriaux fran\u00e7ais qui occupaient le chemin des Dames, h\u00e9b\u00e9t\u00e9s par la pr\u00e9paration d\u2019artillerie dont ils n\u2019avaient aucune habitude, se rendaient\u00a0 en masse avec leurs \u00e9tats-majors compl\u00e8tement surpris. Ce fut une d\u00e9faite qui me remplit d\u2019amertume. Je n\u2019ai pas ici \u00e0 en raconter les causes, que je ne connaissais pas alors. En tout cas des milliers de prisonniers \u00e9taient faits d\u00e8s cette premi\u00e8re journ\u00e9e. Il m\u2019arriva avec l\u2019un d\u2019eux une aventure \u00e9tonnante, \u00e0 peine croyable. L\u2019apr\u00e8s-midi du 31 mai, j\u2019allai faire un tour dans l\u2019un des camps de prisonniers provisoires \u00e9tablis derri\u00e8re le front. J\u2019avais l\u2019id\u00e9e que j\u2019y rencontrerais peut-\u00eatre l\u2019un ou l\u2019autre de mes anciens compagnons d\u2019\u00e9tudes. Il arriva tout autre chose. Un de mes camarades me signala un prisonnier fran\u00e7ais d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9e en me disant qu\u2019il \u00e9tait t\u00e9l\u00e9graphiste comme moi dans le m\u00eame genre de service. Int\u00e9ress\u00e9 je me mis \u00e0 causer, \u00e0 interroger ce Parisien encore tout \u00e9branl\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements. Quelle ne fut pas ma stup\u00e9faction en constatant que j\u2019avais devant moi le t\u00e9l\u00e9graphiste l\u00e9ger qui avait, la veille, lanc\u00e9 du Zola obsc\u00e8ne \u00e0 travers l\u2019espace. \u2013 Je lui en exprimai mon \u00e9tonnement et mon indignation. \u2013 \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait un message d&#8217;exercice, me dit-il, tir\u00e9 de livre que j&#8217;avais sous la main \u00bb. Il avoua, qu\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait sur&lt;91&gt;pris. Nous caus\u00e2mes longuement encore de la France et finalement re\u00e7\u00fbmes l\u2019ordre d\u2019aller chercher l\u2019appareil \u00e9metteur de T.P.S. qu\u2019il avait laiss\u00e9 au chemin des Dames. Rien ne pouvait m\u2019\u00eatre plus agr\u00e9able. Je partis sans armes avec mon Parisien. Bizarrerie du sort, il portait un nom allemand, Henri Dorffner, avec son uniforme fran\u00e7ais; c\u2019\u00e9tait l\u2019inverse pour moi. Il habitait au boulevard Sebastopol. \u2013 Nous e\u00fbmes du mal, tout en bavardant, \u00e0 retrouver son abri. Il \u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de Cerny, dont il ne restait \u00e0 peu pr\u00e8s rien. Apr\u00e8s quelques heures de marche, nous aboutissions \u00e0 la tranch\u00e9e qui avait \u00e9t\u00e9 la sienne, ramass\u00e2mes l\u2019appareil \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9truit par eux et p\u00e9n\u00e9tr\u00e2mes dans l\u2019abri o\u00f9 ce jeune Isra\u00e9lite, soldat peu enthousiaste, avait v\u00e9cu des jours aussi paisibles que moi dans le mien en face. Aussi paisibles, mais plus plantureuses. Il me le prouva aussit\u00f4t en m\u2019invitant \u00e0 partager avec lui le contenu excellent de son bidon, de certaines bouteilles, de boites aussi. Bref, dans cet abri fran\u00e7ais, nous f\u00eemes un excellent d\u00e9jeuner. \u2013 Ma situation n\u2019\u00e9tait pas ordinaire. \u2013 Mon prisonnier trouva dans l\u2019abri plusieurs revolvers, quand j\u2019\u00e9tais sans armes. Il aurait pu me tuer et s\u2019enfuir. Au lieu de cela il m\u2019offrit la plus belle de ces armes. Je ne sais pas si j\u2019acceptai. Il m\u2019offrit aussi un imperm\u00e9able qui me rendit dans la suite les plus grands services. Apr\u00e8s cela nous redescendimes du\u00a0chemin des Dames, portant alternativement l\u2019appareil qui pesait assez lourd et bavardant avec volupt\u00e9 dans cette langue fran\u00e7aise que je retrouvais avec d\u00e9lices dans toute sa puret\u00e9 et qu\u2019il allait perdre partiellement dans cette Allemagne o\u00f9 l\u2019on allait sans doute le transporter. Avant de nous s\u00e9parer, j\u2019inscrivis l\u2019adresse de mon camarade sur un calepin et lui promis de donner des nouvelles \u00e0 sa m\u00e8re d\u00e8s que j\u2019aurais pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, comme j\u2019esp\u00e9rais que cela arriverait bient\u00f4t. On verra plus loin que j\u2019ai tenu promesse.<\/p>\n<p>Quand je rentrai \u00ab\u00a0chez moi\u00a0\u00bb dans notre chemin creux, il n\u2019\u00e9tait question que de d\u00e9part, non pas en arri\u00e8re, mais en avant. Puisque les fantassins \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres, au &lt;92&gt; del\u00e0 de Vailly et de Braine, que toute l\u2019arm\u00e9e se d\u00e9pla\u00e7ait, nous n\u2019avions qu\u2019\u00e0 suivre le mouvement. Nous le f\u00eemes avec un enthousiasme non pas militaire mais touristique. La guerre de tranch\u00e9e ankylose le corps et l\u2019\u00e2me, vous donne des fourmis dans les jambes. L\u2019air m\u00e9phitique que nous respirions dans notre abri ne valait pas le grand air. Nous nous mimes donc joyeusement en route. Les cadavres que nous rencontrions \u00e0 tous les carrefours assombrissaient bien notre humeur au d\u00e9but, mais cela ne dura que quelques kilom\u00e8tres. Un de ces morts rencontr\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de Fismes ressemblait \u00e9trangement \u00e0 un de mes camarades de l\u2019\u00e9cole apostolique. Je m\u2019approchai, regardai sa plaque d\u2019identit\u00e9. Il portait le nom de celui auquel il m\u2019avait fait penser, un nom assez connu du reste. Je priais de tout c\u0153ur pour lui et pour sa famille et continuai ma route.<\/p>\n<p>Mes camarades devenaient d\u2019autant plus gais qu\u2019ils avaient trouv\u00e9 des caves abandonn\u00e9es, des vivres en abondance, des moutons en d\u00e9sh\u00e9rence. Les villages que nous traversions au d\u00e9but \u00e9taient presque vides de civils. Ce fait explique le peu de d\u00e9licatesse avec laquelle ces soldats prenaient tout ce qui leur plaisait. C\u2019\u00e9tait \u00e9c\u0153urant. Il est vrai que dans l\u2019arm\u00e9e allemande on avait faim depuis longtemps, le pain \u00e9tait gluant et moisi, la viande ultrarare. Nous \u00e9tions tous sous-aliment\u00e9s. Que ce jour l\u00e0 et le lendemain nous ayons tous \u00e9t\u00e9 malades parce que nous nous \u00e9tions gav\u00e9s de mouton trop frais et peu cuit, faut-il s\u2019en \u00e9tonner ou s\u2019en scandaliser?<\/p>\n<p>L\u2019avance allemande n\u2019\u00e9tait pas la ru\u00e9e sur Paris, comme ils le croyaient. Au bout de quelques jours, ils \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 de Ch\u00e2teau-Tierry, si je me souviens bien. En tout cas, nous fixions nous-m\u00eames nos quartiers \u00e0 Oulchy-le-Ch\u00e2teau, au sud de Soissons. J\u2019y trouvais des personnes connaissant le P. Gobert, mon ancien professeur de l\u2019\u00e9cole apostolique. Elles acceptaient de me laver mon linge. Je leur rendais aussi quelques menus services, comme de les d\u00e9livrer un jour des assiduit\u00e9s g\u00eanantes d\u2019un Allemand qui croyait pouvoir faire m\u00e9thodiquement le si\u00e8ge de la plus jeune d\u2019entre elles. &#8211; C\u2019\u00e9tait du reste un sous-officier, que je traitai de haut en bas avec une d\u00e9sinvolture qu\u2019il n\u2019avait jamais ren&lt;93&gt;contr\u00e9e et qui lui en imposa.<\/p>\n<p>Le poste de T.P.S. que j\u2019eus \u00e0 desservir avec quelques camarades \u00e0 partir de la fin juin 1918 se trouvait entre Faverolles et Villers-le Petit, non loin de Longpont, o\u00f9 j\u2019apprenais que fut tu\u00e9 \u00e0 ce moment le P. Commandant[18] que j\u2019avais eu pour surveillant \u00e0 l\u2019\u00e9cole apostolique. Nous \u00e9tions \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la for\u00eat de Villers-Cotter\u00eats, tr\u00e8s expos\u00e9s parce qu\u2019il n\u2019y avait gu\u00e8re de tranch\u00e9es et que nous \u00e9tions \u00e0 peu pr\u00e8s en premi\u00e8re ligne. Cela ne devait pas durer bien longtemps. Le 15 juillet les Allemands manqu\u00e8rent leur offensive sur Reims et nos appareils nous disaient que notre secteur conna\u00eetrait bient\u00f4t une offensive fran\u00e7aise. Le nombre des messages qui se croisaient dans l\u2019espace \u00e9tait incroyable. Nous avions la conviction que des \u00e9v\u00e9nements graves \u00e9taient imminents. En effet le 18 juillet un tir d\u2019artillerie aussi nourri que celui du 31 mai au chemin des Dames fut d\u00e9clench\u00e9 vers 3 heures du matin, si je me souviens bien. Du reste il atteignit surtout nos arri\u00e8res. \u2013 Les postes de commandements qui \u00e9taient \u00e0 la m\u00eame hauteur que nous, d\u00e9cidaient de profiter de la premi\u00e8re accalmie\u00a0 pour se d\u00e9crocher. \u2013 On nous fit savoir qu\u2019il vaudrait mieux que nous fassions la m\u00eame chose. C\u2019est alors que je compris que l\u2019occasion tant guett\u00e9e par moi allait s\u2019offrir. Je convainquis mes camarades qu\u2019un repli en plein tir de barrage \u00e9tait insens\u00e9, qu\u2019il valait mieux risquer d\u2019\u00eatre fait prisonnier. Ils se rendirent \u00e0 mes raisons. \u2013 Le sous-officier d\u00e9truisit le poste. \u2013 Mes camarades firent quelques menus pr\u00e9paratifs. \u2013 Soudain j\u2019entends des voix fran\u00e7aises \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de notre abri. \u2013 Je m\u2019\u00e9lance. \u2013 Il \u00e9tait grand temps. D\u00e9j\u00e0 un soldat surexcit\u00e9 s\u2019appr\u00eatait \u00e0 jeter une grenade qui nous aurait tous d\u00e9chir\u00e9s en morceaux. C\u2019\u00e9tait bien les Fran\u00e7ais, arriv\u00e9s avec une rapidit\u00e9 prodigieuse derri\u00e8re le tir de barrage avec lequel ils s\u2019\u00e9taient d\u00e9plac\u00e9s. C\u2019\u00e9tait une attaque foudroyante. Je les en f\u00e9licitai en bon fran\u00e7ais et en me pr\u00e9sentant comme Alsacien. Mes paroles ne trouvaient pas grande \u00e9cho aupr\u00e8s de ces hommes \u00e9nerv\u00e9s par le danger et peut-\u00eatre l\u2019alcool. \u2013 Un de mes camarades, fils d\u2019officier, essaya de lutter et de fuir. Il fut abattu impitoyab&lt;94&gt;lement. Les autres lev\u00e8rent la main, faisant \u00ab\u00a0Kamarade\u00a0\u00bb de fa\u00e7on classique et spontan\u00e9e. Les poilus qui \u00e9taient l\u00e0 nous regardaient sans am\u00e9nit\u00e9. L\u2019officier qui les commandait me demanda de les conduire vers un village que je ne connaissais pas. Je lui expliquai mon ignorance qu\u2019il prenait pour de la mauvaise volont\u00e9. Il me mit le revolver sur le c\u0153ur me sommant de r\u00e9pondre \u00e0 ses questions. Je sentis l\u2019arme trembler entre ses mains, car il \u00e9tait plus \u00e9nerv\u00e9 et peut-\u00eatre plus peureux que moi. Le sergent m\u00e9ridional qui nous avait fait prisonniers intervint vigoureusement\u00a0 et r\u00e9clama le droit de nous conduire en arri\u00e8re. Il paraissait tout heureux de cette corv\u00e9e qui le mettait pour quelques heures \u00e0 l\u2019abri du danger le plus gros. Il eut \u00e0 nous d\u00e9fendre encore contre la fureur de ses camarades que notre uniforme ex\u00e9cr\u00e9 mettait en rage. \u2013 Pr\u00e8s d\u2019un abri qui \u00e9tait au fond d\u2019un ravin je fus invit\u00e9 par des troupes montant \u00e0 l\u2019assaut \u00e0 aller sommer\u00a0 les soldats allemands qui s\u2019y trouveraient \u00e0 se rendre. \u2013 Je descendis prestement. Il n\u2019y avait personne. \u2013 En me retournant je vis un fusil braqu\u00e9 sur moi. \u2013 L\u2019arme s\u2019\u00e9battit sous le poing du sergent qui nous conduisait. \u2013 D\u00e9cid\u00e9ment ces soldats fran\u00e7ais \u00e9taient bien nerveux. \u2013<\/p>\n<p>Bient\u00f4t nous arriv\u00e2mes dans une clairi\u00e8re o\u00f9 des milliers de prisonniers \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 rassembl\u00e9s. On demanda que les Alsaciens-Lorrains se d\u00e9clarent. Je ne le fit point alors, par loyaut\u00e9 ou par crainte, je ne sais plus. \u2013 Les Sarrois de mon genre seraient-ils assimil\u00e9s aux Alsaciens, j\u2019en doutais, car en France on n\u2019est pas tr\u00e8s fort en g\u00e9ographie. \u2013 Je d\u00e9chirai secr\u00e8tement mon livret militaire, d\u00e9cid\u00e9 seulement \u00e0 tenter une chance plus tard. Je noterai cependant un fait regrettable, dont je fus t\u00e9moin dans ce camp de prisonniers provisoire. Plusieurs d\u2019entre nous durent compara\u00eetre devant une commission d\u2019officiers charg\u00e9s de leur arracher des renseignements militaires int\u00e9ressants pour l\u2019arm\u00e9e. Ils en sortaient presque tous rouges d\u2019indignation et se frottant la joue. Ils racontaient qu\u2019un gros adjudant alsacien les avait gratifi\u00e9s &lt;95&gt; d\u2019un soufflet brutal et sonore \u00e0 la fin de l\u2019interrogatoire st\u00e9rile. C\u2019\u00e9tait peu g\u00e9n\u00e9reux et peu courtois. J\u2019avoue que cela ne me donnait pas envie de l\u00e2cher mes camarades.<\/p>\n<p>Je le fis cependant quelques jours apr\u00e8s \u00e0 Lamorlaye, pr\u00e8s de Chantilly, o\u00f9 fut organis\u00e9 un grand camp de prisonniers. Quand on demanda les Alsaciens-Lorrains, je sortis des rang. Le fran\u00e7ais que je parlais me fit agr\u00e9er aussit\u00f4t, puisque je n\u2019avais plus de papiers d\u2019identit\u00e9. Avec quelques camarades sachant le fran\u00e7ais, je fus employ\u00e9 au bureau pendant quelques jours, puis exp\u00e9di\u00e9 \u00e0 Saint-Rambert[19], pr\u00e8s de St. Etienne, o\u00f9 il y avait un camp sp\u00e9cial pour Alsaciens-Lorrains. J\u2019eus la joie d\u2019y rencontrer un confr\u00e8re lorrain, scholastique de la m\u00eame province que moi, aujourd\u2019hui ardent missionnaire \u00e0 Madagascar. J\u2019avais correspondu avec lui aussi longtemps qu\u2019il \u00e9tait du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 que moi. Sous-officier, il avait pass\u00e9 les lignes en plein jour, quelques semaines auparavant dans un secteur occup\u00e9 par les Anglais. Pendant plusieurs jours il avait \u00ab\u00a0potass\u00e9\u00a0\u00bb l\u2019anglais pour pouvoir passer sans danger. Il racontera volontiers plus tard le \u00ab\u00a0come in\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0viens\u00a0\u00bb, que lui jeta le tommy auquel il avait fait comprendre ses intentions. Re\u00e7u avec enthousiasme et g\u00e2t\u00e9 de toutes mani\u00e8res, par les Britanniques, mon confr\u00e8re s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait une situation \u00e0 Saint-Rambert. Fort d\u00e9brouillard, ayant des relations parmi les membres du Souvenir fran\u00e7ais de Moselle, dont plusieurs pr\u00e9sidaient comme officiers aux destin\u00e9es de ce camp, il \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate d\u2019un bureau important. Il me rendit grand service, car ma qualit\u00e9 de Sarrois ne me donnait pas le droit de rester dans ce camp affect\u00e9 aux Alsaciens-Lorrains purs, dont la plupart portaient un nom allemand et ne savaient gu\u00e8re le fran\u00e7ais. Une fois de plus je touchai du doigt la sottise et l\u2019incoh\u00e9rence de l\u2019administration. Il ne suffisait pas d\u2019\u00eatre fran\u00e7ais par le sang, par l\u2019esprit et par le c\u0153ur, il fallait encore \u00eatre n\u00e9 mat\u00e9riellement dans telle fraction du sol. \u2013 Odieux formalisme. \u2013 Gr\u00e2ce \u00e0 mon compagnon, gr\u00e2ce \u00e0 mes anc\u00eatres n\u00e9s en Lorraine on voulut bien m\u2019assimiler aux Lorrains, me faire quitter l\u2019uniforme allemand et me donner une salopette fran\u00e7aise &lt;96&gt; d\u2019un tr\u00e8s ancien mod\u00e8le.<\/p>\n<p>Je ne d\u00e9crirai pas longuement l\u2019atmosph\u00e8re de ce camp, o\u00f9 des intrigues de toutes sortes s\u2019entrecroisaient. Je ne me sentais pas heureux dans l\u2019inaction. Une permission de quinze jours me permit de faire une retraite et la connaissance d\u2019un certain nombre de confr\u00e8res soldats ou autre rencontr\u00e9s soit \u00e0 St. Etienne, soit \u00e0 Lyon, soit \u00e0 Paris. Mon confr\u00e8re et moi \u00e9tions consid\u00e9r\u00e9s comme des h\u00e9ros ayant rejoint la m\u00e8re patrie au p\u00e9ril de leur vie. Nous laissions sans protester la l\u00e9gende se former autour de nous. Il y avait bien un peu d\u2019histoire au fond, mais la fantaisie bient\u00f4t l\u2019emporta sur la r\u00e9alit\u00e9, la po\u00e9sie sur la v\u00e9rit\u00e9. Un peu honteux de cette gloire acquise \u00e0 bon march\u00e9, nous d\u00e9cid\u00e2mes de la couronner en nous engageant comme volontaires dans cette arm\u00e9e fran\u00e7aise qui remportait alors victoire sur victoire. Nous finirions ainsi la guerre en beaut\u00e9. \u2013 Consult\u00e9 par nous sur ce projet, le P. Provincial nous fit remarquer que d\u2019apr\u00e8s les lois de l\u2019Eglise un clerc ne devait pas \u00eatre volontairement soldat, que les circonstances particuli\u00e8res faisaient qu\u2019il autorisait notre engagement exceptionnellement mais dans une formation non combattante, du moins telle que nous n\u2019aurions pas \u00e0 y tuer les autres, si nous nous exposions \u00e0 \u00eatre tu\u00e9s. \u2013 Je songeai \u00e0 redevenir t\u00e9l\u00e9graphiste comme je l\u2019avais \u00e9t\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e allemande. \u2013 On me fit savoir que le 8\u00ba G\u00e9nie,\u00a0 \u00e9tant au complet, n\u2019acceptait plus d\u2019engagement. Nous nous d\u00e9cid\u00e2mes finalement pour la marine avec un certain nombre de nos camarades qui nous y avaient d\u00e9j\u00e0 devanc\u00e9s. Le premier octobre 1918 nous sign\u00e2mes donc l\u2019engagement, \u00e0 Saint-Etienne, apr\u00e8s un conseil de r\u00e9vision sommaire, au titre de la l\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re, parce que mat\u00e9riellement nous \u00e9tions encore sujets allemands et nous \u00e9tions vers\u00e9s au cinqui\u00e8me d\u00e9p\u00f4t des \u00e9quipages de la flotte qui se trouvait \u00e0 Toulon.\u00a0 \u2013 Mais comme ce d\u00e9p\u00f4t \u00e9tait alors consign\u00e9 \u00e0 cause d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie de grippe, on nous mit &lt;97&gt; provisoirement en subsistance au 38\u00ba d\u2019infanterie \u00e0 Saint-Etienne. Cela dura quelques semaines, pendant lesquelles, n\u2019ayant rien d\u2019autre \u00e0 faire, je me plongeai avec une v\u00e9ritable fringale dans des livres de litt\u00e9rature fran\u00e7aise qu\u2019un professeur du coll\u00e8ge St. Michel mit g\u00e9n\u00e9reusement \u00e0 ma disposition. Ce fut pour moi, sevr\u00e9 depuis 2 ans de livres fran\u00e7ais, un enchantement qui me prouva une fois de plus que la patrie de mon esprit et de mon c\u0153ur \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment la France.<\/p>\n<p>Je re\u00e7us \u00e0 ce moment-l\u00e0 une lettre de la m\u00e8re de ce soldat fran\u00e7ais rencontr\u00e9 par moi sur le chemin des Dames comme prisonnier et auquel j\u2019avais promis de donner de ses nouvelles \u00e0 sa famille. \u2013 Je l\u2019avais fait depuis longtemps. \u2013 J\u2019avais m\u00eame appris par un camarade qui \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 Paris, que la m\u00e8re du prisonnier \u00e9tait divorc\u00e9e et aussi, si je me souviens bien, qu\u2019elle \u00e9tait actrice ou l\u2019avait \u00e9t\u00e9. \u2013 Elle cessa bient\u00f4t de m\u2019\u00e9crire, sans doute \u00e0 cause du ton religieux de mes lettres. \u2013 Plus tard, apr\u00e8s la guerre, j\u2019essayai de retrouver le contact avec ce soldat. Ce fut impossible.<\/p>\n<p>Toulon \u00e9tant toujours consign\u00e9,\u00a0 nous f\u00eat\u00e2mes l\u2019armistice \u00e0 St. Etienne. Ce fut du d\u00e9lire. Des rondes folles \u00e9taient dans\u00e9es dans les rues, sur les places. Nous autres soldats \u00e9tions embrass\u00e9s \u00e0 pleine bouche par des jeunes et des vieilles. Nous nous laissions faire, gris\u00e9s nous aussi par la victoire, que nous avions si peu contribu\u00e9s \u00e0 obtenir.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cela notre d\u00e9part pour Toulon \u00e9tait d\u00e9pourvu de signification. Il eut \u00e9t\u00e9 plus simple de nous d\u00e9mobiliser aussit\u00f4t. Il n\u2019en \u00e9tait pas question. Pendant deux mois nous appr\u00eemes dans le grand port militaire m\u00e9diterran\u00e9en, pr\u00e8s duquel j\u2019\u00e9cris ces lignes et qui a \u00e9t\u00e9 si violemment bombard\u00e9 ces jours-ci, nous appr\u00eemes \u00e0 ramer pr\u00e8s de l\u2019\u00e9pave de la Libert\u00e9, nous f\u00eemes des corv\u00e9es de charbon sur le cuirass\u00e9 Duquesne et d\u2019autres, travail dont j\u2019ai gard\u00e9 un souvenir cuisant et longtemps des mains \u00e9corch\u00e9es. &#8211;\u00a0 Nous f\u00eemes l\u2019\u00e9cole de fusil et des exercices de toutes sortes. \u2013 V\u00eatu du joli costume de marin nous \u00e9tions le dimanche &lt;98&gt; invit\u00e9s et g\u00e2t\u00e9s dans les familles alsaciennes ou lorraines du port. \u2013 Nous avions naturellement h\u00e2t\u00e9 de rentrer au vieux pays, o\u00f9 des c\u00e9r\u00e9monies inoubliables avaient accompagn\u00e9 l\u2019entr\u00e9e des arm\u00e9es fran\u00e7aises, surtout \u00e0 Metz et \u00e0 Strasbourg. La Sarre avait \u00e9t\u00e9 provisoirement internationalis\u00e9e, en attendant que le trait\u00e9 de paix l\u2019attribu\u00e2t \u00e0 la France, comme je l\u2019esp\u00e9rais. \u2013 Vers la No\u00ebl[20] nous obt\u00eenmes, mon compagnon et moi, une permission de quinze jours. \u2013 Ne pouvant faire mon entr\u00e9e dans Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt;\u00a0 en costume de marin fran\u00e7ais, je me munis en plus d\u2019une vieille soutane que je rev\u00eatirais pendant ma permission. Arriv\u00e9 \u00e0 Metz, je me s\u00e9parais de mon confr\u00e8re qui allait \u00e0 Sarreguemines et qui pouvait garder fi\u00e8rement son uniforme, qui ferait naturellement sensation dans son petit village r\u00e9cemment d\u00e9livr\u00e9. \u2013<\/p>\n<p>Ma situation \u00e9tait plus d\u00e9licate. Aux yeux de mes parents et des habitants du village, j\u2019\u00e9tais prisonnier de guerre comme tant d\u2019autres. \u2013 Comment allais-je faire admettre que j\u2019avais une permission et que je devais retourner au camp d\u2019o\u00f9 je venais. &#8211; Tout cela me donnait du souci. A Thionville, o\u00f9 l\u2019on voyait pour la premi\u00e8re fois un marin fran\u00e7ais, on me posa toutes sortes de questions. Je me disais attach\u00e9 \u00e0 la flottille fran\u00e7aise du Rhin que je rejoignais. \u2013 Le soir, je pris l\u2019omnibus allant \u00e0 Sarrebruck et passant par Beaumarais &lt;= Differten, PB&gt; , o\u00f9 il devait s\u2019arr\u00eater vers 4 heures du matin, en pleine nuit heureusement. Le compartiment n\u2019\u00e9tait pas \u00e9clair\u00e9. Aussi vers trois heures \u00be puis-je me m\u00e9tamorphoser\u00a0 de marin en cur\u00e9 sans attirer l\u2019attention. &#8211; Je r\u00e9ussis aussi, ayant un ordre de transport au lieu d\u2019un billet, \u00e0 \u00e9viter de passer par la gare et fis irruption chez moi vers cinq heures et demi, alors que tout le monde dormait encore. On devine la stup\u00e9faction, la joie indescriptible des miens \u00e0 ma vue. Je n\u2019eus pas de peine \u00e0 leur faire admettre mon petit roman: j\u2019avais obtenu, gr\u00e2ce \u00e0 des camarades d\u2019\u00e9tudes influents, une permission exceptionnelle, j\u2019avais voyag\u00e9 en costume de marin et je devais rentrer au camp dans quinze jours. Ma ch\u00e8re maman branlait la t\u00eate, admirant l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et les relations de son &lt;99&gt; gar\u00e7on et ne demandant qu\u2019\u00e0 jouir de sa pr\u00e9sence \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Une grippe que j\u2019avais contract\u00e9e pendant le voyage me for\u00e7a heureusement \u00e0 garder le lit, ce qui me dispensa de faire beaucoup de visites. \u2013Une fois r\u00e9tabli, j\u2019en fis bien quelques unes. \u2013 J\u2019\u00e9tais g\u00ean\u00e9 plus d\u2019une fois par des questions pos\u00e9es et aussi par les regards curieux, que les soldats fran\u00e7ais stationnant dans le village jetaient sur mes souliers de troupe flambant neufs et peut-\u00eatre sur mon pantalon bleu d\u00e9passant la soutane. \u2013 J\u2019\u00e9tais mal \u00e0 mon aise, on le comprendra sans peine, malgr\u00e9 toute la joie d\u2019\u00eatre au milieu des miens. La derni\u00e8re de mes s\u0153urs, une enfant de deux ans, d\u00e9licieuse de fra\u00eecheur, d\u2019entrain, d\u2019espi\u00e8glerie m\u00eame, m\u2019amusait prodigieusement. \u2013 Mais les parents de prisonniers qui venaient me voir et me demandaient des nouvelles des leurs m\u2019embarrassaient cruellement et me for\u00e7aient \u00e0 mentir. \u2013 J\u2019\u00e9tais sur des \u00e9pines. Cette situation \u00e9tait intol\u00e9rable. Au bout de huit jours je d\u00e9cidai d\u2019aller passer la seconde partie de ma permission en Belgique, \u00e0 Florenville, dans ce noviciat o\u00f9 j\u2019\u00e9tais all\u00e9 plusieurs fois comme soldat allemand. Mon titre de permission mentionnait aussi cette destination.<\/p>\n<p>Je partis nuitamment comme j\u2019\u00e9tais venu, quittai ma soutane dans le train et arrivai dans la petite ville le lendemain. J\u2019\u00e9tais le premier marin fran\u00e7ais qui s\u2019y montrait. Je fis naturellement sensation. Mes confr\u00e8res, qui m\u2019avaient vu dans un autre uniforme, n\u2019en croyaient pas leurs yeux. Je fus photographi\u00e9 sous toutes les coutures et me plongeai avec avidit\u00e9 dans la vie de communaut\u00e9 dont j\u2019avais grand besoin et que j\u2019aime toujours beaucoup. Ici du moins, je pouvais \u00eatre moi-m\u00eame, du moins dans l\u2019essentiel, car j\u2019avoue n\u2019avoir jamais pu partager certaines formes de chauvinisme fran\u00e7ais rendant injuste pour les Allemands et ne faisant voir en ceux-ci que des brutes et des hypocrites. Or la litt\u00e9rature de l\u2019autre guerre et de l\u2019apr\u00e8s-guerre \u00e9tait \u00e0 ce point de vue \u00e9trangement tendancieuse, injuste, unilat\u00e9rale. Toutes les plumes \u00e9crivant sur l\u2019Allemagne \u00e9taient tremp\u00e9es &lt;100&gt; dans le ressentiment et la haine. On avait grossi \u00e9norm\u00e9ment les atrocit\u00e9s certaines qui avaient \u00e9t\u00e9 commises en Belgique et ailleurs, on les avait g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es et avec cela on avait fa\u00e7onn\u00e9 une opinion qui suintait la rancune et la vengeance. Je ne pouvais me mettre \u00e0 ce diapason, voil\u00e0 pourquoi parfois avec mes confr\u00e8res intoxiqu\u00e9s comme tout le monde, je fus oblig\u00e9 ou de manquer de sinc\u00e9rit\u00e9 ou de garder le silence. \u2013 Cependant au cours de cette permission j\u2019\u00e9tais tout heureux de retrouver un climat \u00e0 la foi fran\u00e7ais et spirituel qui me faisait respirer \u00e0 l\u2019aise. \u2013<\/p>\n<p>Au bout de huit jours je rentrai \u00e0 Toulon aux \u00e9quipages de la flotte. Ce fut pour peu de temps. Fin f\u00e9vrier nous f\u00fbmes d\u00e9mobilis\u00e9s et je rentrai en Belgique pour y faire mon juv\u00e9nat. Ma premi\u00e8re guerre \u00e9tait finie.<\/p>\n<p><a title=\"Die Ausbildung eines Jesuiten\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/la-formation-d-un-jesuite\">6. La formation d\u2019un j\u00e9suite<\/a><\/p>\n<p><a title=\"Kapitel-\u00dcbersicht der Autobiographie\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\" target=\"_blank\">Zum Inhaltsverzeichnis von Histoire d&#8217;une vie<\/a><\/p>\n<hr size=\"1\" \/>\n<p>[1] Maurice Barr\u00e8s, 1862-1923.<\/p>\n<p>[2] Au service de l\u2019Allemagne (= Les bastions de l\u2019est, Bd. 1), Paris 1906.<\/p>\n<p>[3] Fran\u00e7ois Rabelais, 1494-1553.<\/p>\n<p>[4] Jan Sobieski, 1624-1696.<\/p>\n<p>[5] unleserlich.<\/p>\n<p>[6] Richtig 1916!<\/p>\n<p>[7] M\u00e4rz 1917.<\/p>\n<p>[8] Lutsk.<\/p>\n<p>[9] 03.03.1918, Friedensverhandlungen seit 22.12.1917.<\/p>\n<p>[10] Robert Nivelle, 1856-1924.<\/p>\n<p>[11] L. Bonduelle, Provincial 1914-1921.<\/p>\n<p>[12] P\u00e8re Hahn, Schreiben von Robert Bonfils vom 24.02.2006.<\/p>\n<p>[13] Blaise Pascal, 1623-1662, franz\u00f6sischer Philosoph und Mathematiker.<\/p>\n<p>[14] Parvillez, Paul de, cur\u00e9 de Liesse.<\/p>\n<p>[15] Florennes!<\/p>\n<p>[16] Alphonse Daudet, 1840-1897\u00a0: Tartarin de Tarascon, 1870.<\/p>\n<p>[17] 1918.<\/p>\n<p>[18] Henri Capitaine, + 05.06.1918.<\/p>\n<p>[19] St.-Just-St.-Rambert oder St. Rambert-sur-Loire.<\/p>\n<p>[20] 1918.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>5. Au service de l\u2019Allemagne dans la Premi\u00e8re Guerre Mondiale &lt;75&gt;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chapitre IV Premi\u00e8re Guerre Arriv\u00e9 \u00e0 Aix-la-Chapelle apr\u00e8s un voyage vou\u00e9 enti\u00e8rement \u00e0 la m\u00e9ditation, aux r\u00e9solutions viriles, aux plans de campagne spirituelle, je me pr\u00e9sentai \u00e0 la r\u00e9sidence de mes confr\u00e8res allemands, qui m\u2019accueillirent fraternellement. La qualit\u00e9 de mon allemand laissait fort \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":220,"menu_order":5,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-258","page","type-page","status-publish","hentry"],"aioseo_notices":[],"aioseo_head":"\n\t\t<!-- All in One SEO 5.0.2 - aioseo.com -->\n\t<meta name=\"description\" content=\"Au service de l\u2019Allemagne dans la Premi\u00e8re Guerre Mondiale.\" \/>\n\t<meta name=\"robots\" content=\"max-image-preview:large\" \/>\n\t<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/peter-burg.de\/wordpress\/pierre-lorson-sj-texte\/histoire-d-une-vie\/au-service-de-l-allemagne\" \/>\n\t<meta name=\"generator\" content=\"All in One SEO (AIOSEO) 5.0.2\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:locale\" content=\"de_DE\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:site_name\" content=\"Peter Burg Werke -\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n\t\t<meta property=\"og:title\" content=\"Au service de l\u2019Allemagne - 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